LOGINKIERNAN
L’air est lourd, saturé d’humidité, de poussière, et d’une odeur âcre qui semble imprégner chaque recoin de ce vieux bâtiment. L’aile Est s’étire, interminable, dans une lumière jaunâtre vacillante, où le silence pèse plus que n’importe quel cri.
Je m’appuie contre le mur froid, le dos en contact avec la pierre rugueuse, inspirant lentement pour calmer le tremblement qui s’empare de moi. Je guette. J’attends. Je sais que quelqu’un va arriver : Léo.
Cette silhouette énigmatique que je ne cesse d’observer, dont je n’arrive pas à percer le silence ni à déchirer le masque. Les autres le voient comme un gamin comme les autres, un adolescent à la marge. Mais moi, je sais qu’il y a plus. Sous cette armure de silence et de douleur, une tempête prête à tout emporter.
La porte s’ouvre en grinçant doucement. Il apparaît, mince et frêle, avançant avec précaution, chaque pas mesuré comme un défi lancé à la peur qui le serre.
Son regard évite le mien, ou plutôt tente d’éviter. Mais je lis dans ses yeux cette rage sourde, ce chaos qu’elle refuse de laisser éclater.
Je ne brise pas ce silence fragile.
— Léo, je murmure, voix basse, presque un souffle. Tu peux me parler.
Il s’immobilise, suspendu un instant dans cet espace invisible entre nous, puis secoue la tête, doucement.
— Je ne veux pas.
Mais il avance quand même, chaque pas un combat contre la peur.
Je recule un peu, lui laissant de la place.
— Tu sais que je ne suis pas comme les autres. Je ne te veux pas de mal.
Son regard m’examine, méfiant, presque défiant. Pourtant, une fissure fragile s’ouvre.
— Pourquoi tu fais ça, Kieran ? Pourquoi tu restes ? Pourquoi tu m’aides ?
Je baisse la tête, gêné. La vérité me brûle la gorge, mais je sais qu’elle a le droit de la connaître.
— Parce que je sais ce que c’est d’être invisible. De porter un masque qui étouffe, qui t’empêche de respirer.
Il inspire profondément, un souffle volé à la tempête qui gronde en elle.
— Aujourd’hui, j’ai failli crever.
Sa voix tremble, un fil fragile dans l’obscurité.
— T’es vivant.
Il me fixe droit dans les yeux, défiant ce que je dis.
— Mais à quel prix ? Je sais plus qui je suis.
Je tends la main, prudemment, sans promesses, juste une lueur d’espoir.
— T’es toujours toi, Léo. Sous ce masque. Sous la douleur.
Un éclat fragile traverse ses yeux.
— Parfois, c’est trop lourd.
Je serre les dents, incapable de lui offrir plus que ça. Elle doit porter ce poids seule.
Un bruit sourd, un claquement sec.
Je tourne la tête.
Marko.
L’homme dont le regard ne se ferme jamais.
Cette ombre qui guette, qui manipule, qui détruit.
Je sens son poids même de loin, cette obsession maladive de refermer la faille, sa fixation sur Léo.
Je me tourne vers lui.
— Ils ne te feront pas tomber. Pas tant que je serai là.
Il hoche la tête, mais je vois bien la peur qui s’accroche dans ses yeux.
Je serre le poing, le cœur battant.
Ce n’est pas fini.
Un coup sec résonne derrière moi.
— Kieran.
La voix est glaciale, ferme.
Je me retourne et aperçois Anton, un homme de l’administration au regard dur et lèvres pincées.
— Marko veut voir Léo au bureau. Immédiatement.
Mon estomac se noue. Je jette un regard à Léo, qui reste immobile, suspendue à ce que je vais dire.
Personne ne sait. Personne ne doit savoir.
Pas encore.
Je hoche la tête.
— Je vais le chercher.
Je me penche vers lui , voix basse, presque urgente.
— Marko veut que tu viennes au bureau. Il a quelque chose pour toi. Tu dois lui montrer que tu es fiable. Qu’on peut compter sur toi.
Il vacille, hésite un instant, puis finit par hocher la tête, un signe à peine visible.
Dans le bureau, l’air est glacial, la tension palpable.
Marko est là, debout, imposant. Son regard ne lâche pas Léo, qui reste droite, tendue.
— Léo, dit-il d’une voix ferme, presque dure. On t’a confié une tâche importante. Tu vas commencer à travailler à l’armurerie.
Il marque une pause, son regard scrutant chaque réaction.
— C’est un travail pour un adolescent responsable. Pas pour un enfant. Tu comprends ce que ça veut dire ?
Léo reste silencieuse, les poings serrés.
— Je veux que tu sois discrète, efficace. Les armes sont précieuses, dangereuses. On ne peut pas se permettre d’avoir un maillon faible.
Il se tourne vers moi.
— Kieran, surveille-le . Assure-toi qu’il comprenne bien ce qu’on attend.
Je hoche la tête, sentant le poids de cette responsabilité.
MARKO
Dans l’ombre, je souris froidement.
Le masque de Léo vacille. Le piège se referme doucement.
Ils vont jouer leur rôle. Léo devra marcher sur une lame de rasoir, entre peur et survie.
Et moi, je serai là, prêt à frapper au moindre faux pas.
KIERNAN
Je regarde Léo.
— Tu n’es pas seul.
Il me fixe, les yeux embués.
— Je ferai tout pour que ça marche. Pour que tu survives.
Je tends encore la main.
Un geste simple, mais sincère.
Un signe : je suis là. Pas pour te sauver. Juste pour te tenir la main quand le monde voudra te broyer.
Livia La valse se termine. Il m’entraîne hors de la piste, vers une terrasse déserte, mais pas avant d’avoir croisé le regard de l’homme aux colonnes. Un imperceptible hochement de tête est échangé. L’homme disparaît dans la foule.L’air frais de la terrasse me frappe le visage. Je tremble, mais ce n’est pas du froid.— Qui était-ce ?— Une des miennes. Une sentinelle. Il y en a trois autres dans la salle. Personne ne t’approchera sans que je le sache.Je m’accroche à la balustrade de pierre, prenant de grandes respirations.— C’est insoutenable. Cette danse perpétuelle.— C’est la vie, Livia. La nôtre, en tout cas. Maintenant, c’est à leur tour.Il pose une main sur mon dos, un simple point de contact qui me stabilise.— Tu as été parfaite. Tu es parfaite.Nous restons un moment dans le silence relatif de la terrasse. Le bruit du bal est une marée lointaine. Je pense aux deux cœurs. A leur rythme, plus rapide que la valse, plus constant que les intrigues de cette salle. Ils sont mon
Livia La nuit avant le bal Valerian, je ne dors pas. Je reste allongée, une main sur le ventre, à écouter le silence qui n’en est plus un. C’est un silence peuplé. Il résonne du whoosh-whoosh gravé dans ma mémoire, des menaces de mon père, des instructions murmurées dans la pénombre de la salle de bal. Je suis un vaisseau. Un vaisseau de chair, d’os et de nerfs tendus à craquer, transportant un précieux, fragile et double cargo.À l’aube, il entre sans frapper. Il porte un costume sombre, déjà parfait. Dans ses mains, une boîte en carton gris.— Pour toi, dit-il en la posant sur le lit.Je m’assois, l’ouvre. À l’intérieur, sur un lit de soie noire, repose une robe. Pas la robe de combat que j’imaginais, faite pour impressionner ou intimider. C’est une robe d’un gris perle, d’une simplicité presque austère. Le tissu est mat, fluide, tombant en lignes épurées. Les manches sont longues, le col montant. Elle couvre tout, ne révèle rien. Et pourtant, à la lumière, lorsque je la soulève, o
LIVIAIl essuie le gel de mon ventre avec une serviette chaude. Le son des deux cœurs s’éteint, laissant un vide assourdissant. Je veux le réentendre. Je veux que ce bruit remplisse ma tête pour toujours.Le médecin se tourne vers lui.— Elle a besoin de repos. De nutrition adaptée. Pas de stress excessif. Je vais laisser des prescriptions, des recommandations.— Faites, dit-il, la voix rauque.Une fois le docteur parti, il reste immobile. Je m’assois, enroulant la robe autour de moi.— Tu as entendu ? dis-je, ma propre voix tremblante.Il hoche la tête, lentement. Puis il traverse la pièce, s’assoit au bord du lit. Il ne me touche pas. Il regarde l’endroit où la sonde était posée.— Deux, répète-t-il, comme pour s’en convaincre.Il y a dans ce mot toute la terreur et tout l’émerveillement que je ressens. Double. Tout sera double. Les risques, les peurs, les joies.— Tu as fait ce qu’il fallait avec ton père, dit-il soudain, détournant les yeux de mon ventre pour me regarder en face.
LIVIADans l’heure qui suit le départ de mon père, le loft absorbe le silence comme une éponge. Le son de la porte qui claque, le bourdonnement de l’ascenseur descendant, tout semble avoir aspiré l’air de la pièce. Je reste assise, la colonne vertébrale aussi raide que celle de la chaise sur laquelle je suis perchée, à fixer l’endroit où il se tenait. L’odeur de son cigare, de son après-rasage âcre, flotte encore en suspension, un fantôme de pouvoir et de mépris.Il n’a pas bougé de l’embrasure de la porte secrète. Je sens son regard peser sur ma nuque, une présence aussi tangible que celle de mon père l’était. Mais celle-ci est différente. C’est une ancre, là où l’autre était un orage.Finalement, le frottement de ses chaussures sur le parquet. Il contourne le fauteuil, s’accroupit devant moi. Ses mains s’emparent des miennes, glacées et inertes. Il les frotte doucement, réchauffant la peau, le geste méthodique, presque médical.— Tu as tenu, dit-il, une simple constatation.— À pein
LIVIALa nuit est un entraînement d’un genre nouveau. Nous ne sommes pas dans la salle de bal, mais dans le salon, reconstruisant le bureau de mon père avec des meubles déplacés. Il devient mon père. Il incarne sa froideur méprisante, ses silences lourds de jugement, ses questions apparemment anodines qui sont des pièges.Il me fait répéter mes phrases. Il corrige mon ton : moins de défi, plus de lassitude feinte. Il m’apprends à baisser les yeux au bon moment, pas trop longtemps, juste assez pour montrer une soumission calculée. À jouer avec mes mains, à laisser transparaître une « nervosité » de fille impressionnée par son propre courage.— Tu ne demandes pas pardon, m’avertit-il. Tu exprimes des regrets. Des regrets pour la fracture, pas pour tes actes. La nuance est capitale. Il doit sentir que tu plies, mais que tu n’es pas brisée. Une branche qui plie sous le vent, pas un roseau.Je répète. Je me vide. Je deviens le personnage. La fille qui a compris que la rébellion était un lu
LIVIALe sommeil est un leurre. Je somnole, mais les images se bousculent : des salles de bal qui se transforment en labyrinthes, des visages souriants aux dents pointues, et toujours, au centre, cette double pulsation, faible et tenace, comme un rappel à l’ordre du futur. Je me réveille en sursaut, la sueur aux tempes, la main immédiatement plaquée sur mon ventre. Rien n’a changé. Tout a changé.L’odeur du dîner monte du rez-de-chaussée, inhabituellement douce, presque familiale. Une soupe, peut-être. Je me lève, les membres lourds mais l’esprit étrangement clair. La décision s’est cristallisée pendant mon demi-sommeil, alimentée par une urgence nouvelle. Je ne peux plus me permettre d’être une île. Les enfants ne peuvent pas naître dans un no man’s land, héritiers de deux lignées déchirées. S’il doit y avoir une guerre, elle doit avoir des frontières. Et leur héritage ne peut être seulement celui de l’ombre et du ressentiment.Il est dans la cuisine, en train de remuer un faitout en







