MasukAmelia
La nuit a été longue. Interminable. Une étoffe épaisse et silencieuse dans laquelle je me suis lentement étouffée.
Après que James a disparu dans l’escalier de l’auberge, laissant derrière lui l’écho de ses pas pressés et le parfum de son baiser encore sur mes lèvres, la chambre est devenue soudain immense, trop vide. Le feu a crépité un moment, puis s’est éteint en braises rougeoyantes. La lune a parcouru son chemin derrière la fenêtre.
Je me suis allongée sur le lit, dans ma chemise de nuit, les draps encore froids de son absence. J’ai écouté. Les bruits de la nuit, les roues d’une voiture tardive, les murmures indistincts du rez-de-chaussée. Rien qui ne lui ressemble. Rien qui ne m’annonce son retour.
« Attends-moi. »
Ses derniers mots, un ordre doux, une supplique. Alors j’ai attendu. Les yeux grands ouverts dans l’obscurité, je me suis raccrochée à l’image de son sourire à l’église, à la chaleur de sa main sur la mienne, à la lumière dans ses yeux quand il m’a regardée avancer vers lui. C’était réel. Ce bonheur était réel. L’urgence aussi, devait l’être. Un éboulement. Des vies. Mon James était un homme responsable. Il faisait ce qu’il devait faire.
Mais au fur et à mesure que les heures s’étiraient, lugubres, une angoisse sourde a commencé à me ronger. Et si c’était plus grave ? Et s’il était blessé ? La mine était un lieu dangereux, tout le monde le savait. Mon cœur s’est mis à battre à un rythme désordonné, une peur panique et glacée remplaçant peu à peu la déception.
Je me suis levée, je me suis enveloppée dans un châlon, j’ai arpenté la pièce. J’ai regardé par la fenêtre la route sombre et déserte. Rien. Aucune silhouette à cheval, aucune lanterne qui se serait approchée.
L’aube a fini par poindre, grise et lente, effaçant les étoiles une à une. Une lumière blafarde et sans chaleur qui a révélé la chambre dans toute sa banalité désertée. La coupe de vin à moitié pleine. Le bouquet de fleurs des champs déjà un peu fané.
La fatigue, alors, a pris le dessus sur l’inquiétude. Une lassitude immense, lourde comme du plomb, a fait plier mes genoux. Je me suis recouchée, les yeux brûlants de larmes refusées. Je me suis blottie dans l’oreiller qui ne portait pas son odeur. Et le sommeil, brutal et profond, m’a engloutie, comme pour m’arracher à cette réalité insoutenable.
Je me réveille en sursaut, le cœur battant la chamade. Un rayon de soleil perçant frappe mon visage. Il est tard. Bien plus tard que l’heure à laquelle nous avions prévu de petit-déjeuner ensemble avant de partir pour la maison au bord de la mer.
Le lit est vide à côté de moi. Le vide est tangible, physique. Il n’est pas revenu.
Un nœud se serre dans ma gorge. Que faire ? Rester ici, dans cette chambre qui sent maintenant la solitude et l’attente brisée ? Retourner seule à la grande et froide demeure des Harrington, affronter le regard du majordome, des domestiques ? Je n’en ai pas la force.
Une pensée plus douce, un refuge, me vient alors : la boutique. Notre petite boutique de fleurs, que Clara et moi tenons depuis la mort de notre mère. Un minuscule local en bois au bout du village, toujours empli des parfums du lilas, de la lavande et de la terre humide. C’est notre lieu à nous, un coin de lumière et de vie simple.
Sans réfléchir davantage, je m’habille à la hâte, enfilant une robe simple, laissant ma robe de mariée pliée sur la chaise. Je noue mes cheveux sans me regarder dans le miroir. Je ne veux pas voir la jeune mariée abandonnée qui me fait face.
Je sors de l’auberge sans croiser personne, et je marche d’un pas rapide vers l’autre bout du village. L’air du matin est vif, mais le soleil a une certaine chaleur. La normalité du village, les gens qui vaquent à leurs occupations, les enfants qui courent, tout cela me semble irréel, comme si je traversais un décor de théâtre.
La clochette de la boutique tinte doucement quand j’ouvre la porte.
— Amelia !
Clara, un tablier plein de terre tachant son ancienne robe, lâche un pot de géraniums et se précipite vers moi. Son visage, d’abord illuminé de joie, se fige en voyant le mien.
— Ma chérie ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi es-tu ici ? Où est James ?
Les questions fusent, et je fonds en larmes. Je n’avais même pas réalisé que je tenais encore. Je m’effondre contre elle, sanglotant contre son épaule, incapable de former des mots cohérents. Elle me guide vers le petit tabouret derrière le comptoir, me fait asseoir, et s’accroupie devant moi, ses mains froides et terreuses serrant les miennes.
— Parle-moi, Amelia. Tout va bien ?
— Il… il est parti, je parviens enfin à articuler entre deux hoquets. Cette nuit, il a eu une urgence. Il a dit… il a dit qu’il reviendrait. Mais il n’est pas revenu.
Le visage de Clara se rembrunit, mais elle garde son calme, celui de la cadette qui a souvent dû être le roc.
— Il t’enverra un message, j’en suis sûre.
Elle se lève, va m’apporter un verre d’eau fraîche de la cruche.
— Reste ici avec moi, on a du travail. Cela te changera les idées en attendant des nouvelles. Tiens, aide-moi à rempoter ces pensées.
Son ton volontairement pratique, terre-à-terre, m’ancre un peu. Je renifle, essuie mes joues du revers de la main, et accepte le petit pot de terre qu’elle me tend. Le geste est familier, apaisant. Plonger mes doigts dans la terre fraîche, tasser délicatement les racines, arroser. La vie, simple et tenace.
NathanielJames est là, devant moi, à portée de lame. Mon frère. Mon rival. Le mètre-étalon de toutes mes défaites. L'ennemi intime depuis le premier jour de ma vie, depuis ce berceau où il a reçu le premier regard de fierté de notre père.Il est sale, épuisé, le costume déchiré, le visage strié de sueur et de fumée. Du sang coule d'une estafilade sur sa joue, du sang aussi sur ses mains. Son sang, le sang d'un des hommes que j'ai payés, qu'importe. Mais il se tient droit. Les épaules carrées, la tête haute, il refuse de ployer. Ses yeux gris, ces yeux identiques aux miens et pourtant si différents, sont plantés dans les miens avec une intensité qui me transperce. Il n'a pas peur. C'est la chose la plus haïssable chez lui. Il n'a jamais eu peur de moi. Même quand nous &eacut
AmeliaLa corde est rugueuse, un chanvre épais et rêche qui mord dans la chair tendre de mes poignets à chacun de mes mouvements, à chaque battement désordonné de mon pouls. Elle me lie les mains dans le dos, une étreinte inflexible qui paralyse mes bras. Mes chevilles sont prises dans le même étau de fibres dures, entravées aux pieds de la chaise en bois brut dont je sens les aspérités à travers le tissu de mon pantalon. Je suis une statue de chair et de douleur, offerte, impuissante, au centre de la pièce principale du chalet.Le feu qui crépite dans la cheminée de pierre est la seule chose vivante ici, un monstre orange et vorace qui projette des ombres dansantes et grotesques sur les murs de rondins, qui tord les formes et fait naître des démons dans chaque recoin. Il chauffe mon côté gauche jusqu'à la brûlure, une morsure constante, tandis que mon côté droit reste glacé, la peau hérissée de chair de poule. Cette dualité est une torture en soi, une allégorie de ma vie entre James
JamesL'aube est une lame de rasoir qui fend l'horizon. Un gris d'acier trempé, glacial, qui avale les couleurs et promet la neige. Les montagnes autour du chalet ne sont plus des paysages de carte postale, mais des mâchoires de pierre qui se referment sur nous, des géants hostiles dont le silence même est une menace. Chaque respiration est une brûlure dans ma gorge, un petit nuage de buée qui se dissipe aussitôt, lacéré par un vent qui sent le métal et le sapin gelé.Je suis accroupi derrière un véhicule blindé de la police, et mon corps n'est plus qu'une tension unique, une corde prête à claquer. Le gilet pare-balles m'écrase la poitrine, un poids étranger et rassurant à la fois. L'arme de service qu'on m'a glissée entre les doigts est un bloc de glace, un objet hostile dont je n'ai jamais voulu. Mes doigts sont crispés sur la crosse striée, les jointures blanches comme des os émergés. Je n'aurais pas dû être là. Le commandant des opérations, un homme au visage taillé à la serpe qui
Elle lève les yeux, à contrecœur, comme une enfant punie. Son regard est fuyant, coupable, terrifié. — Tu mens. Depuis le début, tu mens. Je ne sais pas encore exactement sur quoi, je ne connais pas tous les détails. Mais tu mens, et tu mens mal. — James, je te jure sur la tête de notre mère… — Ne jure pas. Les serments ne valent rien dans ta bouche. Tu as déjà trahi ta sœur une fois, pour de l'argent et des bijoux. Pourquoi ne l'aurais-tu pas trahie une seconde fois ? Elle ouvre la bouche, la referme sans un son. Des larmes coulent sur ses joues. De vraies larmes, cette fois, des larmes de honte et de peur mêlées. — Si tu ne me dis pas immédiatement où elle est, Clara, je te détruis. Ma voix est basse, vibrante d'une rage contenue. Je te retire tout ce que tu possèdes. L'argent, les bijoux, la voiture. Je révèle à la presse ton rôle exact dans cett
Il se lève, prend une des bougies, se dirige vers une porte que je n'avais pas remarquée, dissimulée dans les tentures pourpres. Il l'ouvre, se retourne une dernière fois, son visage éclairé par la flamme vacillante. — Bonne nuit, mon amour. Fais de beaux rêves. Je suis là, tout près, derrière cette porte. Je veille sur toi. La porte se referme lourdement. La clé tourne dans la serrure avec un bruit définitif. Je reste seule dans la pénombre, entourée de bougies vacillantes qui dessinent des ombres mouvantes sur les murs de velours, prisonnière de cette cage dorée et souterraine. Et pour la première fois depuis mon enfance misérable, je hurle. Je hurle à m'en briser la voix, jusqu'à ce que mes poumons brûlent, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le silence et les ténèbres épaisses. Personne ne vient. Personne ne m'entend. Je pourrais hurler pendant des jours et des nuits, pe
Sa voix est si convaincante, si pleine d'une indignation apparemment sincère, que pendant une fraction de seconde, je doute. Et puis je me souviens de tout. Les micros dissimulés dans notre chambre. Les menaces à peine voilées. Le regard fixe et obsessionnel qu'il posait sur elle, toute la nuit de la fête, sans jamais se lasser. La folie pure que j'ai vue danser dans ses yeux pâles. — Si tu as touché à un seul de ses cheveux, Nathaniel, je te tue. Je te le jure devant Dieu et devant les hommes. Je te tuerai de mes propres mains, lentement, et je prendrai tout mon temps. — Tu devrais te calmer, James. Tu dis n'importe quoi sous le coup de l'émotion. Au lieu de m'accuser sans preuve, tu devrais la chercher activement. Chaque minute qui passe compte. Il raccroche. Je reste là, le téléphone à la main, tremblant de rage impuissante et d'angoisse absolue. L'avion entame sa descente finale. En bas, l'Angl
La propriété Harrington s'étend devant nous. Majestueuse, avec ses allées bordées d'arbres centenaires, sa façade de pierre blanche qui scintille au soleil couchant.— C'est grand, dit James.— Tu dis toujours &cced
AmeliaL'aube se lève à peine sur la chambre d'hôpital quand j'ouvre les yeux. Mon dos me lance trois jours dans ce fauteuil, à refuser de partir, à refuser de dormir dans le lit qu'on m'avait proposé. Je voulais être là. Je devais être là.James dort encore.Ses traits sont détendus, apaisés. Il
NathanielJe suis dans l'ombre du couloir depuis le début.Quand Amélia est sortie de sa chambre, je l'ai suivie. Quand elle est entrée chez James, je me suis posté derrière la porte. Quand Eleanor est montée avec son thé, je me suis collé au mur, retenant mon souffle. Quand Gwendoline est apparue,
Eleanor La question me cloue sur place.— Parce que je vous connais, James. Depuis des années. Je suis votre fiancée. Je sais ce que vous aimez, ce que vous détestez, vos habitudes, vos manies...— Alors dites-moi, m'interrompt-il. Dites-moi quelque chose. Un souvenir. Pas une habitude. Un moment







