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Le regard

Author: Chrisso
last update Petsa ng paglalathala: 2026-08-01 19:44:39

Chapitre 4 : Le regard

Rafael

Elle a dit oui. Et voilà. Le piège se referme, mais je ne sais plus très bien qui est le chasseur et qui est la proie.

Je suis venu au Labyrinthe pour fuir. Fuir ma mère, ses manigances, ses alliances imposées. Fuir cette femme qu'elle veut me voir épouser, cette Isabella de Oliveira que je n'ai jamais aimée, que je n'aimerai jamais. Fuir le destin qu'on a écrit pour moi avant même ma naissance. Ce soir, j'avais besoin d'être quelqu'un d'autre. Un inconnu dans un bar. Un homme sans nom, sans passé, sans chaînes.

Je ne m'attendais pas à elle.

Quand je l'ai vue, assise au bar, sa robe modeste et ses yeux trop sérieux, j'ai d'abord cru à une hallucination. Une fille comme elle n'a rien à faire dans un endroit comme celui-ci. Elle est trop pure, trop fragile, trop réelle au milieu de tous ces masques. Elle ne porte pas de bijoux, pas de maquillage ostentatoire, pas d'armure. Elle est nue dans sa vérité, exposée comme une plaie.

Et cela m'a foudroyé.

Je n'aurais pas dû m'approcher. Je n'aurais pas dû lui parler. J'aurais dû rester adossé à ma colonne, finir mon whisky, rentrer chez moi, retrouver ma cage dorée. Mais quelque chose en elle m'a attiré irrésistiblement. Une lumière que je ne connaissais pas. Une authenticité que j'avais oubliée.

Maintenant, je suis là, debout face à elle, son souffle qui s'accélère, ses joues qui rosissent, ses doigts qui tremblent légèrement sur son verre. Elle est terrifiée, cela se voit. Mais elle reste. Elle m'a dit oui. Et ce oui résonne en moi comme une promesse que je ne mérite pas.

— Danse avec moi, dis-je soudain.

— Je t'ai dit que je ne savais pas danser.

— Je t'ai dit que si. Laisse-moi te montrer.

Je lui tends la main. Elle hésite. Son regard va de ma paume ouverte à mes yeux, cherchant un piège, une moquerie, quelque chose qui lui confirmerait qu'elle a raison de se méfier. Mais je ne me moque pas. Je suis incapable de me moquer d'elle. Cette fille m'a désarmé en moins d'une heure, et elle ne le sait même pas.

Elle pose sa main dans la mienne. Sa peau est douce, fraîche. Ses doigts sont fins, un peu rugueux au bout, marqués par le travail ou le dessin. Je les serre doucement, sans brusquerie, comme on tient un oiseau tombé du nid.

Je l'entraîne vers la piste de danse. Les corps autour de nous s'écartent, comme si nous étions entourés d'une bulle invisible. Je l'attire contre moi, pose une main au creux de ses reins. Son corps est raide, tendu. Elle ne respire presque plus.

— Détends-toi, murmuré-je à son oreille. Écoute juste la musique. Oublie le reste. Il n'y a que toi et moi. Rien d'autre.

Elle ferme les yeux, prend une inspiration tremblante. Je sens ses épaules s'abaisser légèrement, sa nuque se relâcher. Nous commençons à bouger, lentement, au rythme de la basse qui pulse dans les murs. Elle est maladroite, mais cette maladresse a quelque chose d'émouvant. Quelque chose de vrai.

— Ouvre les yeux, dis-je.

Elle obéit. Ses yeux verts plongent dans les miens. Et je me noie.

— Tu vois ? Tu danses.

— C'est toi qui me portes.

— C'est le but. Laisse-toi porter.

Nous dansons ainsi de longues minutes, en silence, nos corps qui s'apprivoisent. La musique change, devient plus lente, plus sensuelle. Un saxophone pleure dans les enceintes. Je la serre un peu plus contre moi. Elle ne résiste pas. Sa tête repose presque contre mon torse. Je sens son cœur battre à travers le tissu de ma chemise. Il bat vite. Très vite.

— Tu as déjà dansé avec un homme ? demandé-je, même si je connais déjà la réponse.

— Non. Jamais.

— Tu as déjà embrassé un homme ?

Elle se fige. Ses doigts se crispent sur mon épaule. Je sens son souffle se suspendre, comme si la question l'avait frappée physiquement. Elle ne répond pas tout de suite. Puis, dans un murmure presque inaudible :

— Non.

Quelque chose se serre dans ma poitrine. Ce n'est pas de la pitié, ce n'est pas de la surprise. C'est une émotion que je ne connais pas, que je n'ai jamais ressentie pour aucune des femmes que j'ai croisées jusqu'ici. Une émotion qui ressemble à de l'émerveillement mêlé de crainte.

— Alors je t'envie, dis-je.

— Tu m'envies ? Pourquoi ?

— Parce que tout est à vivre. Le premier baiser, la première danse, la première nuit. Tout est neuf. Tout est pur. Moi, je ne me souviens même plus de la dernière fois où j'ai ressenti quelque chose de neuf.

Elle ne répond rien. Mais ses yeux me scrutent, cherchent à comprendre. Personne ne me regarde comme elle. Personne ne cherche à voir derrière le masque. Les gens voient Alessandro Marques, l'héritier, le milliardaire, le futur époux d'Isabella de Oliveira. Ils voient un titre, une fortune, une position sociale. Ils ne voient pas l'homme.

Elle, elle ne sait rien de tout cela. Elle voit Rafael. Un inconnu dans un bar. Et pour la première fois depuis des années, je respire.

— Tu veux qu'on aille ailleurs ? me demande-t-elle soudain, comme si elle avait lu dans mes pensées.

— Ailleurs ?

— Loin d'ici. Dehors. Quelque part où on pourra parler sans crier.

Je la regarde, surpris. C'est elle qui propose. Elle qui prend l'initiative, malgré sa timidité, malgré ses peurs. Cette fille est un mystère. Chaque couche que je gratte en révèle une autre, plus profonde, plus fascinante.

— Je connais un endroit, dis-je. Un palais transformé en hôtel, sur les hauteurs de Lisbonne. La vue est imprenable. On y sera tranquilles.

Elle hésite à peine. Cette fois, c'est elle qui me tend la main.

— Allons-y.

Je prends sa main. Nos doigts s'entrelacent naturellement, comme s'ils avaient toujours été faits l'un pour l'autre. Nous quittons la piste de danse, traversons la foule, remontons l'escalier étroit. L'air frais de la nuit nous gifle quand nous émergeons de la librairie. La rue est déserte, silencieuse. Lisbonne scintille en contrebas, océan de lumières tremblantes.

Ma voiture est garée un peu plus loin, une Aston Martin noire aux vitres teintées. Je vois son regard s'arrondir en la découvrant.

— C'est la tienne ?

— Celle d'un ami. Je te l'ai dit, le palais aussi appartient à un ami. Je te promets que tu ne risques rien.

Elle monte dans la voiture. L'habitacle sent le cuir et le bois précieux. Elle passe ses doigts sur le tableau de bord avec une curiosité presque enfantine. Je démarre en douceur, quittant le Bairro Alto pour les hauteurs de la ville.

Nous roulons en silence. De temps en temps, je jette un coup d'œil vers elle. Elle regarde défiler les rues, le visage éclairé par la lueur orangée des lampadaires. Elle est belle. D'une beauté qui ne doit rien à l'artifice, au maquillage, aux vêtements de luxe. Une beauté qui vient de l'intérieur, qui rayonne malgré elle.

Le palais apparaît enfin, majestueux, perché sur une colline face au Tage. C'est l'un des hôtels de la chaîne Marques, un établissement que mon père avait acheté avant sa mort et que ma mère a transformé en bijou de luxe. Personne ne m'y reconnaîtra. Le personnel est discret, payé pour l'être.

— C'est magnifique, souffle-t-elle en descendant de la voiture.

— Attends de voir l'intérieur.

Je lui prends à nouveau la main. Elle ne la retire pas. Nous traversons le hall sans nous arrêter à la réception. Le concierge me reconnaît et détourne le regard avec une discrétion parfaite. Nous prenons l'ascenseur jusqu'au dernier étage.

La suite est immense, baignée par la lumière de la lune qui entre à flots par les baies vitrées. Lisbonne s'étale à nos pieds, scintillante et muette. Solène s'approche de la fenêtre, éblouie. Je reste en retrait, la regardant contempler la ville.

— C'est chez toi, tout ça ? demande-t-elle.

— Non. Je te l'ai dit, c'est à un ami. Moi, je ne suis qu'un visiteur. Comme toi.

Je mens. Je mens effrontément, et pourtant cela ne me coûte rien. Parce que ce soir, Rafael n'est pas Alessandro Marques. Ce soir, je suis un homme sans passé, sans avenir, sans mensonges. Juste un homme face à une femme.

Elle se retourne vers moi. La lune découpe sa silhouette, nimbe ses cheveux d'un halo argenté. Elle est si belle que j'en ai mal.

— Pourquoi moi ? demande-t-elle soudain. Pourquoi tu m'as choisie ? Il y avait des dizaines de femmes dans ce bar. Des femmes belles, élégantes, habituées à ce monde. Moi, je suis... personne.

Je m'approche d'elle. Lentement. Très lentement. Je pose mes mains sur ses épaules, sens la chaleur de sa peau sous le tissu fin de sa robe.

— Justement. Tu es personne. Tu n'as pas de masque. Pas d'arrière-pensée. Pas de calcul. Tu es toi, simplement. Et ça, Solène au cœur pur, c'est la chose la plus rare que j'aie rencontrée depuis des années.

Elle ferme les yeux. Une larme coule sur sa joue, une seule, qu'elle essuie aussitôt d'un geste brusque, comme si pleurer était une faiblesse interdite.

— Personne ne m'a jamais dit ça, murmure-t-elle.

— Personne ne t'a jamais regardée comme tu le mérites.

J'approche mon visage du sien. Nos fronts se touchent presque. Je sens son souffle sur mes lèvres, léger, tiède, tremblant.

— Je peux t'embrasser, Solène ?

Elle rouvre les yeux. Ses iris verts sont mouillés de larmes, mais ils brillent d'une lumière nouvelle. Une lumière que j'ai allumée en elle.

— Oui, dit-elle. Embrasse-moi.

Et je l'embrasse.

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