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CHAPITRE 4 : L’éclipse des sens

Author: Zuzu
last update publish date: 2026-07-01 09:21:26

Le premier baiser ne fut pas sage.

Il fut trop attendu, trop retenu jusque-là pour avoir quoi que ce soit de mesuré. Une seconde plus tôt, ils se jaugeaient encore. La seconde suivante, tout ce qui les séparait avait cédé d’un coup, et la bouche de cet homme sur la sienne effaça le reste du monde avec une efficacité presque insultante.

Alena sentit immédiatement la main qu’il porta à sa nuque, ferme, chaude, comme s’il voulait l’empêcher de disparaître avant même de l’avoir vraiment trouvée.

Elle aurait dû s’en offusquer. Au lieu de cela, elle l’agrippa à la chemise.

Le tissu se froissa sous ses doigts. Ce détail, minuscule, la ramena brutalement à son propre corps. À cette chaleur toujours en mouvement dans son sang. À la fatigue qui brouillait ses certitudes au lieu de ses limites. À ce désir absurde de cesser enfin de penser.

Lorsqu’il s’écarta d’un centimètre, juste assez pour la regarder, elle vit dans ses yeux quelque chose de plus troublant que la faim : de l’étonnement.

Comme s’il ne s’attendait pas à la vouloir autant.

— Dites-moi d’arrêter, murmura-t-il.

Sa voix avait perdu sa froideur. Elle était plus basse, plus rugueuse.

Alena secoua à peine la tête.

— Je ne vous ai pas dit de commencer.

Un sourire fugitif frôla sa bouche. Puis il l’embrassa de nouveau, plus lentement cette fois, comme si le choc initial avait laissé place à une exploration plus dangereuse. Il ne cherchait plus seulement à la prendre dans l’instant. Il cherchait à la lire.

C’était intolérable.

Et terriblement grisant.

Elle glissa une main dans ses cheveux. Ils étaient plus doux qu’elle ne l’aurait cru, en désaccord parfait avec le reste de lui. Il poussa un souffle presque inaudible contre ses lèvres, et ce minuscule abandon lui fit plus d’effet que n’importe quel geste plus explicite.

Quand elle recula enfin, ce fut uniquement pour respirer.

— Vous avez l’air surpris, dit-elle.

— Je le suis.

— Par quoi ?

— Par vous.

Elle voulut rire pour dissiper la charge du moment. Aucun son ne sortit. Il était trop près. Trop conscient. La suite semblait respirer au rythme de leurs silences.

Il fit glisser ses doigts le long de son bras nu, très lentement, comme pour lui laisser à chaque seconde la possibilité de l’arrêter. Ce simple respect, discret mais réel, acheva de ruiner les derniers réflexes de défense d’Alena. Dans son monde, les hommes puissants exigeaient. Négociaient. Possédaient. Celui-ci, pourtant visiblement habitué à commander, semblait choisir autre chose : attendre qu’elle cède d’elle-même.

Elle détesta la facilité avec laquelle cela la touchait.

— Vous me regardez trop, dit-elle.

— Et vous donnez des ordres même quand vous tremblez.

— Je ne tremble pas.

— Alors c’est moi.

Il porta sa main à sa joue. Son pouce frôla l’angle de sa bouche, effaçant presque machinalement le rouge qui s’y était déplacé. Geste intime. Inutilement intime. Alena sentit un frisson descendre tout le long de sa colonne.

— Vous êtes toujours aussi insupportable ? demanda-t-elle.

— Pas toujours.

— Seulement quand vous êtes sobre ?

Cette fois, il rit vraiment. Un rire bref, bas, qui disparut aussitôt. Mais elle l’avait entendu, et elle se surprit à vouloir le provoquer encore.

Il retira lentement l’épingle qui tenait ses cheveux. Le chignon céda. Ses mèches glissèrent sur ses épaules dans un mouvement souple. Il les contempla une seconde, comme si cette simple transformation contenait quelque chose de plus personnel qu’un déshabillage.

— Voilà, dit-il. Je savais qu’il y avait une femme cachée sous l’armure.

— Je ne porte pas d’armure.

— Non. Vous êtes née avec.

La phrase la toucha plus qu’elle ne voulait le montrer.

Pour s’en défendre, elle l’embrassa à nouveau. Plus durement. Comme une riposte.

Il répondit sans lutte. Une main dans ses cheveux, l’autre au creux de sa taille, il la ramena contre lui jusqu’à ce qu’il ne reste presque plus d’air entre eux. Les secondes perdirent leur forme. Il y eut le glissement du tissu sous ses doigts, la tension de ses épaules, la chaleur plus nue de sa peau lorsqu’elle passa sa main sous sa veste puis sous sa chemise.

Son souffle se coupa.

— Vous jouez dangereusement, murmura-t-il.

— Avec qui ?

— Avec un homme qui a eu une très mauvaise journée.

— J’ai horreur des hommes qui se servent de ça comme excuse.

— Ce n’est pas une excuse.

— Alors quoi ?

Il appuya son front contre le sien.

— Un avertissement.

Loin de l’effrayer, la phrase acheva d’ouvrir quelque chose en elle. Peut-être parce qu’elle ressemblait trop à ses propres lignes de faille. Elle aussi avait passé une mauvaise journée. Une mauvaise semaine. Une mauvaise année, peut-être. Et dans la pression parfaite de son existence, personne ne lui demandait jamais si elle tenait encore. On exigeait seulement qu’elle continue.

Lui ne demandait rien. Et c’était précisément cela qui la faisait glisser.

Quand il la souleva légèrement pour l’asseoir sur le bord du large bureau près de la baie vitrée, elle ne protesta pas. La ville brillait derrière eux comme un décor lointain. Ses genoux s’écartèrent juste assez pour qu’il se place entre eux, et le simple fait de sentir son torse contre ses jambes la rendit incapable de penser à autre chose.

Il s’arrêta pourtant.

Toujours.

À chaque étape.

Comme s’il lui rendait la maîtrise une seconde avant de la lui reprendre.

Elle posa les mains sur son visage, l’obligea à relever les yeux vers elle. Dans cette lumière basse, il paraissait moins invulnérable. Il avait toujours cette dureté dans la mâchoire, cette façon de retenir le monde à distance, mais elle percevait maintenant la fatigue derrière. La vraie. Celle qui ne vient pas du travail, mais de tout ce qu’on contient depuis trop longtemps.

— Ne me regardez pas comme ça, souffla-t-elle.

— Comme quoi ?

— Comme si vous me compreniez.

Il resta silencieux un instant.

— Je ne vous comprends pas, dit-il enfin. Mais je reconnais certaines choses.

Sa sincérité désarma la sienne.

Elle détourna la tête. Il embrassa la ligne de sa mâchoire, puis son cou, lentement, sans empressement, avec une attention presque dangereuse. Les défenses d’Alena, bâties sur des années de discipline, cédaient l’une après l’autre sous cette patience-là plus sûrement que sous l’audace.

Elle n’avait pas prévu la douceur.

Ni sa propre faim.

Leurs vêtements tombèrent progressivement, non dans une hâte brouillonne, mais dans cette intensité précise des moments où chaque geste compte parce qu’il est choisi. Le revers d’une manche. La fermeture de sa robe. Le glissement d’un tissu sur la peau. La lumière jouant une seconde sur une épaule nue avant de s’éteindre dans l’ombre de la chambre.

Lorsqu’ils atteignirent enfin le lit, la nuit sembla se refermer complètement sur eux.

Alena ne garda de la suite qu’une mémoire morcelée : ses doigts à lui entrelacés aux siens au moment où elle cessa définitivement de résister ; sa bouche qui cherchait toujours la sienne après chaque silence ; le poids rassurant de son corps quand il la ramena contre lui ; la manière dont, même dans la fièvre, il paraissait attentif au moindre tremblement.

Ce ne fut pas une chute brutale.

Ce fut pire.

Ce fut une capitulation consentie.

Une longue défaite douce et brûlante, où chaque mur intérieur qu’elle croyait stable se découvrait fragile sous les mains d’un inconnu.

Par moments, ils parlaient à peine. Quelques phrases, quelques souffles arrachés, des fragments sans suite. Il lui demanda une fois si elle était certaine. Elle répondit oui. Il murmura qu’elle avait tort de lui faire confiance. Elle répondit qu’elle ne lui faisait confiance sur rien. Il rit contre sa peau. Puis la nuit les reprit.

Plus tard, beaucoup plus tard, quand l’urgence céda enfin, elle resta un moment étendue contre lui, le visage posé près de sa poitrine. Son cœur battait encore vite, mais avec une régularité presque apaisante.

Elle aurait dû se lever.

Remettre sa robe. Partir. Reconstruire la distance pendant qu’il en était encore temps.

À la place, elle ferma les yeux.

Sa main à lui glissa dans ses cheveux défaits et y resta.

— Reste, dit-il très bas.

Le mot fendit le silence comme quelque chose d’impossible.

Alena ouvrit les yeux dans l’obscurité.

Rester n’était pas un verbe qui lui appartenait. On lui avait appris à avancer, à obtenir, à corriger, à endurer. Pas à rester. Surtout pas dans un lit, contre un homme dont elle ignorait le nom, le visage exact et toutes les conséquences possibles.

Elle voulut le lui dire. Aucune phrase ne vint.

Alors elle l’embrassa, simplement pour éviter qu’il répète cette folie.

Quand ils se séparèrent, il passa le pouce sur sa lèvre inférieure, geste si tendre qu’il lui fit presque peur.

— Vous ne restez jamais ? demanda-t-il.

— Jamais.

— Moi non plus.

Elle entendit le mensonge, mais n’eut pas l’énergie de le relever.

À force de fatigue, de désir et d’abandon, son corps s’alourdissait enfin. Ses membres semblaient flotter puis sombrer. La ville derrière les rideaux se dissolvait elle aussi dans une lumière plus pâle.

— Juste une minute, murmura-t-elle sans savoir si elle parlait à lui ou à elle-même.

Il ne répondit pas.

Sa paume était toujours dans ses cheveux.

Et ce fut avec cette sensation injustement intime qu’elle glissa dans le sommeil — au cœur d’une erreur qu’elle pressentait déjà irréparable.

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