LOGINElle lève les yeux vers moi, et dans son regard, je vois passer une ombre fugace. Une inquiétude, une appréhension, presque aussitôt réprimée. Elle sent que quelque chose ne va pas, elle le sent depuis des semaines, depuis des mois peut-être. Mais elle ne pose pas de questions. Elle me fait confiance. Elle me fait aveuglément confiance, et cette confiance me serre le cœur plus que toutes les menaces de mon frère. La valse s'achève dans un dernier tourbillon. Je la reconduis au bord de la piste, où un petit groupe d'invités l'entoure aussitôt, la complimente sur sa robe, sur sa beauté, sur son élégance. Les femmes l'admirent avec une pointe de jalousie rentrée, les hommes la dévorent des yeux avec une convoitise à peine dissimulée. Je m'écarte légèrement, lui laisse savourer son triomphe, son moment de gloire. C'est alors que je le vois. Nathaniel est là, adossé à une colonne de marbre rose, un
Clara Je voudrais tout lui dire. Lui raconter ma conversation avec Nathaniel dans la serre, lui annoncer que le cauchemar est terminé, que le monstre a jeté l'éponge, que nous pouvons enfin respirer sans craindre qu'il ne surgisse de l'ombre. Mais quelque chose me retient. La peur, peut-être, cette vieille compagne qui ne me quitte jamais vraiment. Ou la prudence. Ou cette petite voix intérieure, celle qui ne se tait jamais, qui me murmure que rien n'est jamais simple avec Nathaniel Harrington.Alors je me tais. Je mange ma brioche, je bois mon thé, je souris à ma sœur. Et pour la première fois depuis des mois, je me sens presque en paix.Si seulement je savais. Si seulement je pouvais voir ce qui se trame dans l'ombre, derrière ce sourire de soulagement. Si seulement je pouvais entendre le rire silencieux de Nathaniel, là-bas, dans la serre aux plantes mortes.Mais je ne sais pas. Je ne veux pas savoir. Je
Le silence qui suit est presque comique. Elle ouvre la bouche, la referme, l'ouvre à nouveau comme un poisson hors de l'eau qui cherche désespérément à respirer. Ses yeux s'écarquillent, ses mains se crispent sur le tissu de sa robe.— Quoi ? Qu'est-ce que tu as dit ?— Je renonce. À tout. À Amelia, à la vengeance, à la maison, à l'empire familial, à cette vie qui n'a jamais été la mienne. Je suis fatigué, Clara. Épuisé. Vidé de toute substance. Je n'ai plus la force de lutter contre des moulins à vent, de me battre contre des fantômes, de courir après une femme qui ne m'aimera jamais.— Mais… le chalet… le plan… les freins… tout ce que tu as préparé…— Annulé. Terminé. Oublié. Je ne veux plus en entendre parler. Je ne veux plus y penser. Je veux juste qu'on me laisse tranquille, qu'on me laisse finir ma vie dans un coin, sans faire de bruit, sans déranger personne.Elle me regarde, i
Je pense à ma poupée, sagement allongée dans la cave secrète, sous les draps de soie blanche, ses yeux peints qui fixent le plafond dans l'attente de mon retour. Je pense à Amelia, la vraie, la vivante, la chaude, la réelle, qui dort en ce moment même dans les bras de mon frère, sa tête brune sur son torse, sa main sur son cœur. Je pense à la rage qui me consume, qui me tient éveillé la nuit, qui me donne la force de continuer quand tout le monde voudrait me voir disparaître.Le plan doit être modifié. Accéléré. Précipité. James est maintenant averti , merci, chère Mère , il va renforcer la sécurité, il va se méfier de moi plus encore qu'avant. Il faut frapper plus vite que prévu. Plus fort. Plus intelligemment. Il faut l'attaquer là où il ne m'attend pas, au moment où il croira être en sécurité.Je retourne à mon bureau, allume la petite lampe de cuivre, sors une feuille de papier et commence à écrire d'une écriture serrée, fébrile. D
James se lève lentement, avec cette économie de gestes qui le caractérise. Il fait le tour de son bureau et vient s'agenouiller devant mon fauteuil, ce qu'il n'a pas fait depuis qu'il était enfant. Il prend mes mains glacées dans les siennes, chaudes et fermes, rassurantes comme celles de son père autrefois.— Merci, Mère. Sa voix est douce, presque tendre, une voix que je ne lui connaissais plus. Merci de me l'avoir dit. Je sais ce que cela a dû vous coûter. Je sais que vous l'aimez encore, malgré tout.— Il est mon fils, James. Mon bébé. Je l'ai tenu dans mes bras quand il est né, tout fripé et rouge, et j'ai pleuré de joie. J'ai veillé sur lui quand il avait la fièvre, des nuits entières à lui éponger le front. Je l'ai consolé quand son père le rejetait, quand il voyait que tous les regards allaient vers toi. Et aujourd'hui, je le trahis. Je le livre à toi. Qu'est-ce que cela fait de moi ?— Vous ne le trahissez pas, Mère. Vous le sauvez. Vous nous sauvez tous. S'il va jusqu'au bou
Eleanor Je n'arrive plus à dormir. Chaque nuit, depuis des semaines, je reste allongée dans mon lit à baldaquin, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, à fixer le crucifix d'ivoire accroché au-dessus de la porte. Les heures s'égrènent, lentes et lourdes comme des pierres tombales que l'on empilerait sur ma poitrine. Je les entends sonner au clocher lointain du village , une heure, deux heures, trois heures, quatre heures du matin. Le sommeil ne vient pas. Il ne viendra plus jamais, je crois. Il a déserté ma vie comme la paix a déserté cette maison. L'image de Nathaniel, mon fils, mon petit garçon, assis au bord de mon lit dans la pénombre, me racontant son plan avec cette voix calme et détachée, ne me quitte pas. Elle est gravée sous mes paupières comme au fer rouge, indélébile, brûlante. La panne de freins. La route de montagne verglacée. L'accident soigneusement orchestré. La mort de James, mon fils aîné, le seul être qui maintienne encore cette famille debout. Et après, Ameli
NathanielLe soleil se lève à peine sur la propriété quand je sors de ma chambre.La lumière est blanche, laiteuse, encore timide. Elle glisse sur les murs de pierre, caresse les vitraux du couloir, se pose sur les tableaux de famille
Il ne me regarde même pas. Il est trop occupé à la tenir par la main, trop occupé à me narguer, trop occupé à savourer sa victoire.Elle ne me regarde pas non plus. Elle baisse les yeux. Elle a honte. Elle devrait avoir honte. Honte de se don
Une tour de verre et d'acier qui domine le centre-ville, qui semble toucher le ciel, qui écrase tout autour d'elle. Je me sens minuscule en pénétrant dans le hall. Les gens marchent vite, parlent fort, ont l'air important. Des costumes sombres, des tailleurs stricts, des t&ea
AmeliaLa journée est longue.J'erre dans la propriété, évitant soigneusement les endroits où je risque de croiser Nathaniel. Je finis par me réfugier dans la bibliothèque. Une pièce immense aux murs couverts de l







