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Sans invitation

Author: Roux Noel
last update publish date: 2026-08-13 21:00:26

POV : Odell

Je sais qu’on n’est pas mardi. J’aimerais quand même te voir ce soir, si ça te va.

Le message était arrivé à 17 h 52, huit minutes avant l’heure à laquelle je commençais habituellement à fermer.

Je le lus debout au milieu de l’atelier, une clé dynamométrique encore à la main.

Caelen ne demandait pas les choses comme ça.

Caelen disait « même heure la semaine prochaine », « je suis en retard » et, une fois, de façon mémorable, « j’ai hâte », ce qui avait déjà représenté un tel écart à la normale que je lui avais fait mériter une explication qu’il ne m’avait jamais donnée.

Là, c’était différent.

Il y avait un s’il te va à la fin, implicite mais évident dans la formulation, comme s’il existait une réelle possibilité que je dise non et qu’il s’y préparait.

Je posai la clé et lui répondis avant de pouvoir me convaincre d’y réfléchir davantage.

D’accord. Le garage ferme à dix-huit heures, je rentre bientôt.

Je fermai le garage, dis à Sage que je la verrais demain et rentrai chez moi.

Il arriva à 19 h 15.

J’avais ouvert la porte avant même qu’il ait fini de frapper.

— Salut, dit-il.

— Salut.

Je reculai pour le laisser entrer et le regardai correctement sous la lumière du porche.

Ça n’arrangea rien.

Il venait de prendre une douche, ses cheveux étaient encore humides au niveau du col, et il portait une chemise ajustée comme s’il avait pris le temps de réfléchir à sa tenue.

Rien de tout cela n’était particulièrement étrange ou surprenant.

Le plus étrange, c’était la façon dont il se tenait sur le pas de ma porte, comme s’il attendait la permission d’entrer complètement. Ses mains restaient détendues le long de son corps, sans chercher à me toucher comme elles le faisaient d’habitude.

— Tu comptes entrer ou tu es juste venu te tenir là à être beau devant moi ?

Un petit rire lui échappa.

Il entra et je refermai la porte.

— Tu veux une bière ? demandai-je.

— Volontiers.

J’en sortis deux du réfrigérateur, lui en tendis une et me dirigeai vers le canapé plutôt que vers la chambre, parce que quelque chose dans cette soirée me disait qu’il fallait commencer par le canapé.

Il s’assit quand je m’assis.

Près de moi, mais sans me toucher.

— Alors, dis-je. Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien ne se passe. Je voulais te voir.

— Un jeudi.

— C’est un crime ?

— Ce n’est pas notre soir.

— Je sais.

Il regarda l’étiquette de sa bouteille.

— Je voulais quand même te voir.

J’en avais marre de lui laisser des portes de sortie.

— Caelen.

— Ouais.

— Qu’est-ce qui se passe réellement avec toi ?

— Je te l’ai dit. Rien.

— Ça fait deux semaines que tu es bizarre. Tu es resté trente-cinq minutes de plus que d’habitude et, quand je t’ai demandé pourquoi, tu as dit « pas encore », comme s’il y avait un encore à venir, comme s’il y avait réellement une réponse que tu gardais pour toi et que tu n’avais simplement pas décidé si j’y avais droit. Et maintenant, tu es là un soir qui n’est pas le tien, assis à un mètre de moi avec une bière à la main comme si c’était une bouée de sauvetage. Alors je te demande franchement. Qu’est-ce qui se passe ?

Il ne répondit pas tout de suite.

Je le regardai chercher ses mots, comme on regarde quelqu’un essayer de retrouver un mot dans une langue qu’il parlait autrefois couramment, sans parvenir à le trouver.

Caelen avait toujours quelque chose à dire.

Une plaisanterie, une esquive, un virage élégant qui lui permettait de sortir de n’importe quelle conversation qu’il ne voulait pas avoir.

Je l’avais vu faire au téléphone, avec moi, plus de fois que je ne pouvais les compter.

Il était doué pour ça.

Et, si j’étais honnête, c’était l’une des choses qui rendaient les provocations avec lui amusantes. Il ne vous laissait jamais porter un coup proprement. Il avait toujours une réplique prête.

— Je n’ai pas de bonne réponse, finit-il par dire. Pas une que je puisse te donner ce soir.

— Ce n’est pas une réponse. C’est une esquive avec un meilleur emballage.

— Je sais à quoi ça ressemble.

— Ça ressemble à quelque chose de grave ? Je devrais m’inquiéter ?

Je le demandai en partie pour plaisanter.

— Non.

Il hésita.

— Non… pas m’inquiéter dans ce sens. Rien de ce que j’ai fait. C’est juste que…

Il s’interrompit et passa une main sur son visage.

— Il y a des choses sur moi que tu ne sais pas. Rien de mauvais. Juste… compliqué. Et je ne suis pas prêt à les expliquer. Je sais que ce n’est pas juste de te demander de l’accepter, mais c’est la vérité. Et je préfère te donner ça plutôt que d’inventer quelque chose.

— D’accord…

Je mis quelques secondes à comprendre ce que ça signifiait réellement.

— D’accord ?

— Je ne vais pas rester ici à te tirer les vers du nez. Si tu n’es pas prêt, tu ne l’es pas.

Je posai ma bière sur la table basse, un peu plus fort que je ne l’avais voulu.

— Mais moi non plus, je ne suis pas vraiment d’humeur ce soir. Pas pour ça. Pas pour… quoi que cette soirée soit censée être.

— Odell—

— Je ne suis pas en colère.

Et je le pensais, en grande partie.

— J’ai juste besoin de réfléchir. Et je ne peux pas le faire avec toi assis là à jouer au mystère devant moi.

Il hocha lentement la tête, comme s’il s’était attendu exactement à cette réaction.

Il se leva et posa sa bouteille.

Je l’accompagnai jusqu’à la porte.

— À mardi, dit-il sur le seuil.

— Ouais.

Je refermai la porte derrière lui.

Je restai le dos appuyé contre la porte et me répétai que j’avais bien fait de le renvoyer chez lui.

Quatre jours plus tard, mes règles arrivèrent un jour plus tôt que prévu, avec des crampes si violentes que l’idée même de recevoir quelqu’un me semblait personnellement insultante.

Vers cinq heures, j’envoyai à Caelen le strict minimum nécessaire pour annuler.

Pas ce soir. Mauvais timing, littéralement. On remet ça.

Je m’attendais à la réaction habituelle.

Un pas de souci, une plaisanterie sur ma malchance, puis plus rien jusqu’à ce que nos emplois du temps se recroisent.

C’était généralement comme ça que se passaient les annulations entre nous.

Sa réponse arriva moins d’une minute plus tard.

Je peux quand même venir ? Aucune attente. J’ai juste envie de te voir.

Je suis sérieuse, je me sens comme une merde. Je ne vais pas coucher avec toi.

Je ne te le demande pas. Je peux apporter de la soupe ou autre chose. Ou rien. Je veux juste être là.

D’accord, tapai-je. Mais ne t’attends pas à passer une bonne soirée. Je suis sérieuse. Je vais être sur le canapé en vieux jogging, à avoir l’air d’un cadavre.

Compris !

Je ne plaisante pas, Caelen.

Je te crois. J’arrive bientôt.

Je posai le téléphone, enfilai par pure provocation le jogging le moins flatteur que je possédais et me répétai que je me fichais de mon apparence puisque rien n’allait se passer ce soir, de toute façon.

J’étais installée sur le canapé, une bouillotte contre le ventre et une rediffusion de quelque chose que je ne regardais même pas, lorsque j’entendis son pick-up entrer dans l’allée, plus tôt que je ne l’avais prévu.

Deux secondes plus tard, on frappa à la porte.

Je ne bougeai pas tout de suite.

Je restai assise encore quelques secondes avant de me lever pour aller lui ouvrir.

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