LOGINLya Le soir tombe sur la ville, un soir d'hiver mouillé et doux. La librairie est fermée, mais nous n'avons pas allumé le poêle. Nous sommes assis dans la cuisine, face à face, une tisane entre les mains, et nous parlons. Nous parlons du passé, de ces années que nous avons vécues séparément, de ces instants que nous aurions pu partager si la vie avait été moins cruelle. Adrien raconte. Il raconte l'accident, l'hôpital, la rééducation. Il raconte ses parents, morts quelques années plus tard, sa solitude, ses études reprises, son travail. Il raconte Séléna, la rencontre, le mariage, cette impression de se marier avec une ombre, une femme qui ressemblait à une autre mais qui n'était pas elle. — Elle m'a dit qu'elle t'avait connue à la fac, dit-il. Elle m'a dit que vous étiez amies, que vous aviez perdu contact. Elle m'a parlé de toi avec une telle légèreté, une telle indifférence, que je n'ai pas cherché plus loin. Je ne sava
Je m'arrête. Je respire. Les mots sont durs à dire, mais je les dis. Parce qu'elle a le droit de savoir. Parce que c'est la seule façon de réparer.— Ce n'est qu'après mon mariage avec Séléna que les souvenirs ont commencé à remonter. Par bribes. Par éclats. Un visage, une robe bleue, un banc sous un tilleul. Je me souvenais d'une jeune fille qui lisait du Baudelaire. Je me souvenais d'une voix, d'un rire, d'un regard. Mais je n'arrivais pas à mettre un nom sur ce visage. Je croyais que c'était un rêve, un fantasme, une hallucination. J'ai consulté des médecins, des psychiatres. On m'a parlé de fausses réminiscences, de souvenirs écran. Personne n'a pu m'aider.Je baisse les yeux vers la table, vers les miettes de pain, vers le carnet de cuir que Lya tient toujours entre ses mains.— Puis un jour, Séléna est tombée dans le coma. Et je suis revenu ici. Pour la première fois depuis des années. J'ai traversé la ville, j'ai marché sur la digue, et je
Elle baisse les yeux vers le carnet. Elle le rouvre, le feuillette à nouveau, s'attarde sur une page où j'ai collé une photo. Une photo qu'elle m'avait donnée, un jour, à la fac. Une photo d'elle, prise sur la plage, les cheveux dans le vent, le sourire large. Elle regarde la photo longuement, puis elle me regarde.— Je ne savais pas, dit-elle.— Je ne voulais pas que tu saches. Je voulais que tu sois libre. Je voulais que tu m'oublies. Et en même temps, je voulais que tu m'attendes. C'était égoïste. C'était lâche. Mais c'était ce que je ressentais.— Ce que tu ressens encore ?— Oui. Ce que je ressens encore.Elle referme le carnet. Elle le pose sur le comptoir, entre nous. Elle ne me le rend pas. Elle le garde, comme si elle en avait besoin pour réfléchir.— Tu m'as dit, hier, que tu m'attendrais. Que tu attendrais trente jours, soixante, cent. C'est vrai ?— Oui.— Et si je te disais que je t'ai attendu
AdrienJe n'ai pas dormi de la nuit. Je suis rentré dans ma chambre d'hôtel, je me suis allongé sur le lit, et j'ai regardé le plafond pendant des heures. La pluie tambourinait sur le toit, le vent sifflait dans les gouttières, et moi, je pensais à Lya. À son visage quand elle m'a dit : "Attends demain." À la douceur de sa voix, à la lueur dans ses yeux, à ce mélange de peur et d'espoir que j'ai cru y déceler.Demain. C'est aujourd'hui. Le jour s'est levé, gris et mouillé, sur une mer d'étain. Je me suis levé tôt, j'ai pris une douche, je me suis habillé avec soin. J'ai mis une chemise propre, un pull, une veste qui ne sentait pas l'humidité. Je me suis regardé dans le miroir. J'ai vu un homme de trente-cinq ans, fatigué, mais debout. Un homme qui a passé sa vie à fuir et qui a décidé de s'arrêter.Avant de quitter la chambre, j'ai ouvert mon sac. Au fond, sous les vêtements et les papiers, il y a un objet que je n'ai montré à personne. Un carnet
Je ne réponds pas. Mais mon silence n'est pas un refus. C'est un acquiescement. Il le comprend. Il sourit, et il s'en va.Un soir, après la fermeture, je m'assieds dans la cuisine, face à la fenêtre. La nuit est tombée, la mer est un miroir noir sous la lune. Je pense à tout ce que nous avons traversé, à tout ce que nous avons perdu, à tout ce que nous pourrions encore trouver. Je pense aux mots d'Adrien, à ses attentions maladroites, à ses silences qui en disent plus que de longs discours.Et je me pose la question que je n'ai jamais osé formuler : ai-je encore le droit d'être heureuse ? Ai-je encore le droit d'aimer ? Après tout ce que Séléna a détruit, après toutes ces années de peur et de solitude, après les preuves, les confrontations, les cicatrices ?Je n'ai pas de réponse. Mais je sens, au fond de moi, une petite flamme qui vacille. Une flamme que je croyais éteinte à jamais. Une flamme qui demande seulement qu'on la protège du vent.Le lendemain, Adrien arrive en fin d'après-
LyaLes jours suivants, Adrien revient. Pas tous les jours. Pas aux mêmes heures. Il revient comme un client, comme un lecteur, comme un homme qui a besoin d'un lieu où poser sa solitude. Il entre, me salue d'un signe de tête, arpente les rayonnages, feuillette un livre, en achète parfois. Il ne parle pas beaucoup. Il reste là, présent et discret, comme une présence familière qui ne demande rien.Je l'observe du coin de l'œil, derrière mon comptoir. Je le vois se pencher sur les tables de nouveautés, toucher les couvertures du bout des doigts, lire les quatrièmes de couverture avec une attention presque comique. Il ne vient pas pour les livres. Il vient pour moi. Mais il ne le dit pas. Il respecte la frontière que nous avons tracée, cette distance fragile entre le passé et le possible.Un matin, alors que le vent de février balaie les rues et que la mer gronde au loin, il entre avec un sac en papier brun sous le bras. Il le pose sur le comptoir, sans un mot. J'ouvre le sac. À l'intéri







