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CHAPITRE 9 – Frôlement accidentel (6)

Penulis: L'encre
last update Tanggal publikasi: 2026-05-04 18:50:19

Il eut l’air surpris. Puis amusé. Puis quelque chose d’autre, de plus indéchiffrable.

– Vous êtes sûre ? dit-il. Ils ont l’air d’être vos préférés.

– J’en ai trois. C’est trop pour une seule personne.

– Vous ne les avez pas achetés pour quelqu’un ?

– Juste pour moi.

Cette réponse parut le satisfaire, ou l’intriguer, elle n’aurait su dire. Il plongea la main dans le sachet qu’elle lui tendait, et leurs doigts se frôlèrent une deuxième fois. Un contact délibéré, cette fois – du moins, c’est ce qu’elle crut percevoir, une microseconde de retard dans le geste, un effleurement qui n’avait rien d’accidentel.

La décharge fut la même. Fulgurante. Immédiate. Une secousse électrique qui remonta le long de son poignet, de son avant-bras, jusqu’à son coude, jusqu’à son épaule, et qui alla mourir dans un point précis de sa nuque, comme s’il y avait posé la main.

Elle retint son souffle.

Lui ne montra rien, ou du moins essaya de ne rien montrer. Mais ses doigts se refermèrent sur le croissant avec une lenteur excessive, et il y eut dans ce geste une attention, une délicatesse, qui ne trompait pas. Il avait senti la même chose. Il l’avait sentie, et il ne disait rien, et c’était peut-être encore plus troublant.

– Merci, dit-il en retirant sa main.

– De rien.

Il mordit dans le croissant. Les miettes tombèrent sur son pull, sur le trottoir, et il ferma les yeux une seconde, comme si ce goût de beurre et de pâte feuilletée était la meilleure chose qu’il ait goûtée depuis longtemps. Elle le regarda mâcher, fascinée par le mouvement de sa mâchoire, par la façon dont ses lèvres se refermaient sur chaque bouchée. Elle n’avait jamais trouvé érotique le fait de regarder quelqu’un manger. Jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à lui.

– Il est bon, admit-il en rouvrant les yeux. Vous aviez raison.

– Je sais.

Il rit à nouveau, plus franchement cette fois, et ce rire se mêla au bruissement des feuilles mortes sur le trottoir, au bourdonnement lointain de la circulation, au battement de son propre cœur qui refusait obstinément de ralentir.

– Bonne journée, Élise, dit Gabriel.

Il ne lui demanda pas son numéro. Il ne proposa pas de la revoir. Il ne fit aucun de ces gestes qu’on attend d’un homme qui vient de partager un croissant et un frôlement électrique sur un trottoir de quartier. Il se contenta de planter ses yeux dans les siens, de soutenir son regard deux secondes de plus que nécessaire, puis de tourner les talons et de s’éloigner dans la direction d’où il était venu.

Elle le regarda partir.

Son dos était large, sa démarche assurée mais pas pressée, et il tenait le reste du croissant dans sa main droite – cette main, cette foutue main qui avait maintenant le goût du beurre et la chaleur de sa peau à elle, et cette idée la fit frissonner des pieds à la tête.

Il tourna au coin de la rue des Marronniers et disparut.

Elle resta plantée là, immobile, le sachet de croissants serré contre sa poitrine, le cœur en charpie, la peau encore vibrante du contact. Le livreur de légumes la bouscula en repassant avec son diable vide, et elle s’excusa machinalement, sans même le regarder.

Gabriel.

Elle connaissait son prénom. Elle connaissait le goût qu’il avait eu dans la bouche – le beurre, le feuilletage, sans doute un peu de café –, elle connaissait le son de sa voix, la texture de son pull, la chaleur de son avant-bras. Elle connaissait tout cela, et en même temps elle ne connaissait rien.

Il ne lui avait pas demandé son numéro.

Était-ce du respect ? De la timidité ? De l’indifférence ?

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