Mag-log inPOV : Alima
L'invitation arrive un jeudi après-midi, une enveloppe épaisse et crème, le sceau des Chernova gravé en relief sur le rabat, déposée directement sur la table de l'entrée par un porteur en livrée qui ne prononce pas un mot avant de repartir.
Nikolai la lit en silence ce soir-là, son visage se f
POV AlimaNikolai n'a pas touché à son café.Il est assis en face de moi à la table de la cuisine, en costume sombre, la cravate déjà nouée, le journal du matin plié devant lui. Il a l'air de quelqu'un qui n'a pas dormi, et c'est exact : j'ai senti, toute la nuit, son corps rester tendu contre le mien sans jamais s'abandonner. La dernière lettre de sa mère est posée près de sa tasse, dépliée, comme un objet qu'il n'a plus la force de ranger.— Après l'audience, dit-il sans lever les yeux, je pars pour Souzdal. Demain, à l'aube.— Je viens.— Alima.
POV NikolaiIl y a des phrases qui ne s'entendent pas. Elles se reçoivent par le corps, comme un coup à l'estomac.Je sais où elle est.Je reste debout, le carnet contre ma poitrine, et je sens le sol de la salle à manger se retirer très lentement sous mes pieds. Ma mère. Je n'ai pas prononcé ce mot depuis des années. J'ai appris à ne plus le prononcer, à ranger l'image de cette femme dans un tiroir fermé à clé avec le reste : son odeur de savon de Marseille, sa façon de nouer un foulard, sa main sur ma nuque le soir où nous avons enterré mon père sous la neige. Elle est partie trois mois après. Un matin, la maison était vide. Sergueï m'a pris par l'épaule
POV AlimaÀ dix-neuf heures quarante-cinq, Nikolai me retient dans le hall par le poignet.Pas fort. Il ne me serre pas, il pose seulement ses doigts autour de l'os, comme on pose la main sur une porte pour en sentir la vibration. Derrière lui, par la porte ouverte de la salle à manger, j'aperçois la table dressée pour trois : nappe blanche, bougies, la soupière de ma mère au milieu, l'argenterie qu'il n'a jamais utilisée depuis mon arrivée. Une table de cérémonie. Il a tout fait mettre en scène avec la précision d'un homme qui prépare une opération.— Tu seras à ma droite, dit-il à voix basse. Tu serviras le thé. Tu parleras de ton hôpital, de ta mère, de ce que t
POV NikolaiIl y a une phrase que je ne prononce jamais. Je l'ai apprise à six ans, dans le salon de Sergueï, sous le regard d'un homme qui me tenait le menton entre deux doigts : celui qui s'excuse tend le cou. Je ne me suis pas excusé devant mon propre père mourant, ni devant ma mère, ni devant les hommes que j'ai fait tuer. Je ne me suis excusé devant personne.Je me tiens à deux mètres d'un ingénieur hydrologue qui vient d'apprendre que sa fille de trois ans a reçu une peluche d'un inconnu en costume gris, et je sens la phrase monter dans ma gorge comme une nausée.— Grigori.Il est déj
POV AlimaLe cimetière de Kolomna sent la terre mouillée et le chrysanthème pourrissant. Des bouleaux nus, aux troncs blanchis comme des os, dressent leurs branches dans un ciel d'étain. Quelque part, des corneilles se disputent un morceau de pain. Je serre mon manteau contre moi en suivant Nikolai le long d'une allée de gravier mouillé, entre des croix de métal peintes en vert et des stèles de granit aux photographies pâlies.Grigori nous attend près de la grille latérale. Nikolai lui fait un signe de la main, à peine, et l'homme reste là. Je comprends que Nikolai ne lui dit rien de plus, et je comprends aussi pourquoi. Ce soupçon qu'il porte à tout le monde me fait plus mal que je ne l'aurais cru.&mdas
POV NikolaiJe n'élève pas la voix.C'est la première chose que je note, debout dans la cuisine, le téléphone à la main, tandis qu'Alima dévale l'escalier au-dessus de ma tête. Six heures vingt du matin, un homme de cinquante-neuf ans a quitté ma maison avec la clé du seul document capable de détruire Bariatinski, et je n'élève pas la voix. Dix ans plus tôt, j'aurais fait fouetter tous les gardes de nuit. Aujourd'hui, j'observe.Timur se tient devant moi, les mains jointes dans le dos, le regard fixé sur un point au-dessus de mon épaule. Il attend un ordre. Je l'étudie sans en avoir l'air : la mâchoire, les paupières, la respiration. Il a l'air d'un homme qui s'en veut. Cela ne p







