LOGINPOV : Alima
Six semaines. C'est le chiffre qui me traverse l'esprit un mardi soir, alors que je remplis machinalement mon agenda pour la semaine suivante, assise en tailleur sur le lit que je partage désormais avec un homme dont je commence, petit à petit, à apprendre les silences plutôt que les mots.
Six semaines depuis cette première nui
POV NikolaiLe noir tombe dans mon casque comme une dalle.Un claquement sec, très net. Puis rien. Plus de souffle, plus de grésillement, plus de voix, plus de cloche. Seulement, au fond de l'oreille, ce bourdonnement de mer qu'on entend après le silence d'un orage. Je tire le casque de mes cheveux, je le jette sur la caisse. Ma main tremble. Je ne m'en suis pas aperçu.— Vadim, dis-je dans le micro. Vadim.Rien.Pacha s'est dressé comme un ressort. Grigori a pris le volant, sans un mot, la clef de contact déjà dans la main. Vania, voûté sur son ordinateur, fixe un écran qui ne montre plus qu'une ligne droite, d'un vert laiteux. Dans la for&ec
POV AlimaIls avancent sans hâte.Trente hommes en noir se détachent des rayonnages, un à un, en demi-cercle, avec la lenteur calculée de ceux qui savent que la peur est plus efficace que la course. Leurs bottes claquent sur le parquet, dans le silence de la salle des Clefs. Je vois les chefs de famille se rejeter en arrière dans leurs fauteuils. Une femme porte la main à sa bouche. Tatiana Golitsyne serre le pommeau de sa canne comme une épée. Au fond, derrière un rideau de bougies, Andreï se redresse, très blanc, les doigts crispés sur le rebord de la table.Je ne bouge pas. J'ai la clef dans ma main droite, la chaîne enroulée autour de mon poignet. Dans ma poche, la montre de Nikolai bat son petit cœur de
POV AlimaJe compte jusqu'à dix, et c'est Kirill qui cède le premier.Il se tient debout au milieu du fer à cheval, les mains jointes devant lui, au milieu des éclats de porcelaine et des flaques de thé. Derrière lui, alignés le long des rayonnages de chêne noirci, une trentaine d'hommes en uniforme sombre, immobiles, les bras le long du corps, des armes pendues à la ceinture. Dans l'air flotte l'odeur lourde du thé répandu, mêlée à celle de la cire des bougies et de la peur, cette odeur aigre que je reconnaîtrais entre mille dans les couloirs des urgences.— Vous avez raison, madame, dit-il enfin, d'une voix très douce. Personne ne sort sans avoir voté.
POV NikolaiCinq cents mètres, c'est la distance exacte entre un homme et le reste de sa vie.Je les ai mesurés moi-même, ce matin, avec la montre de mon père, en suivant du regard le chemin de neige qui monte de la route de Peredelkino à une crête boisée. De l'autre côté de cette crête, derrière un rideau de bouleaux nus, le toit noir de la dacha dépasse à peine, comme le dos d'un animal accroupi. Nous sommes quatre dans le fourgon de livraison qui nous sert de poste de commandement. Grigori, assis à l'avant, jumelles sur les genoux. Pacha, à l'arrière, un fusil de chasse entre les jambes, dont il lisse le canon du pouce comme on caresse un chat. Vania, voûté sur un ordinateur portable, enveloppé dans une couverture. Et moi,
POV AlimaC'est Alexandre Obolenski qui rompt le silence.Il se lève lentement de son fauteuil, géant massif, le visage rougi par le froid de la route et par autre chose. Il regarde sa tasse, posée devant lui, dont la vapeur monte encore. Il regarde les autres chefs. Puis il regarde le fer à cheval vide, devant moi, comme un homme qui compte des invités qui ne viendront plus.— Trois, dit-il.Sa voix est un grondement sourd.— Mon père, en 1993. Mon frère aîné, en 2004. Ma femme, l'an dernier. On m'a dit qu'elle avait un cancer du pancréas. On m'a dit que c'était la fatalité.Il
POV Alima— Je viens pour ceux qui ne sont pas revenus.Les mots sortent d'un trait, clairs, plus forts que je ne les ai répétés dans la voiture. La troisième cloche n'a pas encore sonné. Le dernier écho de la deuxième vibre encore sous les poutres, dans le silence de la salle, et ma voix s'y enfonce comme une pierre dans une eau noire.Rien ne bouge.Quarante et un visages sont tournés vers moi. Des visages de vieillards polis, des visages de femmes aux lèvres serrées, des visages d'hommes qui ont appris à ne rien laisser passer. Je vois les bougies trembler dans leurs chandeliers de fer, les ombres s'allonger sur les rayonnages de chêne. Je sens l'odeur du thé, lour







