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Chapitre 4 : Le Décès 2

Author: Déesse
last update publish date: 2026-02-07 05:49:48

Amelia

Les heures passent ainsi, dans le silence laborieux de la boutique, bercé par le chant des oiseaux à l’extérieur et le cliquetis occasionnel de la clochette quand un client entre. Chaque fois, je sursaute, espérant voir James franchir la porte, sourire aux lèvres, prêt à s’excuser. Mais ce n’est jamais lui.

Le soleil est au zénith lorsqu’il se passe enfin quelque chose.

Le téléphone, un vieil appareil accroché au mur du fond, se met à sonner. Une sonnerie stridente, impérieuse, qui déchire la quiétude du lieu.

Clara, les mains pleines de mousse, me lance un regard.

— Tu veux que je réponde ?

Je fais non de la tête. C’est peut-être lui. C’est sûrement lui. Mon cœur se met à battre à tout rompre, un espoir fou renaissant. Je me lève, essuie mes mains sur mon tablier, et décroche le combiné lourd.

— Allô ? je dis, la voix encore un peu rauque des larmes.

— Puis-je parler à Mme Amelia Harrington ?

Une voix de femme, âgée, ciselée par l’élégance et le chagrin, mais étrangère.

— C’est… c’est elle-même.

— Ma chère enfant, je suis Gwendoline Harrington. La mère de James.

Le monde autour de moi semble s’arrêter de tourner. Sa mère ? James m’avait dit qu’elle vivait à l’étranger, qu’ils étaient peu proches. Et il m’avait toujours décrit leur famille comme étant de fortune modeste, vivant sobrement des revenus des terres.

— Madame Harrington, je… C’est un honneur. Mais James m’avait dit…

— Je sais ce que mon fils vous a dit, l’interrompt-elle, et sa voix se brise légèrement. Et je suis désolée que votre première conversation avec moi soit… sous de si terribles auspices.

Un froid prémonitoire me parcourt l’échine. Je me cramponne au comptoir. Clara, voyant ma pâleur, s’approche, l’air inquiet.

— Que se passe-t-il ? Où est James ? Pourquoi m’appelez-vous ?

Il y a un long silence à l’autre bout du fil, comme si elle rassemblait son courage.

— Amelia… Il y a eu un accident. Cette nuit. Le jet privé de James… Il devait se rendre à New York pour une fusion d’entreprises urgente. Il ne m’avait pas dit qu’il était marié, je… Je l’ai appris par son notaire ce matin.

Chaque mot est un coup de poignard, mais le plus déroutant perce en premier.

— Un… un jet privé ? Mais… c’est impossible. James n’était pas riche. Nous vivions modestement, il gérait la mine…

— La mine ? répète-t-elle, et sa voix est empreinte d’une confusion douloureuse. Quelle mine, ma chère ? James n’a jamais possédé de mine. Les Harrington sont… ou plutôt, étaient… l’une des familles les plus fortunées du pays. Les entreprises, la finance, l’immobilier… Je pensais qu’il vous l’avait dit. Qu’il vous avait tout dit.

Je sens le sol se dérober sous mes pieds. Le mensonge. L’immensité du mensonge. Mon James, modeste ? Tout un tissu de fables.

— L’accident… balbutié-je, incapable de digérer le reste.

— Le jet a disparu des radars au-dessus de l’Atlantique Nord, poursuit-elle, sa voix maintenant monocorde, comme récitant un cauchemar trop répété. Les recherches sont en cours, mais… les conditions sont atroces. Les garde-côtes… ils ne nourrissent plus beaucoup d’espoir de retrouver des survivants. On parle de perte totale. Aucun corps n’a… n’a été retrouvé.

Perte totale. Aucun corps.

Les mots résonnent dans un vide sidéral. Ce n’est pas la terre qui l’a enseveli, mais l’océan. Un océan que je ne connais pas, dans un avion dont j’ignorais l’existence, pour une vie que je ne connaissais pas.

— Je ne comprends pas, je murmure, une larme brûlante coulant enfin sur ma joue. Pourquoi m’a-t-il menti ? Pourquoi tout ce secret ?

— Je ne sais pas, ma pauvre enfant, dit Gwendoline Harrington, et je perçois une lueur de méfiance dans sa tristesse. Peut-être voulait-il être aimé pour lui-même, sans l’ombre de sa fortune. Mais cela ne change rien à l’horreur de la situation. Vous êtes sa veuve, Amelia. Son héritière légitime. Son notaire vous contactera. Il y a… des dispositions à prendre.

Héritière. Le mot tombe comme une pierre tombale.

— Je… je ne veux rien, je sanglote. Je veux juste lui. Je veux qu’il revienne.

— Je sais, ma chère. Je sais. Je suis si désolée pour nous deux.

La conversation s’achève dans un brouillard de condoléances mutuelles et d’incrédulité. Je raccroche le combiné, ma main tremblant violemment. Il ne pend plus au bout de son fil, il est bien accroché, mais c’est tout mon univers qui est suspendu dans le néant.

— Amelia ? Qu’est-ce qu’elle a dit ? s’enquiert Clara, effrayée.

Je me tourne vers elle, et je vois mon propre effroi se refléter dans ses yeux.

— Il est mort, Clara. James est mort. Mais pas dans la mine. Dans un avion. Un jet privé. Il… il était riche. Très riche. Et il ne me l’a jamais dit.

La confusion se mêle au chagrin sur le visage de ma sœur.

— Un jet ? Mais… comment ? Pourquoi ?

— Je ne sais pas, je répète, vidée de toute force. Je ne sais plus rien du tout.

La douleur qui m’envahit alors est d’une nature nouvelle. Ce n’est plus seulement le déchirement de la perte, aigu et pur. C’est une souffrance trouble, empoisonnée par le doute, par la trahison. Qui ai-je épousé ? Quel homme menait une double vie au point de cacher une fortune colossale à sa propre femme ? Et pourquoi ?

Et cette absence de corps… cette disparition en mer… Cela laisse une plaie béante, un espace où peuvent se glisser toutes les incertitudes, tous les cauchemars.

Je m’effondre enfin contre Clara, mais les larmes qui viennent maintenant sont différentes. Elles sont amères, salées comme l’océan qui l’a pris, et elles portent en elles le goût acre des secrets et la terreur d’un héritage que je n’ai jamais désiré.

Mon bonheur d’hier n’est plus que poussière, oui. Mais cette poussière, à présent, est mêlée à l’or trompeur et aux cendres d’un homme que je n’ai, au fond, jamais connu.

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