LOGINLe cours de droit constitutionnel n'en finissait pas. Robert fixait l'horloge murale comme si la force de son regard pouvait accélérer le temps. Onze heures trente. Encore une demi-heure avant qu'il puisse s'échapper.
Il n'avait presque pas touché à son petit-déjeuner ce matin, incapable d'avaler quoi que ce soit sous le regard scrutateur de son père. Ce dernier n'avait fait aucun commentaire sur l'incident de la veille, mais son silence était éloquent. Robert connaissait cette tactique le calme avant la tempête. « Monsieur Lambert, puisque vous semblez si fasciné par l'heure, peut-être pourriez-vous nous éclairer sur l'article 49.3 de la Constitution ? » La voix acerbe du professeur Moreau le ramena brutalement à la réalité. Tous les regards se tournèrent vers lui. Encore. Robert se leva mécaniquement, son cerveau passant en mode automatique celui qu'il avait perfectionné pendant des années d'excellence scolaire forcée. « L'article 49.3 permet au Premier ministre d'engager la responsabilité du gouvernement sur le vote d'un texte. Dans ce cas, le texte est considéré comme adopté sauf si une motion de censure est déposée et votée dans les vingt-quatre heures suivantes... » Il récita la réponse avec précision, mais son cœur n'y était pas. Les mots sortaient de sa bouche sans passer par sa conscience. Pendant ce temps, son esprit était ailleurs sur une place pavée, attendant qu'une certaine voix rauque s'élève. « Très bien, » concéda le professeur avec réticence. « Asseyez-vous. » Maxime lui donna un coup de coude discret quand il se rassit. « Mec, t'es vraiment bizarre en ce moment. C'est quoi cette "course" que t'avais à faire hier ? » « Rien d'important. » « Rien d'important qui te fait arriver en retard en cours, sécher la cafét' et te faire engueuler deux jours d'affilée ? » Maxime haussa un sourcil. « Allez, crache. T'as rencontré quelqu'un ? » Robert faillit s'étrangler. « Quoi ? Non ! Pourquoi tu dis ça ? » « Parce que t'as cette tête bizarre. Genre... je sais pas, t'es ailleurs. Comme si t'avais la tête dans les nuages. » *Si seulement tu savais à quel point tu as raison. Et à quel point c'est compliqué.* « C'est juste le stress des partiels qui arrivent. » « Les partiels sont dans six semaines, Robert. » « Je préfère anticiper. » Maxime le dévisagea encore un moment, puis haussa les épaules. « Comme tu veux. Mais si t'as besoin de parler, tu sais où me trouver. » « Je sais. Merci. » Onze heures quarante-cinq. Onze heures cinquante. Onze heures cinquante-cinq. Enfin, midi sonna. Robert rangea ses affaires avec une rapidité qui fit sourciller plusieurs de ses camarades. Il était déjà debout avant même que le professeur n'ait fini sa phrase de conclusion. « Robert ! On va à la cafét' ? » appela quelqu'un derrière lui. « Pas aujourd'hui ! Désolé ! » Il était déjà dans le couloir, dévalant les escaliers, son cœur battant une chamade affolée. Ce n'était que sa troisième visite à William, et pourtant il se sentait comme un drogué en manque, désespéré d'avoir sa dose. *C'est malsain. Je deviens obsédé. Je devrais arrêter maintenant, avant que ça n'aille trop loin.* Mais ses pieds continuaient d'avancer, impitoyables. Le trajet en métro lui parut durer une éternité. Robert se surprit à vérifier son reflet dans la vitre noire du tunnel ajustant sa cravate, recoiffant ses cheveux. Puis il réalisa ce qu'il faisait et se força à détourner les yeux, embarrassé. Je me prépare pour le voir. Comme si c'était un rendez-vous. C'en est un, non ? *Non. C'est juste... de la curiosité. De l'intérêt pour sa musique.* Menteur. Quand il émergea à la station, une fine bruine tombait sur Paris. Robert n'avait pas de parapluie. Tant pis. Il se mit à marcher rapidement, puis à courir, ignorant les regards curieux des passants devant ce jeune homme en costume galopant sous la pluie. Il tourna dans la rue familière, le cœur au bord des lèvres. Et s'arrêta net. La place était vide. Pas de William sur le rebord de la fontaine. Pas de guitare. Pas de musique. Juste quelques pigeons picorant les pavés mouillés et un vieux couple abrité sous un parapluie. La déception qui frappa Robert fut si violente qu'il en eut physiquement mal. Il s'approcha lentement de la fontaine, comme si William allait miraculeusement se matérialiser. Mais non. Il n'était pas là. *Bien sûr qu'il n'est pas là, crétin. Il pleut. Qui jouerait de la guitare sous la pluie ?* Robert s'assit sur le rebord humide de la fontaine, se fichant éperdument que son pantalon de costume se trempe. Il se sentait ridiculement stupide. Qu'avait-il espéré ? Que William l'attendrait, peu importe le temps ? Qu'il était aussi important pour lui que... « T'as pas de parapluie ? » Robert sursauta violemment et leva les yeux. William se tenait devant lui, tenant un parapluie noir cabossé au-dessus de sa tête. Il portait le même jean déchiré que la veille, mais un t-shirt des Ramones aujourd'hui, et sa veste en cuir. Ses cheveux étaient trempés malgré le parapluie, collant à son front. « Je... je pensais que tu ne viendrais pas. À cause de la pluie. » « J'allais pas venir, » admit William avec un sourire en coin. « Mais je me suis dit qu'un certain étudiant en droit trop sérieux risquait de débarquer quand même, et je voulais pas qu'il fasse le trajet pour rien. » Quelque chose se serra dans la poitrine de Robert. William était venu. Pour lui. Malgré la pluie. « C'est... c'est gentil. » « Gentil ? » William ricana. « Non, c'est de la pure curiosité. Je voulais voir si t'étais assez fou pour venir par ce temps de merde. » « Et bien, me voilà. Complètement trempé et probablement en train de ruiner un costume à 800 euros. » « 800 euros ? » William siffla entre ses dents. « Putain, mec. Avec ça je pourrais vivre pendant deux mois. » Un silence gêné s'installa. Robert prit soudain conscience du gouffre qui les séparait pas seulement socialement, mais dans leurs valeurs, leurs priorités, leurs mondes entiers. « Désolé, je ne voulais pas... » « Relax. » William s'assit à côté de lui, tenant le parapluie au-dessus d'eux deux. « C'est pas un reproche. Juste une constatation. On vient de planètes différentes, toi et moi. » « Oui. » « Mais bon, » William se tourna vers lui, ce regard intense qui donnait l'impression de voir directement dans l'âme de Robert, « les différences, c'est pas forcément une mauvaise chose. Parfois c'est ce qui rend les choses intéressantes. »Le samedi matin, Robert se réveilla avec un message :"Tu es sûr ? Je veux pas que tu fasses ça juste parce que je t'ai mis la pression.""Je suis sûr. Je ne sais pas comment gérer les conséquences, mais je suis sûr.""OK. La soirée commence à 20h. Je t'attendrai.""J'y serai."Robert se leva, le cœur battant. Il avait toute la journée pour trouver une excuse. Pour élaborer un plan.Au petit-déjeuner, il observa ses parents. Sa mère rayonnante, son père satisfait. Ils étaient heureux parce qu'il jouait le rôle qu'ils avaient écrit pour lui.Qu'est-ce qui se passera quand j'arrêterai de jouer ?« Tu es bien silencieux ce matin, » nota sa mère. « Nerveux pour ce soir ? »« Un peu. »« C'est normal. » Elle lui tapota la main. « Élise est une fille merveilleuse. Donne-lui une chance, mon chéri. »*Elle ne veut pas une chance. Elle veut un mari sur mesure pour compléter sa vie parfaite. Com
Les jours suivants furent un exercice d'équilibrisme précaire. Robert se levait chaque matin avec un nœud dans l'estomac, enfilait son costume comme une armure, et partait affronter ses deux vies inconciliables. Le matin, il était Robert Lambert, étudiant modèle. Il arrivait en avance aux cours, participait brillamment, prenait des notes impeccables. Ses professeurs rayonnaient. Ses camarades le regardaient avec un mélange d'admiration et d'envie. L'après-midi, il devenait quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui se changeait dans les toilettes d'un café, troquant son costume contre un jean et un pull. Quelqu'un qui retrouvait William sur leur place, qui écoutait de la musique, qui riait, qui se sentait vivant. Quelqu'un qui devait rentrer avant le dîner, remettre son masque, et faire semblant que cette autre vie n'existait pas. C'était épuisant. Ce jeudi après-midi, Robert trouva William en grande conversation avec Léa et deux autres personnes qu'il ne connaissait pas une fille aux chev
- De rien. Et désolé encore pour hier. Vraiment. » Après les cours, Robert se dirigea vers la place habituelle. William était déjà là, jouant pour quelques passants. Quand il vit Robert approcher, son visage s'illumina. Il termina sa chanson rapidement, remercia son public, et rangea sa guitare. « Salut. » « Salut. » Ils se tenaient là, maladroits soudain, conscients que tout avait changé hier. « Tu veux marcher ? » proposa William. Ils déambulèrent dans les rues de Paris, sans destination précise. Robert raconta la confrontation avec son père, le marché qu'ils avaient conclu. « Donc en gros, tu dois être parfait et obéissant, et en échange tu gardes un semblant de liberté ? » résuma William, amer. « C'est plus complexe que ça. » « Non, c'est exactement ça. » William s'arrêta, se tournant vers lui. « Robert, tu te rends compte que tu négocie ta vie comme un contrat d'affaire
Robert parvint à grimper par sa fenêtre juste à temps. Il avait à peine remis sa chambre en ordre et changé de vêtements quand il entendit la voiture de son père se garer dans l'allée. Son cœur battait encore à cause du baiser. Ses lèvres picotaient du souvenir. Il porta ses doigts à sa bouche, incrédule. J'ai embrassé William. J'ai embrassé un garçon. Et c'était... On frappa à sa porte. « Robert ? Ton père est rentré. Il veut te parler. » La voix de sa mère était tendue. Robert prit une grande inspiration, ajusta son pull, et descendit affronter son destin. Son père l'attendait dans le salon, debout près de la cheminée, un verre de whisky à la main. Mauvais signe – il ne buvait jamais en semaine. « Assieds-toi. » Robert obéit, s'installant sur le canapé. Sa mère s'assit à côté
À 14h30, Robert entendit son père partir pour un rendez-vous. Sa mère était au téléphone avec une amie dans le salon. C'était maintenant ou jamais.Il enfila un jean et un pull pas question de sortir en costume aujourd'hui et ouvrit doucement sa fenêtre. Le lierre qui grimpait le long du mur de la maison était assez robuste. Il l'avait utilisé quelques fois au lycée pour rentrer tard après des soirées.Je ne peux pas croire que je fais ça.Mais il le fit. Il enjamba le rebord de la fenêtre et se laissa glisser le long du lierre, priant pour que les branches tiennent. Son pied glissa à mi-chemin et il manqua de tomber, son cœur s'arrêtant net.Mais il parvint au sol en un seul morceau.Il se faufila le long de la maison, évitant les fenêtres du salon, et s'enfuit dans la rue comme un voleur.Ce n'est qu'une fois dans le métro qu'il réalisa l'absurdité de la situation. Robert Lambert, vingt-trois ans, étudiant modèle, s'évadait de
Robert se réveilla avec une sensation étrange un mélange d'euphorie et de culpabilité qui lui nouait l'estomac. La lumière du matin filtrait à travers ses rideaux, et pendant quelques secondes bénies, il flotta dans ce demi-sommeil où la soirée d'hier semblait irréelle.Puis tout lui revint. William sur scène. La chanson. L'étreinte. Les mensonges à ses parents.Il attrapa son téléphone. Trois messages de William, envoyés entre deux et trois heures du matin :"On a fini par fermer le Panic lol. Léa est complètement bourrée et Seb essaie de la ramener chez elle. Marc ronfle déjà sur le comptoir.""Je repense à ce soir. À toi dans le public. J'avais jamais joué pour quelqu'un de spécifique avant. C'était intense.""Désolé je spam. J'suis un peu ivre. Mais tu me manques déjà. C'est con. Bonne nuit Robert."Robert relut les messages trois fois, son cœur se serrant à chaque lecture. William lui manquait aussi. Désespérément. Et c'était terrifiant.Il tapa une réponse :"Bonjour. J'espère q







