MasukAlbaLe pacte tient une semaine de plus.Enfin, son genre de pacte. Je mange. Je dors, un peu, du côté droit, sa main sur mes côtes ou le drap entre nous, selon les nuits. Je marche dans le jardin de pierres. Je monte sur la falaise le matin et je regarde la mer jusqu'à ce que j'aie mal aux yeux. Je ne crie plus contre les murs, parce que ça ne sert à rien, et parce que je commence à avoir honte, à force, de crier pour un mur.Il n'est pas toujours là. Il part le matin et rentre le soir, et certains soirs il rentre avec du sable dans les chaussures, et une fois, une fois seulement, avec une tache sombre sur la manchette, au poignet, une tache qui n'était pas du café.Ce jour là, je n'ai pas posé de question. Je commence à apprendre que dans cette maison, il vaut mieux ne pas savoir. Pas par lâcheté. Par survie. Il y a des pièces entières de lui que je pourrais ouvrir, et chez lui, les portes ouvertes, ça ne s'annonce pas.Le matin du huitième jour, c'est le jour où j'ai envie de sorti
AlbaJe m'endors à l'heure où les oiseaux commencent, cette heure grise où le corps n'a plus la force de se tenir.Je me réveille dans la lumière.La première chose, c'est la chaleur. Pas la chaleur de l'air. Une chaleur qui vient de la peau, sur toute la longueur de mon corps, et qui m'arrive par le dos.La deuxième chose, c'est le tissu. Il n'y a pas de tissu. Je sens le drap sous mes cuisses, sous mon ventre, l'air sur mes épaules, et rien d'autre. Je suis nue.Mes yeux s'ouvrent d'un coup, très grands, sans bouger un millimètre du reste.Je suis nue dans son lit. Je suis totalement nue, couchée sur le ventre, un bras sous l'oreiller, la joue dessus, et la dernière fois que je me suis vue, je portais son tee shirt, ce grand tee shirt de coton qui descendait jusqu'aux genoux.Il n'y a pas de tee shirt sur moi. Il n'y a pas de serviette. Il n'y a rien.Au dessous de mon ventre, posée à plat, il y a une main.Sa main. Sur mon ventre, à droite du nombril, les doigts écartés, immobiles,
AlbaLe pacte est signé sans papier, le jour quinze.Ce que ça change, concrètement : je peux circuler dans toute la propriété, la terrasse, le jardin de pierres, même le chemin de la falaise, qui est clos par un haut mur. Un verrou demeure : le portail. Et il a gardé la clé.Ce que ça change, aussi, c'est qu'il me parle. Le soir, il descend à sept heures et demie, il fait à manger, et il parle. Il parle de son père, de sa mère morte, des maisons qu'il possède, d'un chantier dans le Nord, des gens avec qui il travaille et dont il ne me donne aucun nom. Il ne me demande jamais rien de moi, sinon des choses minuscules : si j'ai froid, si j'ai mangé, si je veux dormir ou pas.Et le dix huitième jour, il ne redescend pas pour dormir sur le palier.Il monte avec moi.Je le vois prendre une serviette, un verre d'eau, un livre qu'il ne lira pas, et je le vois entrer dans sa propre chambre sans un mot, et je comprends que le couloir est terminé. Que la nuit devant ma porte, c'était l'ancien t
AlbaÀ neuf heures il descend et il me trouve dans la cuisine, debout, appuyée contre le plan de travail, avec le téléphone fixe dans les mains.Il ne se fâche pas. Il s'arrête dans l'embrasure, il met les mains dans ses poches, et il attend.Je regarde le combiné. Le fil. La fente d'une prise d'air, dans le mur, sous le téléphone. Il n'y a pas de tonalité. Je le sais, j'ai décroché. Je l'ai décroché trois fois dans la nuit, sans bruit, pour vérifier. La ligne est coupée. Il l'a peut être coupée le premier jour. Elle n'a peut être jamais fonctionné.— Tu peux le garder, dit il. Il ne sert à rien.— Je le sais.— Alors tu voulais quoi.— Je voulais te regarder entrer.Il a un mouvement de tête, une espèce d'approbation, comme un maître qui voit un élève réussir un exercice facile. Il traverse la cuisine. Il prend la bouilloire. Il se fait un café et il m'en fait un aussi, sans me demander, deux tasses, et il pose la mienne à l'endroit où je suis, à une distance exacte où nos épaules vo
AlbaJe me réveille deux fois dans la nuit et les deux fois je sens le lit bouger.La première, vers deux heures, il est assis au bord, dos à moi, et il regarde la mer par la fenêtre. Il n'a pas de verre à la main. Il n'a rien à faire. Il est juste assis dans sa propre chambre entre deux heures et trois heures du matin à côté d'une fille qui pleure. Je fais semblant de dormir. Il ne fait rien. C'est la chose la plus dérangeante de la nuit.La deuxième, vers cinq heures, il est allongé. Pas contre moi. À trente centimètres. Les mains derrière la tête, les yeux ouverts au plafond.Il sait que je ne dors pas. Je le sais parce que sa respiration n'a pas changé. Il attend que je fasse quelque chose. Il attend toujours que je fasse quelque chose.— Je te désire depuis que tu as quinze ans.Je ferme les yeux.C'est une chose que je peux dire de moi, ça : je ferme les yeux. Je les ferme le plus fort possible, comme si la lumière pouvait ajouter une couche de vrai à ce qu'il vient de dire, com
Alba Je ne sais pas combien de temps je suis restée sans bouger. Le noir de la chambre n'a pas de forme, c'est un noir épais, et dedans il y a la lettre qui tourne, repliée en quatre, dans une poche de chemise, contre la poitrine d'un homme que j'ai appelé mon frère pendant dix huit ans. Je l'entends descendre. Je l'entends ouvrir un tiroir, le refermer, boire un verre, poser le verre. La maison me transmet tout, maintenant. Je suis devenue un instrument accordé sur lui. Et puis c'est mon corps qui décide. Ça commence par les mains. Un tremblement très fin, au bout des doigts, comme un moteur qui cale. Ça monte aux poignets. Ça passe aux épaules. Et ensuite, ce n'est plus un tremblement, c'est une débâcle : mes dents claquent, mon ventre se contracte, et le premier sanglot sort de moi avec un bruit que je ne reconnais pas, un bruit de bête, profond, qui vient du bas du dos. Je pleure. Je pleure comme on vomit, sans élégance, sans retenue, tout le corps qui participe. Le drap es







