LOGINL'après-midi passa dans un brouillard. Robert était physiquement présent en cours, mais son esprit était ailleurs. Il revivait chaque seconde de sa conversation avec William. Le son de sa voix. L'intensité de son regard. La proximité de leurs corps sur le rebord de la fontaine.
*C'était réel.* Ces mots résonnaient en boucle dans sa tête. « Lambert ! » Robert sursauta violemment. Le professeur Moreau le fixait avec agacement. « Vous daignerez nous rejoindre ou vous préférez continuer à rêvasser ? » Des rires étouffés s'élevèrent dans l'amphithéâtre. Robert sentit ses joues s'embraser. « Pardon, professeur. » « Je disais donc, pouvez-vous nous expliquer le principe de la responsabilité civile délictuelle ? » Normalement, Robert aurait pu réciter la réponse les yeux fermés. Mais là, son esprit était complètement vide. « Je... euh... » Le professeur Moreau soupira bruyamment. « Monsieur Garnier, peut-être pourrez-vous éclairer notre ami Lambert qui semble avoir oublié tout ce qu'il a appris ? » L'humiliation brûla les joues de Robert tandis qu'un autre étudiant récitait la réponse. Lui, Robert Lambert, premier de la classe, venait de se faire ridiculiser devant tout l'amphi. À la fin du cours, Maxime le rattrapa dans le couloir. « Mec, qu'est-ce qui se passe avec toi aujourd'hui ? T'es complètement à l'ouest. » « Je sais. Désolé. J'ai juste... beaucoup de choses en tête. » « Quel genre de choses ? » Maxime le scrutait avec inquiétude. « C'est à cause du dîner chez les Beaumont hier soir ? Ton père te met la pression pour Élise ? » Robert ricana amèrement. « Entre autres. » « T'as pas l'air emballé. » « Perspicace. » Maxime hésita, puis : « Tu sais que tu peux me parler, non ? Si t'as un problème, ou... » « Je sais. Merci. » Robert posa une main sur l'épaule de son ami. « Mais ça va. Vraiment. Je suis juste fatigué. » Mensonge. Il n'avait jamais été aussi éveillé de sa vie. ✿*:・゚ Le retour à la maison fut pénible. Robert redoutait l'affrontement avec son père après son comportement du matin. Mais à son arrivée, seule sa mère était là, préparant le dîner dans la cuisine. « Bonsoir, mon chéri. Ton père travaille tard ce soir. » Le soulagement de Robert fut palpable. « D'accord. Je monte travailler. » « Robert, attends. » Il se figea dans l'escalier. Sa mère s'approcha, essuyant ses mains sur son tablier, l'air inhabituellement sérieux. « Je voulais te parler de ce matin. De ta réaction au petit-déjeuner. » « Maman, je suis désolé, j'étais juste... » « Non, laisse-moi finir. » Elle prit une grande inspiration. « Je sais que ton père peut être... exigeant. Et je sais que nous avons des attentes pour toi. Mais Robert, si tu es vraiment malheureux, si Élise n'est pas celle que tu veux... » L'espoir flamba dans la poitrine de Robert. « Maman... » « ...alors peut-être devrais-tu prendre le temps de mieux la connaître avant de décider. » Elle lui sourit, complètement à côté de la plaque. « Je sais qu'elle peut sembler un peu guindée au premier abord, mais elle est vraiment adorable quand on apprend à la connaître. Et elle vient d'une si bonne famille. » L'espoir s'éteignit aussi vite qu'il était né. « Oui, maman. » « Bien. » Elle lui tapota la joue. « Monte te reposer. Tu as l'air épuisé. » Robert monta dans sa chambre et ferma la porte, s'y adossant. Il regarda autour de lui les murs beiges, les meubles conventionnels, les livres de droit alignés avec précision. Cette chambre était une prison. Cette maison était une prison. Sa vie entière était une prison. Et pour la première fois, il avait entrevu la clé. Il s'assit à son bureau, ouvrit son ordinateur portable pour travailler, mais ses doigts restèrent immobiles sur le clavier. Au lieu de ça, il se surprit à taper "William Mercier musicien" dans G****e. Plusieurs résultats apparurent. Une page F******k avec quelques photos William sur scène, William avec sa guitare, William entouré de son groupe. Robert cliqua dessus, son cœur battant stupidement vite. Il y avait des vidéos. Des enregistrements de concerts dans de petits bars, dans la rue. Robert mit ses écouteurs et cliqua sur l'une d'elles. La voix de William emplit ses oreilles, rauque et passionnée. À l'écran, il jouait dans ce qui semblait être un bar miteux, les lumières basses créant des ombres sur son visage. Il avait les yeux fermés, perdu dans sa musique, exactement comme aujourd'hui. Robert regarda la vidéo jusqu'au bout. Puis une autre. Et encore une autre. Il était minuit passé quand il réalisa qu'il n'avait pas touché à ses devoirs, n'avait pas révisé, n'avait rien fait d'autre que de regarder des vidéos de William pendant des heures. *Je deviens fou.* Mais même en pensant cela, il ne pouvait pas s'arrêter de sourire. ✿*:・゚ Cette nuit-là, Robert rêva. Il se trouvait sur une scène, les lumières aveuglantes pointées sur lui. Dans le public, des milliers de visages attendaient. Sa famille. Élise. Les Beaumont. Ses professeurs. Tous le regardaient avec expectative. Et puis, depuis les coulisses, résonna une guitare. Robert se retourna. William était là, dans l'ombre, jouant cette même chanson mélancolique. Il lui tendait la main. « Viens. » Robert regarda la main tendue. Puis le public. Puis de nouveau William. « Je ne peux pas. » « Tu peux. Tu dois juste choisir. » Robert fit un pas vers lui. Les murmures scandalisés s'élevèrent du public. Un autre pas. Les murmures devinrent des cris. Encore un pas. « ROBERT ! » La voix de son père tonna. « REVIENS ICI IMMÉDIATEMENT ! » Mais William était là, sa main toujours tendue, ses yeux gris-vert brillants de promesses. « Viens. Sois libre. » Robert courut. Il attrapa la main de William et ensemble ils s'envolèrent de la scène, laissant derrière eux le chaos, les cris, les attentes. Ils couraient à travers les rues, libres, vivants, riant comme des fous. Et puis William s'arrêta, se retourna, et l'embrassa. Robert se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre, le corps en sueur. L'aube commençait à peine à pointer à travers ses rideaux. Il porta une main à ses lèvres, encore sous le choc du rêve. C'était si réel. Si intense. Si effrayant. Parce que maintenant, il ne pouvait plus se mentir à lui-même. Il ne pouvait plus prétendre que ce qu'il ressentait n'était que de l'admiration pour la musique de William, ou de la curiosité pour son mode de vie différent. Non. Ce qu'il ressentait était bien plus dangereux. Et dans quelques heures, il le reverrait. Robert se leva, se dirigea vers sa fenêtre et regarda le soleil se lever sur Paris. La ville s'éveillait lentement, inconsciente du chaos qui régnait dans son cœur. « Qu'est-ce que je vais faire ? » murmure a-t-il à son reflet dans la vitre. Son reflet n'avait pas de réponse. Mais dans quelques heures, peut-être que William en aurait une.Tout ce qu'on a oséDix ans.Robert les compta un matin de mai sans l'avoir décidé il faisait du café, regardait la lumière entrer par les fenêtres sud, et réalisa soudain que c'était mai, et que mai voulait dire dix ans depuis la première fois qu'il avait entendu William jouer dans une rue.Il resta un moment avec cette pensée.Dix ans ne ressemblaient pas à ce qu'il aurait imaginé. Ils ne pesaient pas. Ils n'avaient pas cette texture de durée qu'on attribue aux longues périodes au contraire, ils semblaient compacts, denses, pleins de chaque journée qui les composait sans en écraser aucune.Il prit les deux tasses. Alla dans la chambre.---William dormait encore.Il dormait toujours sur le côté gauche, le bras passé sur le côté de Robert même quand Robert n'était plus là une habitude du corps qui cherchait sans se réveiller. Les cheveux légèrement plus longs qu'avant, quelques fils gris aux tempes qu'il ne re
Léa Mia était concentrée sur la guitare, la langue légèrement sortie un tic de concentration qu'elle tenait de William qui le tenait lui-même de quelque part sans l'avoir jamais remarqué. Ses petits doigts cherchaient les cordes.Elle joua quatre notes.Justes.Leva les yeux vers Robert avec une expression qui n'avait pas besoin d'être traduite.« C'est parfait, » dit-il.« Je sais. » Elle reposa la guitare sur ses genoux. « Pa dit que je suis douée. »« Pa a raison. »William croisa le regard de Robert par-dessus la tête de Léa Mia.Il y avait dans ses yeux quelque chose que Robert connaissait par cœur maintenant cette façon d'être complètement là, complètement présent, sans chercher à être ailleurs.La même chose que ce soir sur la place Saint-Sulpice.Juste plus.---Plus tard, après le dîner, après que Léa Mia eut négocié puis finalement accepté l'heure du coucher avec la
Ce que les années font Léa Mia eut trois ans en mars. Ils organisèrent une fête simple l'appartement décoré de guirlandes jaunes que William avait choisies avec une logique évidente, un gâteau au chocolat que Robert avait fait lui-même en suivant la recette de sa mère avec une concentration qui avait amusé tout le monde, les deux familles réunies dans le salon de la rue Beaurepaire avec ce bruit particulier des fêtes d'enfants qui déborde légèrement de ce qu'on avait prévu. Léa Mia avait soufflé ses bougies avec une détermination totale une seule tentative, les joues gonflées, les trois flammes mortes d'un coup. Puis elle avait regardé les adultes applaudir avec l'expression de quelqu'un qui trouve la réaction des grands légèrement disproportionnée mais l'accepte avec grâce. Elle parlait maintenant. Vraiment parlait des phrases, des questions, des opinions sur tout. Sur la couleur de ses chaussures. Sur la façon dont Willia
Ce qu'on gardeLéa Mia revint un jeudi.Puis le jeudi suivant.Puis elle resta le weekend.Puis le weekend suivant elle ne repartit pas.Ce ne fut pas annoncé comme un grand moment Madame Forestier avait prévenu que ça se passerait souvent ainsi, progressivement, une nuit puis deux puis une semaine, jusqu'à ce que l'appartement devienne le repère naturel et que la question du retour ne se pose plus vraiment. Les enfants de cet âge s'adaptent par le corps avant de comprendre par la tête. Laissez les habitudes s'installer. La routine est votre meilleur allié.Robert avait retenu ça. La routine.Il avait toujours été quelqu'un de routine le café à la même heure, le bureau rangé avant de travailler, les habitudes comme armature invisible d'une journée. Ce qu'il n'avait pas anticipé c'était comme une petite personne de vingt-deux mois pouvait s'insérer dans ces habitudes et les transformer sans les briser. Les enrichir, plutô
Ce qu'on devient ensembleLéa Mia entra dans l'appartement de la rue Beaurepaire un jeudi de novembre.Pas définitivement pas encore. C'était la première visite à domicile, une des étapes de la transition progressive. Trois heures, avec la référente présente, pour que l'enfant découvre l'espace avant d'avoir à y vivre.Madame Forestier avait appelé la veille pour confirmer. Robert avait dit oui, bien sûr, tout est prêt. Raccroché. Regardé William.Ils avaient passé la soirée à ne pas vraiment regarder la télévision.---Le matin du jeudi, Robert se leva à six heures.Il ne chercha pas à se rendormir. Il fit du café, s'assit à la table de la cuisine, et regarda Paris s'allumer par la fenêtre avec cette patience de celui qui a compris que les grandes journées ne se précipitent pas.William le rejoignit à sept heures, ébouriffé, sans un mot, se versa du café et s'assit en face de lui.Ils se regardèrent.« T'as dormi ? » demanda Robert.« Un peu. Toi ? »« Pareil. »William but son café
La première foisLa salle de l'agence Lumière où avait lieu la rencontre était petite et pensée avec soin.Pas un bureau une pièce différente, à l'arrière du couloir, avec un tapis coloré sur le sol, des jouets dans un bac en plastique, deux fauteuils bas pour les adultes et un espace ouvert au centre où un enfant pouvait se déplacer librement. La lumière était douce, les murs d'un blanc neutre. Quelqu'un avait accroché des guirlandes de papier au plafond des étoiles, des lunes, des formes géométriques simples qui tournaient légèrement dans le courant d'air de la ventilation.Robert les regarda tourner pendant que Madame Forestier leur expliquait ce qui allait se passer.*Elle va entrer avec la référente qui la connaît. Laissez-lui le temps. Ne vous précipitez pas vers elle. Laissez-la venir si elle le veut. Et si elle ne vient pas aujourd'hui, c'est normal ça ne veut rien dire.*Robert hocha la tête.Il entendit les mots. Il les comprit. La partie de lui qui fonctionnait en mode rati







