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L'approche

Author: Chrisso
last update publish date: 2026-08-01 19:45:07

Chapitre 5 : L'approche

Rafael

Nos lèvres se touchent. Et le monde s'arrête.

Je ne sais pas combien de temps dure ce baiser. Les secondes, les minutes, tout se dilate, tout se confond. Il n'y a plus que sa bouche contre la mienne, douce, hésitante d'abord, puis plus audacieuse, comme si elle apprenait en temps réel ce que signifie embrasser. Elle goûte le Lisbon Soul que je lui ai offert, ce cocktail sucré et fumé, et autre chose aussi, quelque chose de plus pur, de plus brut, qui n'appartient qu'à elle.

C'est son premier baiser. Elle me l'a dit sans me le dire, il y a quelques minutes à peine. Et je le sens. Je le sens dans la façon dont ses lèvres tremblent contre les miennes, dans ses doigts qui agrippent mes épaules comme si elle risquait de tomber, dans son souffle irrégulier qui caresse ma joue. Ce baiser est un cadeau qu'elle me fait, un trésor qu'elle me confie. Et je n'ai jamais rien reçu d'aussi précieux.

Quand nos lèvres se séparent enfin, elle reste les yeux fermés quelques secondes. Ses cils frémissent. Ses joues sont en feu. Elle respire vite, par petites bouffées irrégulières. Je pose mon front contre le sien, mes mains toujours sur ses épaules, pour l'ancrer, pour lui rappeler qu'elle n'est pas seule dans ce vertige.

— Alors ? murmuré-je. Ton premier baiser. Il ressemble à ce que tu imaginais ?

Elle rouvre les yeux. Ils sont immenses, noyés de larmes et de lumière.

— C'était mieux, dit-elle dans un souffle. Beaucoup mieux.

— Tant mieux. Parce que j'aurais détesté te décevoir.

— Tu ne m'as pas déçue. Tu ne pouvais pas. Je ne sais pas pourquoi, mais... j'ai l'impression de t'avoir attendu.

Sa phrase me frappe en pleine poitrine. Je recule imperceptiblement, comme si elle venait de toucher un point sensible que je croyais enfoui. Elle m'a attendu. Moi qui ai passé ma vie à fuir, à me cacher derrière des masques, à repousser quiconque essayait de s'approcher trop près. Elle m'a attendu. Et je ne sais pas quoi faire de cette révélation.

— Tu ne devrais pas dire ça, répondis-je en détournant le regard. Tu ne me connais pas. Tu ne sais rien de moi.

— Alors raconte-moi. Qui es-tu, Rafael ?

La question flotte entre nous, lourde de conséquences. Je pourrais mentir. Je devrais mentir. Lui raconter une histoire inventée, un passé fictif, une identité qui n'existe pas. C'est ce que je fais d'habitude. C'est ce que j'ai toujours fait avec les femmes que je croise dans les bars, les inconnues d'un soir que je ne revois jamais. Mais avec elle, le mensonge me brûle les lèvres. Elle ne mérite pas ça. Elle ne mérite pas mes masques.

— Je suis quelqu'un qui essaie d'échapper à sa vie, dis-je finalement. Quelqu'un qui porte un nom trop lourd, un héritage trop grand, des chaînes trop serrées. Ce soir, je voulais juste être libre. Juste une nuit.

— Libre de quoi ?

— Libre de moi-même.

Elle me regarde avec une intensité qui me transperce. Elle ne comprend pas tout, je le vois bien, mais elle ne me juge pas. Elle ne pose pas d'autres questions. Elle accepte ma réponse bancale, mon aveu à moitié formulé, avec une grâce qui me bouleverse.

— Moi aussi, dit-elle doucement. Je voulais être libre. Juste une nuit.

Nous restons silencieux un long moment, debout face à la baie vitrée, Lisbonne qui scintille à nos pieds comme un tapis d'étoiles renversé. La lune trace un chemin argenté sur le Tage. Au loin, le pont du 25 Avril ressemble à un collier de diamants suspendu dans la nuit.

— Tu vis seule ? demandé-je.

— Avec ma tante. Elle est malade. Très malade. C'est elle qui m'a élevée, après la mort de ma mère.

— Et ton père ?

— Je ne l'ai jamais connu. Ma mère ne voulait pas en parler. Elle a emporté le secret dans sa tombe.

Je sens un pincement dans ma poitrine. Un père absent. Un secret de famille. Un héritage qu'on ne comprend pas. Cette fille, sans le savoir, vit une version inversée de ma propre histoire. Sauf que moi, mon père est mort noyé dans l'océan, et que ma mère est bien vivante, hélas. Une mère qui tire toutes les ficelles, qui contrôle chaque aspect de mon existence, qui a décidé avant même ma naissance que je serais un pion sur son échiquier.

— Tu lui ressembles ? Ta mère ?

— Physiquement, oui. Elle était belle. Mais elle était aussi très triste. Comme si la vie lui avait pris quelque chose qu'elle ne pourrait jamais récupérer. J'ai toujours pensé que c'était mon père. L'homme qu'elle avait aimé. L'homme qui nous avait abandonnées.

— Tu lui en veux ? À ton père ?

Elle réfléchit un instant. Ses doigts jouent machinalement avec le pendentif qui pend à son cou. Un bijou ancien, un médaillon ciselé que je n'avais pas remarqué jusqu'ici.

— Je ne sais pas. Parfois oui. Parfois non. C'est étrange d'en vouloir à quelqu'un qu'on n'a jamais connu. C'est comme haïr un fantôme.

— Je connais ça.

Elle tourne la tête vers moi, surprise.

— Toi aussi ?

— Mon père est mort quand j'avais quinze ans. Noyade en mer. Avant sa mort, je l'aimais. Après sa mort, j'ai découvert des choses. Des choses qui m'ont fait douter de lui. Et aujourd'hui, je ne sais plus très bien qui il était. Un homme bon, ou un étranger qui portait mon nom.

Le silence retombe. Mais ce n'est pas un silence gêné. C'est un silence partagé, un silence qui nous relie. Nous sommes deux orphelins de vérité, deux naufragés qui se rencontrent au milieu de l'océan. Et cette ressemblance inattendue tisse entre nous un fil invisible que je n'avais pas prévu.

— Montre-moi ton médaillon, dis-je soudain.

Elle porte la main à son cou, surprise.

— Pourquoi ?

— Parce que je l'ai remarqué tout à l'heure, au bar. Il est ancien, n'est-ce pas ? Il a l'air d'avoir une histoire.

Elle hésite, puis détache lentement la chaîne. Elle pose le médaillon dans le creux de sa paume et me le tend. Je m'approche, l'examine à la lumière de la lune.

C'est un bijou en or vieilli, lourd, travaillé avec une finesse qui sent l'artisanat d'un autre siècle. Sur le devant, un blason est gravé : un cercle traversé par une ligne ondulée, surmonté d'une couronne à trois pointes. Le motif me rappelle quelque chose. Un symbole que j'ai déjà vu, mais où ?

— Il appartenait à ma mère, explique Solène. Et à sa mère avant elle. C'est le seul héritage qu'elle m'a laissé.

— Tu sais ce que signifie ce blason ?

— Non. J'ai cherché partout. Aucun registre, aucun historien, aucun antiquaire n'a pu l'identifier. C'est comme s'il n'existait nulle part ailleurs. Comme s'il venait de nulle part.

Je fronce les sourcils. Ce symbole, j'en suis presque certain, ressemble étrangement à un emblème que j'ai aperçu dans les archives de ma famille. Un vieux sceau utilisé par mon arrière-grand-père sur des documents confidentiels. Mais c'est impossible. Pourquoi une fille modeste du quartier populaire de Lisbonne porterait-elle un bijou lié à l'empire Marques ?

— Tu devrais le remettre, dis-je en lui rendant le médaillon. Les trésors précieux ne devraient jamais quitter leur écrin.

Elle sourit tristement.

— Ce n'est pas un trésor. C'est une chaîne. Une chaîne qui me relie à un passé que je ne comprends pas.

— Les chaînes, je connais. On passe sa vie à les porter. Parfois, une rencontre suffit pour les briser.

Elle rattache le médaillon autour de son cou. Le bijou repose maintenant sur sa peau nue, juste au-dessus de la naissance de sa poitrine. Je détourne le regard, soudain conscient du désir qui monte en moi. Ce n'est pas seulement son corps qui m'attire. C'est elle tout entière. Sa fragilité, sa force, ses secrets, ses blessures. Je la désire, oui, mais d'un désir qui ne ressemble à rien de ce que j'ai connu.

— Tu veux boire quelque chose ? proposé-je pour briser la tension. Ils ont un minibar exceptionnel dans cette suite.

— Juste de l'eau. Je ne veux plus d'alcool. Je veux avoir l'esprit clair.

— Pourquoi ?

— Parce que je veux me souvenir de cette nuit. Chaque minute. Chaque seconde. Je ne veux rien oublier.

Elle dit cela avec une gravité qui me serre le cœur. Elle ne sait pas encore que moi, je voudrais tout oublier. Oublier qui je suis, oublier Isabella, oublier ma mère, oublier l'empire qui m'attend au réveil. Elle ne sait pas que cette nuit est un mirage, une parenthèse volée au destin.

Je lui sers un verre d'eau fraîche. Elle boit lentement, ses lèvres brillantes dans la pénombre. Puis elle repose le verre et fait quelques pas dans la chambre. Elle effleure les meubles du bout des doigts, comme pour s'assurer qu'ils sont réels, que tout cela n'est pas un rêve.

— C'est la première fois que je mets les pieds dans un endroit pareil, dit-elle. D'habitude, ma vie, c'est des murs humides, des escaliers étroits, des fenêtres qui donnent sur une cour intérieure. Ce soir, j'ai l'impression d'être une princesse dans un conte de fées.

— Les contes de fées finissent toujours mal.

— Pas tous. Certains finissent bien.

— Tu crois à l'amour, Solène ?

Elle se retourne vers moi. Ses yeux verts brillent dans la pénombre.

— Je ne sais pas. Je n'y ai jamais goûté. Mais j'aimerais y croire. Juste une fois.

Je m'approche d'elle. Mes pas sont lents, mesurés, comme si j'avais peur de l'effrayer. Je m'arrête à quelques centimètres d'elle, assez près pour sentir son parfum, une fragrance discrète de fleur d'oranger et de peau tiède.

— Moi, j'ai cessé d'y croire il y a longtemps, murmuré-je. Mais ce soir, avec toi, j'ai envie d'essayer à nouveau. Juste une fois.

Je tends la main et caresse sa joue. Sa peau est douce, satinée sous mes doigts. Elle ferme les yeux, se laisse faire, s'abandonne à cette caresse comme si c'était la première qu'elle recevait. Peut-être que c'est le cas. Peut-être que personne avant moi n'a pris le temps de la toucher ainsi, avec tendresse, avec respect, avec le désir de donner plutôt que de prendre.

— Rafael, murmure-t-elle sans rouvrir les yeux. Qu'est-ce qui nous arrive ?

— Je ne sais pas. Mais je ne veux pas que ça s'arrête.

Elle rouvre les yeux. Son regard plonge dans le mien, limpide, sans défense.

— Moi non plus. Je ne veux pas que ça s'arrête.

Et pour la première fois depuis des années, je n'ai pas envie de fuir. Pour la première fois, j'ai envie de rester.

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