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Chapitre 5 : Le matin

作者: Lumièrelle
last update 公開日: 2026-09-28 18:42:54

Une fierté douce et sauvage monte en moi. Je suis la fille qu'on protège, la cadette qu'on chahute, celle qu'on appelle encore par son diminutif au moment des photos de famille. Ce soir, pourtant, c'est moi qui ai décidé. Moi qui ai frappé à cette porte, moi qui ai posé la main sur son cœur, moi qui ai dit ce qu'il n'osait pas dire. Personne ne m'a choisie par défaut. J'ai choisi.

Je me redresse sur un coude pour l'observer encore. Il murmure quelque chose dans son sommeil, un mot que je ne comprends pas. Peut-être mon nom. Peut-être pas. Je décide que c'est mon nom.

Sur la table de nuit, son téléphone s'allume soudain. L'écran découpe un rectangle blanc dans l'obscurité. Une vibration, deux, trois. Je ne lis pas. Je détourne le regard, je m'oblige à ne pas voir le nom qui s'affiche, et ma gorge se serre sans que je comprenne pourquoi.

C'est sûrement rien. Un collègue. Un message de chantier.

Je retourne le téléphone face contre bois, doucement, sans faire de bruit. L'écran s'éteint. La chambre retombe dans le silence.

Je me recouche contre lui. Sa main serre la mienne un peu plus fort, et je ferme les yeux, le visage enfoui dans son épaule. Sur la paume gauche, le plan de son salon a presque disparu, effacé par la sueur et la nuit. Je souris encore.

Demain, je le sais, il aura peur. Il fera craquer sa nuque, il évitera mes yeux, il cherchera des mots pour se justifier. Je le connais. Mais demain, il aura aussi le souvenir de cette nuit, et aucun mot ne pourra l'effacer.

J'ai gagné, je me dis.

Je ne sais pas encore combien ça va me coûter.

Mateo

Je me réveille avant l'alarme, comme toujours, avec la lumière blanche de sept heures qui me traverse les paupières. Quelques secondes, je flotte entre deux mondes. Il y a un poids chaud contre mon flanc, une respiration légère contre mon épaule, une odeur de jasmin et de pluie séchée dans mes draps. Mon corps est détendu, rassasié, en paix.

Puis mon cerveau se remet en marche.

Tout me revient d'un seul bloc : la porte, sa main sur mon cœur, ses lèvres, la façon dont elle a dit dis-moi d'arrêter. Et ma réponse. Ou plutôt mon absence de réponse. Le souvenir de son corps sous le mien, de sa peau contre la mienne, des sons qu'elle a faits, des mots que j'ai murmurés dans le noir. Tout. Chaque détail. Chaque seconde. La façon dont elle m'a touché, dont elle a pris ma main pour la poser sur elle, dont elle m'a guidé quand je n'osais pas. La façon dont elle a dit je n'ai jamais été aussi sûre, avec cette voix ferme, cette voix qui ne tremblait pas, alors que moi je tremblais comme une feuille.

Je ferme les yeux plus fort.

Valentina dort contre moi, sur le ventre, un bras jeté en travers de ma poitrine, ses cheveux noirs éparpillés sur l'oreiller. Une de ses mains porte encore des traces d'encre bleue, un dessin à moitié effacé. Elle a l'air minuscule, paisible, presque désarmée. Une jeune femme de dix-huit ans qui dort du sommeil des gens qui croient avoir gagné quelque chose.

Et moi, j'en ai vingt-huit et je viens de tout détruire.

Ma nuque craque quand je tourne la tête. Un bruit sec, familier, celui qui me trahit chaque fois que je mens ou que j'ai peur. Je fixe le plafond. La honte me monte à la gorge comme une nausée. Pas la honte d'avoir désiré Valentina. J'ai compris depuis longtemps que ce désir-là n'avait rien de nouveau, qu'il couvait sous la peau comme un feu mal éteint. Non. La honte de n'avoir pas su tenir.

Je me dégage avec précaution, en glissant mon bras hors de son étreinte. Elle grogne dans son sommeil, cherche la chaleur, se retourne contre l'oreiller. Je reste là, assis au bord du lit, les coudes sur les genoux, le visage dans les mains.

Sur la commode, en face de moi, la photo me regarde. Je la connais par cœur. Deux garçons dans un stade, bras passés autour des épaules, un mate à la main, un sourire trop large pour nos visages. Moi à quinze ans, maigre et sauvage. Santiago à dix-neuf, déjà plus grand que tout le monde, déjà mon frère. Le jour où sa famille m'a ouvert sa porte.

Je détourne les yeux.

Il m'a sauvé la vie, ce type. Sa mère m'a donné un toit, une assiette, un pull chaud, une place à sa table. Et moi, je viens de coucher avec sa petite sœur dans l'appartement d'à côté de celui que la vie m'a offert. Je dois avoir une expression atroce, parce que mon reflet dans le miroir de l'armoire me fait détourner la tête aussi.

Mon téléphone vibre sur la table de nuit. Il l'a fait plusieurs fois durant la nuit, je m'en souviens vaguement. Je le retourne. Trois messages. Je reconnais le nom sans avoir besoin d'ouvrir. Je le repose face contre bois.

Il y a des secrets qu'on traîne comme des chaînes, des mois durant, sans jamais oser les nommer. Le mien pèse trois mois. Et voilà que j'en ai ajouté un deuxième, plus lourd, plus dangereux, endormi dans mon lit.

Je me lève. Le parquet est froid sous mes pieds. J'enfile un jean, une chemise propre, mes gestes mécaniques. Dans la salle de bains, je m'asperge le visage d'eau glacée. L'homme qui me regarde dans la glace a des cernes profonds et des yeux d'animal pris au piège.

— Tu es un lâche, je murmure.

Mon reflet ne dément pas.

Je reste là un long moment, les mains crispées sur le lavabo. Puis, parce que c'est ce que je fais toujours quand je ne sais plus quoi faire, j'attrape la théière et je vais préparer du mate. Il y a des rituels qui tiennent debout quand tout le reste s'effondre.

Dans le salon, le rouleau de papier gît toujours par terre, là où il est tombé. Je le ramasse. Je le déroule à moitié.

C'est un plan de maison. Une maison simple, avec un jardin et un escalier en colimaçon, dessinée d'un trait à la fois maladroit et sûr. Dans un coin, au crayon, elle a écrit deux mots que je n'ai pas le courage de lire jusqu'au bout.

Je le roule à nouveau. Mes mains tremblent.

Je sais déjà que quoi que je dise à Valentina ce matin, je vais lui faire du mal. Et je ne sais pas comment faire autrement.

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