LOGINAdrien Sa table de nuit est restée presque intacte. Je n’y avais pas touché. Pas par respect d’abord. Par lâcheté. Je savais confusément que cette petite zone de la chambre contenait une part d’elle plus secrète, plus nue, que je n’étais pas prêt à affronter. On peut fouiller des dossiers, ouvrir des boîtes, examiner des objets. Mais la table de nuit d’une femme qu’on n’a pas su aimer a quelque chose de plus intime. C’est le bord de son sommeil. La marge de ses insomnies. La petite frontière entre ce qu’elle montrait et ce qu’elle gardait près de sa main dans le noir. Je reste longtemps debout devant. La lampe est encore là. L’abat-jour crème, légèrement incliné. Le petit verre d’eau vide qu’elle n’a pas pris la peine d’emporter. Un tube de baume à lèvres. Une pince à cheveux. Rien de spectaculaire. Rien de dramatique. C’est justement cela qui me brise : la banal
Adrien Je la trouve sous le lit. Une boîte plate, recouverte d’un tissu gris pâle, presque effacée par la poussière. J’aurais pu vivre encore dix ans dans cette maison sans la voir si je n’avais pas eu cette manie nouvelle de fouiller partout comme un homme qui espère découvrir dans les objets une confession que les vivants lui ont refusée. Je m’agenouille sur le parquet. Le tissu de la boîte est un peu râpé aux angles. Lya l’a sûrement choisie elle-même. Quelque chose de simple, discret, utile. Rien d’ostentatoire. Rien qui appelle l’attention. Comme toujours. Je la tire vers moi avec précaution. Mon cœur bat trop fort pour un simple carton. Mais je sais déjà, sans savoir comment, que je vais encore y trouver de quoi me juger. J’ouvre. D’abord, une odeur très légère de papier ancien, de linge sec, de temps fermé. Puis les objets apparaissent. Serrés, or
Adrien Je n’entre plus dans mon bureau de la même façon. Avant, c’était une pièce fonctionnelle. Un prolongement de moi-même. Un endroit efficace, ordonné, silencieux, où les dossiers apparaissaient prêts, où les rendez-vous étaient notés, où les urgences semblaient toujours avoir été anticipées par une sorte de logique invisible que je confondais avec mon propre mérite. J’y entrais comme un propriétaire. Aujourd’hui, j’y entre comme un intrus. Je pousse la porte avec cette sensation étrange d’ouvrir une chambre où quelqu’un a vécu plus intimement que je ne l’ai jamais su. Il fait encore sombre. Je n’allume pas tout de suite. La lumière du matin glisse à travers les stores, découpe les étagères en bandes pâles, allume la poussière en suspension. L’air sent le papier, l’encre, un reste de bois ciré. Je m’avance lentement jusqu’au bureau. La surface est nette.
Adrien Je reconnais son parfum avant même qu’elle entre dans la pièce. Il me précède toujours désormais. Une odeur capiteuse, dense, presque trop belle pour être honnête. Un parfum qui ne s’installe pas : il s’impose. Il glisse sous les portes, s’accroche aux rideaux, colonise l’air comme une présence qui exige d’être remarquée. Autrefois, je l’associais à quelque chose d’enivrant. À la jeunesse. Au désir. À une promesse suspendue. Aujourd’hui, il m’écœure presque. Il me fait penser à ces fleurs trop mûres dont la splendeur commence déjà à pourrir. Je suis dans la salle à manger, devant une tasse de café refroidi, quand Séléna apparaît sur le seuil. Elle porte une robe ivoire, fluide, étudiée jusque dans son apparente simplicité. Ses cheveux tombent parfaitement sur ses épaules. Son visage est reposé, lisse, comme si rien n’avait fissuré le cours tranquille de sa journée. Comme si la mienne n’était pas un champ de décombres.
Thomas intervient, prudent : — Même si c’était vrai, ça ne change pas… — Ça change tout. Le ton de ma voix le coupe net. Je me tourne de nouveau vers Séléna. — Tu savais. Elle secoue la tête presque imperceptiblement, comme si elle regrettait d’avoir à me contredire. — Elle t’admirait, bien sûr. Comme beaucoup de petites sœurs admirent les garçons plus âgés. Tu extrapoles. Je sens une colère neuve monter en moi. Pas l’exaspération habituelle. Pas la colère confortable qu’on laisse retomber. Non. Une colère claire. Tranchante. Une colère qui a enfin trouvé son objet. — N’essaie pas de rapetisser ce que je viens de lire. — Je n’essaie pas de… — Si. Je m’approche encore. — Tu savais qu’elle m’aimait. Séléna relève le menton. — Et qu’est-ce que tu aurais voulu
Je m’effondre dans le fauteuil, la tête entre les mains. Tout mon corps tremble. Je sens leur présence autour de moi comme une couronne de silhouettes inadaptées. Aucun d’eux ne sait quoi faire d’une douleur qui ne divertit plus. Julie parle la première, à voix basse : — Bon… on va vous laisser. Vous laisser. Comme si Lya était là, quelque part dans la pièce, simplement cachée derrière une porte. Marc pose une main hésitante sur mon épaule. Je me dégage aussitôt. — Ne me touche pas. Il retire sa main. Personne ne sait que dire. Il n’y a plus de sarcasme. Plus de petites piques prêtes à l’emploi. Juste ce malaise nu des gens contraints d’apercevoir, l’espace d’une minute, les conséquences humaines de leur propre cruauté. Ils s’éloignent vers l’entrée en chuchotant.







