MasukAmelia
Les heures passent ainsi, dans le silence laborieux de la boutique, bercé par le chant des oiseaux à l’extérieur et le cliquetis occasionnel de la clochette quand un client entre. Chaque fois, je sursaute, espérant voir James franchir la porte, sourire aux lèvres, prêt à s’excuser. Mais ce n’est jamais lui.
Le soleil est au zénith lorsqu’il se passe enfin quelque chose.
Le téléphone, un vieil appareil accroché au mur du fond, se met à sonner. Une sonnerie stridente, impérieuse, qui déchire la quiétude du lieu.
Clara, les mains pleines de mousse, me lance un regard.
— Tu veux que je réponde ?
Je fais non de la tête. C’est peut-être lui. C’est sûrement lui. Mon cœur se met à battre à tout rompre, un espoir fou renaissant. Je me lève, essuie mes mains sur mon tablier, et décroche le combiné lourd.
— Allô ? je dis, la voix encore un peu rauque des larmes.
— Puis-je parler à Mme Amelia Harrington ?
Une voix de femme, âgée, ciselée par l’élégance et le chagrin, mais étrangère.
— C’est… c’est elle-même.
— Ma chère enfant, je suis Gwendoline Harrington. La mère de James.
Le monde autour de moi semble s’arrêter de tourner. Sa mère ? James m’avait dit qu’elle vivait à l’étranger, qu’ils étaient peu proches. Et il m’avait toujours décrit leur famille comme étant de fortune modeste, vivant sobrement des revenus des terres.
— Madame Harrington, je… C’est un honneur. Mais James m’avait dit…
— Je sais ce que mon fils vous a dit, l’interrompt-elle, et sa voix se brise légèrement. Et je suis désolée que votre première conversation avec moi soit… sous de si terribles auspices.
Un froid prémonitoire me parcourt l’échine. Je me cramponne au comptoir. Clara, voyant ma pâleur, s’approche, l’air inquiet.
— Que se passe-t-il ? Où est James ? Pourquoi m’appelez-vous ?
Il y a un long silence à l’autre bout du fil, comme si elle rassemblait son courage.
— Amelia… Il y a eu un accident. Cette nuit. Le jet privé de James… Il devait se rendre à New York pour une fusion d’entreprises urgente. Il ne m’avait pas dit qu’il était marié, je… Je l’ai appris par son notaire ce matin.
Chaque mot est un coup de poignard, mais le plus déroutant perce en premier.
— Un… un jet privé ? Mais… c’est impossible. James n’était pas riche. Nous vivions modestement, il gérait la mine…
— La mine ? répète-t-elle, et sa voix est empreinte d’une confusion douloureuse. Quelle mine, ma chère ? James n’a jamais possédé de mine. Les Harrington sont… ou plutôt, étaient… l’une des familles les plus fortunées du pays. Les entreprises, la finance, l’immobilier… Je pensais qu’il vous l’avait dit. Qu’il vous avait tout dit.
Je sens le sol se dérober sous mes pieds. Le mensonge. L’immensité du mensonge. Mon James, modeste ? Tout un tissu de fables.
— L’accident… balbutié-je, incapable de digérer le reste.
— Le jet a disparu des radars au-dessus de l’Atlantique Nord, poursuit-elle, sa voix maintenant monocorde, comme récitant un cauchemar trop répété. Les recherches sont en cours, mais… les conditions sont atroces. Les garde-côtes… ils ne nourrissent plus beaucoup d’espoir de retrouver des survivants. On parle de perte totale. Aucun corps n’a… n’a été retrouvé.
Perte totale. Aucun corps.
Les mots résonnent dans un vide sidéral. Ce n’est pas la terre qui l’a enseveli, mais l’océan. Un océan que je ne connais pas, dans un avion dont j’ignorais l’existence, pour une vie que je ne connaissais pas.
— Je ne comprends pas, je murmure, une larme brûlante coulant enfin sur ma joue. Pourquoi m’a-t-il menti ? Pourquoi tout ce secret ?
— Je ne sais pas, ma pauvre enfant, dit Gwendoline Harrington, et je perçois une lueur de méfiance dans sa tristesse. Peut-être voulait-il être aimé pour lui-même, sans l’ombre de sa fortune. Mais cela ne change rien à l’horreur de la situation. Vous êtes sa veuve, Amelia. Son héritière légitime. Son notaire vous contactera. Il y a… des dispositions à prendre.
Héritière. Le mot tombe comme une pierre tombale.
— Je… je ne veux rien, je sanglote. Je veux juste lui. Je veux qu’il revienne.
— Je sais, ma chère. Je sais. Je suis si désolée pour nous deux.
La conversation s’achève dans un brouillard de condoléances mutuelles et d’incrédulité. Je raccroche le combiné, ma main tremblant violemment. Il ne pend plus au bout de son fil, il est bien accroché, mais c’est tout mon univers qui est suspendu dans le néant.
— Amelia ? Qu’est-ce qu’elle a dit ? s’enquiert Clara, effrayée.
Je me tourne vers elle, et je vois mon propre effroi se refléter dans ses yeux.
— Il est mort, Clara. James est mort. Mais pas dans la mine. Dans un avion. Un jet privé. Il… il était riche. Très riche. Et il ne me l’a jamais dit.
La confusion se mêle au chagrin sur le visage de ma sœur.
— Un jet ? Mais… comment ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas, je répète, vidée de toute force. Je ne sais plus rien du tout.
La douleur qui m’envahit alors est d’une nature nouvelle. Ce n’est plus seulement le déchirement de la perte, aigu et pur. C’est une souffrance trouble, empoisonnée par le doute, par la trahison. Qui ai-je épousé ? Quel homme menait une double vie au point de cacher une fortune colossale à sa propre femme ? Et pourquoi ?
Et cette absence de corps… cette disparition en mer… Cela laisse une plaie béante, un espace où peuvent se glisser toutes les incertitudes, tous les cauchemars.
Je m’effondre enfin contre Clara, mais les larmes qui viennent maintenant sont différentes. Elles sont amères, salées comme l’océan qui l’a pris, et elles portent en elles le goût acre des secrets et la terreur d’un héritage que je n’ai jamais désiré.
Mon bonheur d’hier n’est plus que poussière, oui. Mais cette poussière, à présent, est mêlée à l’or trompeur et aux cendres d’un homme que je n’ai, au fond, jamais connu.
AméliaLe sommeil est une mer agitée où je sombre et ressuscite sans cesse, hantée par des visages flous et des voix qui se mêlent. Les murmures de James à l’autel, le ton cinglant de Gwendoline, le silence assourdissant de l’océan. Clara est descendue chercher du thé, laissant un vide protecteur à mes côtés. Dans ce demi-rêve, je suis encore dans notre petite maison de bois, et la chaleur du matin entre par la fenêtre.Le fracas est si violent qu’il déchire le voile de la fatigue. La porte de la chambre d’amis, lourde et ancienne, s’ouvre en heurtant le mur avec un bruit de tonnerre. Je me redresse d’un bond, le cœur battant à tout rompre, les yeux brûlés par les larmes et l’éblouissement de la lumière du couloir.Une silhouette se découpe dans l’embrasure, haletante. Une femme. Elle est splendide, d’une beauté ciselée et froide comme un diamant. Des cheveux châtain clair coiffés avec une perfection sévère, un tailleur-pantalon immaculé qui épouse des formes élégantes. Ses yeux, d’un
AmeliaElle marque une pause, ses doigts effilés jouant avec un médaillon en or à son cou.— J’ai parlé avec nos avocats. Le testament de James est… clair. En l’absence d’enfant, son épouse est son unique héritière. À condition, bien sûr, que le mariage soit valide.Je la regarde, incrédule.— Il est valide. Nous l’avons signé à l’église, devant témoins.— Oui, je sais. Le pasteur a confirmé. Mais les circonstances… le secret… Tout cela est très inhabituel. Pourquoi James vous a-t-il caché sa vraie situation ? Pourquoi ce mariage précipité, sans même en informer sa famille ?Sa voix est douce, mais chaque question est une accusation déguisée.— Je ne sais pas, je dis, et ma propre voix tremble de frustration et de peine. Il m’a dit qu’il était modeste, qu’il gérait une petite mine. Il a rencontré mon père, lui a fait les mêmes promesses. Nous avons cru à un avenir simple, heureux. Je ne savais rien de tout… ceci.Je fais un geste vague qui englobe la pièce luxueuse, le domaine invisib
AmeliaJe reviens à moi dans un lit inconnu, un lit vaste et trop mou, enveloppée dans des draps de soie froide. Une lumière tamisée filtre à travers de lourds rideaux de velours. Pendant un moment béni, je ne sais pas où je suis, je ne me souviens de rien. Puis la réalité me frappe à la poitrine comme un coup de poing, me volant le souffle.James. Mort. Le mensonge. Le jet. Ce château.Un gémissement m’échappe. Je tourne la tête sur l’oreiller et je vois Clara, assise dans un fauteuil à côté du lit, le visage pâle et tiré. Elle tient une tasse de thé à moitié vide. Quand elle voit mes yeux s’ouvrir, elle se penche en avant, un soulagement intense traversant ses traits.— Amelia. Te voilà. Tu nous as fait peur.— Où… ?— Dans la chambre d’amis. Enfin, c’est ce qu’ils appellent ça. C’est plus grand que toute notre maison.Je repousse les couvertures. Je suis toujours dans la robe noire, mais on a retiré mes chaussures. Mes pieds sont glacés sur le parquet sombre.— Combien de temps… ?
AmeliaPuis nous traversons le petit jardin, nos pieds semblant s’enfoncer dans la terre familière. Clara monte d’abord dans la voiture, me tenant la main pour m’aider. L’intérieur sent le cuir neuf et un parfum discret et froid. La portière se referme avec un clunk étouffé.Le trajet est un cauchemar feutré. Clara ne lâche pas ma main, ses doigts chauds et fermes entrelacés aux miens, glacés. Elle ne parle pas, mais son silence est actif, présent. Je regarde défiler le paysage par la fenêtre, mais je vois à peine. Je suis ancrée à sa présence.— Il nous a menti, Clara, je murmure soudain, les yeux rivés sur la route qui fuit.— Je sais, répond-elle simplement. Mais cela ne change pas ce que tu as ressenti. Ton chagrin est vrai, lui.Son pragmatisme est un baume. Il ne fait pas disparaître la trahison, mais il préserve la réalité de mon amour, de ma perte.L’aérodrome régional est petit, exclusif. Et là, sur le tarmac, se tient l’appareil. Blanc, effilé, élégant et mortifère. Son aile
AmeliaJe ne dors pas de la nuit.Les heures s’écoulent dans la chambre silencieuse de la petite maison de mon père, une chambre d’enfant devenue cellule de deuil. Je reste allongée, les yeux grands ouverts, à fixer les fissures du plafond que je connais par cœur. Mais ce soir, elles dessinent d’étranges cartographies : des trajets d’avions fantômes, des courbes de chute, les contours mouvants d’un océan que je n’ai jamais vu.La douleur est devenue une entité physique. Un poids de plomb dans ma poitrine, une nausée permanente au creux de l’estomac. Mais pire encore que la douleur, il y a le vertige. Le sol de toutes mes certitudes s’est dérobé. L’homme que j’aimais, avec qui j’ai échangé des vœux, n’existe pas. Ou du moins, pas sous la forme que je croyais. Était-ce un bienfaiteur modeste ou un magnat secret ? Un homme dévoué à ses ouvriers ou un baron des affaires filant à New York ? Chaque souvenir est à présent suspect, chaque sourire potentiellement un masque.La voix de Gwendoli
AmeliaLes heures passent ainsi, dans le silence laborieux de la boutique, bercé par le chant des oiseaux à l’extérieur et le cliquetis occasionnel de la clochette quand un client entre. Chaque fois, je sursaute, espérant voir James franchir la porte, sourire aux lèvres, prêt à s’excuser. Mais ce n’est jamais lui.Le soleil est au zénith lorsqu’il se passe enfin quelque chose.Le téléphone, un vieil appareil accroché au mur du fond, se met à sonner. Une sonnerie stridente, impérieuse, qui déchire la quiétude du lieu.Clara, les mains pleines de mousse, me lance un regard.— Tu veux que je réponde ?Je fais non de la tête. C’est peut-être lui. C’est sûrement lui. Mon cœur se met à battre à tout rompre, un espoir fou renaissant. Je me lève, essuie mes mains sur mon tablier, et décroche le combiné lourd.— Allô ? je dis, la voix encore un peu rauque des larmes.— Puis-je parler à Mme Amelia Harrington ?Une voix de femme, âgée, ciselée par l’élégance et le chagrin, mais étrangère.— C’es







