LOGINPOV Alima
— Je viens pour ceux qui ne sont pas revenus.
Les mots sortent d'un trait, clairs, plus forts que je ne les ai répétés dans la voiture. La troisième cloche n'a pas encore sonné. Le dernier écho de la deuxième vibre encore sous les poutres, dans le silence de la salle, et ma voix s'y enfonce comme u
POV Alima— Je viens pour ceux qui ne sont pas revenus.Les mots sortent d'un trait, clairs, plus forts que je ne les ai répétés dans la voiture. La troisième cloche n'a pas encore sonné. Le dernier écho de la deuxième vibre encore sous les poutres, dans le silence de la salle, et ma voix s'y enfonce comme une pierre dans une eau noire.Rien ne bouge.Quarante et un visages sont tournés vers moi. Des visages de vieillards polis, des visages de femmes aux lèvres serrées, des visages d'hommes qui ont appris à ne rien laisser passer. Je vois les bougies trembler dans leurs chandeliers de fer, les ombres s'allonger sur les rayonnages de chêne. Je sens l'odeur du thé, lour
POV AlimaPeredelkino sent le bois mouillé et la résine.La route traverse une forêt de pins plantés trop serrés, dont les troncs rouges se détachent sur la neige comme des barreaux de cage. Des bouleaux, çà et là, tendent leurs branches nues. Des dachas dorment derrière des clôtures de planches, vérandas fermées, cheminées éteintes, quelques-unes seulement fumant d'un fil gris. C'est un village d'écrivains, m'a dit Sonia, la veille, en feuilletant son cahier. Pasternak y est enterré. Des gens y ont écrit des poèmes qui ont fait trembler un pays. Je regarde défiler les clôtures, et je pense que c'est le plus bel endroit du monde pour tuer quelqu'un sans que personne n'entende.
POV AlimaIl me les dit la dernière nuit.La chambre est éclairée par une seule bougie, posée sur la table de chevet, dont la flamme tremble à chaque courant d'air. Dehors, la neige a recommencé à tomber, très lentement, en gros flocons qui s'écrasent contre la vitre. La voiture noire est toujours là, au bout de l'allée, avec son chauffeur immobile, dont la silhouette se découpe sous le lampadaire. Nikolai l'a regardée une dernière fois à vingt-deux heures, puis il a tiré les rideaux.Je suis assise en tailleur sur le lit, en chemise de nuit, les cheveux défaits, un carnet sur les genoux. Lui, adossé à trois oreillers, un bras replié sous la nuque, l'autre posé s
POV AlimaJe regarde ses ongles avant de regarder son visage.C'est un réflexe que j'ai pris cette semaine sans m'en rendre compte, comme on prend celui de chercher la sortie dans une pièce où l'on a eu peur. À neuf heures du matin, dans la chambre trois cent douze de Sklifosovski, Andreï Rjevski est assis dans son lit, adossé aux oreillers, un journal ouvert sur les genoux. Ses mains, posées sur le papier, sont celles d'un pianiste : longues, blanches, soignées. Les lignes de Mees courent encore, très pâles, sur les dix ongles. Elles s'effaceront avec la repousse. Pour l'instant, elles ressemblent à une écriture secrète.— Vous m'examinez comme une pièce de musée, dit-il sans lever les yeux.
POV NikolaiJ'ai apporté des pelmeni.C'est ma belle-mère qui m'y a obligé, à dix-neuf heures, sur le seuil de la cuisine, en me fourrant dans les mains une boîte de plastique chaude, enveloppée dans un torchon à carreaux, avec cette autorité muette qu'on ne discute pas. Il n'a pas dû manger depuis cinq jours. Je ne lui ai pas rappelé qu'on nourrit les opérés par perfusion. Je suis monté dans la voiture, la boîte sur les genoux, et Pacha a fait semblant de ne pas voir mon visage.L'hôpital Botkine, à vingt heures, sent la soupe de choux et le linoléum tiède. Lebedev m'attend à l'entrée du
POV NikolaiLe pot de confiture est posé sur la nappe blanche, entre une bougie et un couteau à fruits, et personne n'ose le toucher.Nous sommes quatre autour de la table de la salle à manger : Alima, qui est rentrée de l'hôpital à midi trente avec un visage de neige, Sonia, les coudes sur un cahier, Pacha, debout près de la porte, et moi. Ma belle-mère, interrogée sur le sort du pot, a répondu avec dignité qu'on ne touche pas au cadeau d'un invité avant qu'il ne soit rentré chez lui, et qu'elle l'avait donc laissé sur le buffet, intact, depuis le soir du dîner. J'ai failli la remercier à genoux.C'est un pot de verre ordinaire, cerclé d'un couvercle métallique rouge. Une étiqu







