MasukChapitre 9
Arielle
Trouvé un pendentif caché.
Il était là, au fond d'un tiroir que je n'aurais jamais dû ouvrir, dissimulé sous un pull en cachemire couleur crème que je ne me souviens pas d'avoir acheté, que je ne me souviens pas d'avoir porté, qui ne m'appartient pas plus que le reste de cette garde-robe de princesse qu'on a cousue sur mesure pour une femme qui n'est plus moi. Je ne cherchais rien de précis en fouillant le dressing ce matin-là, je fuyais seulement l'ennui et l'angoisse, je trompais les heures interminables qui s'étirent entre le petit déjeuner et le déjeuner, entre le sourire forcé du matin et le baiser sur le front du soir, et mes doigts ont rencontré ce petit objet métallique, froid, qui a tinté contre mes ongles avec un son clair, presque joyeux, comme s'il m'attendait, comme s'il savait que je finirais par le trouver.
Une chaîne fine, un médaillon ovale, et au dos, gravés dans le métal avec une délicatesse de bijoutier, ces mots qui font exploser ma poitrine.
« À ma liberté. »
Mon cœur s'emballe. Mes doigts tremblent si fort que je manque de lâcher le pendentif, et je le rattrape de justesse, je le serre dans ma paume, je le presse contre ma peau comme un talisman, comme une relique, comme la preuve ultime que je ne suis pas folle, que cette peur qui me ronge depuis le réveil n'est pas un symptôme de l'amnésie mais une vérité gravée dans le métal, une vérité que la femme d'avant a laissée derrière elle comme on laisse un message dans une bouteille jetée à la mer.
Ces mots sont à moi. Ces mots sont mon cri avant l'oubli, la bannière que j'ai brandie avant de sombrer dans le noir, le serment que j'ai fait à la femme que j'étais et que je redeviendrai. « À ma liberté. » Pas « à mon amour », pas « à mon mari », pas « à notre bonheur éternel ». À ma liberté. La liberté que je n'ai pas. La liberté que cet homme, ce mari parfait, ce geôlier en costume Armani, m'a retirée jour après jour, sourire après sourire, caresse après caresse, jusqu'à ce que je préfère mourir plutôt que de rester enfermée une minute de plus.
Je relis les mots, encore et encore, et chaque lecture est une décharge électrique qui traverse mon corps amnésique et réveille des souvenirs qui ne sont pas des images, qui ne sont pas des sons, qui sont des sensations pures, des émotions brutes, des traces de colère et de désespoir qui remontent des profondeurs de mon ventre. La femme que j'étais a tenu ce pendentif dans ses mains tremblantes, elle l'a caché dans ce tiroir en sachant qu'elle ne reviendrait peut-être jamais le chercher, elle l'a laissé comme un testament, comme un héritage, comme une bouteille à la mer adressée à la femme que je deviendrais après l'accident, après l'oubli, après la reconstruction.
Pourquoi cet homme qui m'aime veut-il que je reste vide ?
La question surgit du néant, fulgurante, et elle s'imprime dans mon crâne avec la force d'une évidence trop longtemps réprimée. Damien m'aime, je le vois dans ses yeux d'orage, je l'entends dans sa voix de velours, je le sens dans ses mains qui me frôlent avec une dévotion de pénitent. Il m'aime, c'est indéniable, c'est presque palpable, cet amour emplit la maison comme un parfum entêtant, comme une fumée qui s'insinue sous les portes et imprègne les tentures. Mais c'est un amour qui veut que je reste vide. Un amour qui se nourrit de mon amnésie comme une plante parasite se nourrit de la sève d'un arbre. Un amour qui préfère une épouse amnésique et docile à une femme libre et révoltée, une poupée de porcelaine à un être humain, un fantôme à une âme.
Il aurait pu m'aider à retrouver la mémoire. Il aurait pu me parler de la lettre de divorce, de la fuite sous la pluie, de l'accident. Il aurait pu me dire la vérité, toute la vérité, aussi laide soit-elle, et me laisser choisir, me laisser décider, me laisser partir ou rester en connaissance de cause. Mais il ne l'a pas fait. Il a brûlé la lettre, il a effacé les traces, il a reconstruit autour de moi une prison de velours et de roses blanches, et il attend, il attend que le vide en moi devienne si grand, si profond, que je n'aurai plus d'autre choix que de le remplir de lui.
Je glisse le pendentif dans ma poche, contre ma cuisse, et sa présence est une brûlure froide qui me rappelle que je ne suis pas vide. Je ne suis pas vide. Je suis pleine de colère et de peur et de détermination, pleine de la femme que j'étais et qui me supplie de ne pas l'abandonner. Damien peut bien m'aimer à sa manière, il peut bien m'enfermer dans sa cathédrale de verre et de pierre noire, il peut bien m'offrir des cafés parfaits et des roses blanches et des sourires calibrés, mais il ne pourra jamais remplir le vide qu'il a lui-même creusé. Ce vide, c'est ma liberté qu'il a volée, et je la reprendrai, quoi qu'il m'en coûte.
Je referme le tiroir, je lisse le pull en cachemire, j'efface toute trace de mon passage. Et je sors du dressing, le pendentif caché dans ma poche, le cœur battant, les tempes bourdonnantes, prête à jouer la comédie que j'ai commencée le jour de mon réveil.
Chapitre 89DamienElle doute encore.Je le vois dans ses yeux qui m'évitent, dans ses mains qui se retirent quand je les frôle, dans son corps qui se tend imperceptiblement quand j'entre dans une pièce. Elle doute. Elle a raison. Elle a toutes les raisons du monde de douter.J'en souffre.Chaque recul est une lame qui s'enfonce dans ma poitrine. Chaque silence est un coup qui me rappelle ce que j'ai fait. Chaque fois qu'elle vérifie les serrures le soir, chaque fois qu'elle regarde la porte comme une issue possible, chaque fois qu'elle garde cette clé dans sa poche comme une arme, je sens la douleur monter, lancinante, insupportable. Je pourrais me plaindre. Je pourrais exiger. Je pourrais supplier. Je pourrais lui dire que je ne suis plus celui qui l'a enfermée, que j'ai changé, que je me bats chaque jour contre mes démons.
Chapitre 88ArielleIl a dit qu’il me laisserait partir. Je veux le croire.Je répète ses mots dans ma tête, encore et encore, comme une litanie. Je te laisserai partir. Je t’aimerai de loin. C’était la bonne réponse. Il n’a pas menti. Je l’ai vu dans ses yeux, dans la façon dont sa voix s’est brisée, dans la façon dont il n’a pas essayé de me retenir. Il n’a pas posé sa main sur mon bras. Il ne s’est pas levé. Il ne m’a pas suppliée. Il est resté assis, les mains sur les genoux, et il a dit ces mots qui l’ont déchiré. Je le sais. Je l’ai vu.Je veux le croire.Mais une partie de moi attend le piège. C’est plus fort que moi. C’est viscéral. C’est gravé dans mes os, dan
Chapitre 87DamienElle me regarde. Ses yeux bleus sont calmes. Trop calmes. Elle vient de poser la question qui me hante depuis des semaines, depuis qu'elle a retrouvé la lettre, depuis qu'elle a rencontré l'avocate, depuis qu'elle sait tout. La question qui me terrifie plus que toutes les menaces de mon père, plus que toutes les attaques d'Alaric, plus que toutes les trahisons d'Elena. La question qui pourrait me détruire.— Si je retrouve la mémoire et que je veux partir, que feras-tu ?Je sens mon cœur s'arrêter. Une seconde. Puis repartir, trop vite. Ma gorge se serre. Les mots se bousculent dans ma tête. Je pourrais mentir. Je pourrais dire que je la retiendrai, que je l'enfermerai, que je ne la laisserai jamais partir. C'est ce que l'ancien Damien aurait dit. Celui qui confondait amour et possession. Celui qui a vidé son atelier
Chapitre 86ArielleIl entre dans la bibliothèque, les mains tremblantes. Je suis assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux que je ne lis pas. Je le vois, et je sais que quelque chose est arrivé. Son visage est pâle, ses yeux rouges. Il tient un cahier à la couverture de cuir usée, serré contre sa poitrine.— Qu’est-ce qu’il y a ? je demande.Il ne répond pas tout de suite. Il s’approche, s’assoit en face de moi, pose le cahier sur la table basse entre nous. Ses doigts tremblent encore.— Je l’ai trouvé dans ses affaires. Dans la chambre de ma mère. Un carnet. Caché sous une lame du parquet.Je regarde le cahier. Il est vieux, abîmé. Il sent la poussière et le secret.— Qu&rs
Chapitre 85DamienJe la regarde peindre. Les doigts tachés de bleu, le front plissé, les cheveux attachés en désordre. Elle ne sait pas que je suis là. Ou peut-être qu’elle sait, mais qu’elle s’en fiche. Elle est ailleurs, dans cet endroit secret où je n’ai jamais eu accès, cet endroit que j’ai essayé de détruire et qui renaît sous mes yeux.C’est ma rédemption.Pas ses larmes, pas ses cris, pas ses reproches. Pas mes excuses, pas mes promesses, pas mes thérapies. Juste ça. La voir peindre, libre, les doigts tachés de bleu, le visage concentré, le souffle régulier. La voir vivante, entière, debout. C’est ma rédemption. Et je n’ai rien fait pour la mériter. Elle me l’offre, sans le savoir, comme on offre une fle
Chapitre 84ArielleJe peins à nouveau. Les couleurs reviennent.Je ne sais pas comment c’est arrivé. Ce matin, je suis entrée dans l’atelier avec la clé dans la poche, sans intention particulière. J’ai regardé les toiles vierges, les pinceaux, les tubes alignés. Et puis ma main a bougé toute seule. J’ai pressé un peu de bleu sur la palette, j’ai trempé le pinceau, et j’ai commencé. Un trait. Puis un autre. La peinture glisse sur la toile comme si elle n’avait attendu que moi. Les couleurs reviennent, oui. Elles remontent de mes doigts, de mes souvenirs, de cette partie de moi que Damien avait cru pouvoir effacer.Je ne l’ai pas entendu entrer. Quand je me retourne, il est là. Assis dans un coin de l’atelier, sur une vieille chaise en bois. Silencieux. Il ne dit ri







