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Pas comme lui

작가: Roux Noel
last update 게시일: 2026-08-13 20:59:09

POV : Caelen

Le rapport sur la frontière était posé sur mon bureau depuis trois jours sans que je l’aie lu et je ne le savais que parce que Dax venait de me le faire remarquer en déposant une nouvelle copie par-dessus les anciennes.

— Ligne est, dit-il. Les hommes de Halloway ont trouvé une piste olfactive qui traversait la zone près de l’ancienne route coupe-feu. Elle ne semblait appartenir à aucune meute et avait disparu lorsqu’ils ont suivi la piste jusqu’à la crête. Ça pourrait être des solitaires ou des éclaireurs de Fenris qui recommencent à tester jusqu’où vont réellement nos patrouilles avant que quelqu’un ne les remarque.

— Fenris ne serait pas assez stupide.

— Fenris l’a déjà été deux fois cette année.

Je tirai le rapport vers moi et lus la première ligne.

Largeur de la trace correspondant à un mâle adulte, poids estimé de 82 à 91 kilos, démarche irrégulière ; potentiellement blessé ou en fuite.

Mes yeux quittaient sans cesse la page pour aller vers la fenêtre, vers le souvenir précis de la bouche d’Odell contre mon oreille, quatre nuits plus tôt, lorsqu’elle m’avait ordonné de bouger avec une conviction qui n’avait absolument rien à faire au beau milieu d’une évaluation de menace.

— Tu entends ce que je raconte ? demanda Dax, interrompant mes pensées.

— Démarche irrégulière. Potentiellement blessé ?

— C’est la première ligne. J’ai prononcé six phrases depuis.

— J’ai très bien entendu la première.

Il me lança ce regard.

J’en avais déjà assez de ce regard, surtout parce que je ne cessais de le mériter.

— Blessé comment ? demandai-je en forçant mon attention à revenir sur la page. Blessé à la suite d’un combat ou blessé par un piège ? Ce sont deux problèmes différents.

— Halloway pense à un piège. Il y a un morceau de fil métallique pris dans les bois, à une douzaine de mètres du sentier. Vieux et rouillé, pas à nous. Quelqu’un pose des collets là-bas et personne de Blackholt n’est au courant.

— Des chasseurs humains ?

— Terrain trop compliqué. C’est trop loin de la route d’accès pour que quelqu’un s’aventure là sans raison.

— Donc on a une piste non revendiquée, un loup blessé qui n’est pas des nôtres et une ligne de collets qui ne nous appartient pas non plus, le tout à l’intérieur d’une zone de trois kilomètres de notre propre territoire.

Je posai le rapport.

— Ce n’est pas une mise en scène que Fenris prendrait la peine de monter. Quelqu’un vit réellement là-bas.

— C’est ce que je pense aussi. Ce qui signifie qu’on a un problème d’occupation illégale avant d’avoir un problème de frontière. Et je préférerais régler le premier discrètement avant qu’il ne se transforme en conflit ouvert.

— Envoie deux hommes, pas toute la patrouille de Halloway. S’il y a quelqu’un de blessé et effrayé qui vit dans la nature sur nos terres, je ne veux pas voir huit loups lui tomber dessus comme s’ils lançaient un raid. Envoie Ronan. Il est fiable. Et mets-le avec quelqu’un qui sait suivre une piste sans mettre la pression.

— Marisol.

— Marisol. Dis-leur de le trouver, pas de le coincer, et de me prévenir avant que quiconque décide de la suite.

Dax nota les instructions et, quelque part durant les quatre secondes qu’il lui fallut pour écrire deux noms sur son bloc-notes, mon esprit s’égara déjà à nouveau.

— Tu veux que je continue ou tu préfères avoir cette conversation avec toi-même ? demanda Dax.

— Continue.

— Bracket est toujours sur sa revendication des terres de Halloway. Il n’a pas reculé, il s’est simplement fait discret, ce qui est pire. Je parie qu’il attend jeudi pour voir si ton père montre le moindre intérêt pour le conflit avant de prendre officiellement position.

— Mon père ne montrera aucun intérêt. Il ne le fait jamais tant que le problème n’est pas déjà assez gros pour qu’il puisse en rejeter la faute sur quelqu’un d’autre.

Mon père ne tolérait pas les plaintes. Et il supportait encore moins qu’on les lui présente sous forme d’observations, ce qui était la seule manière que j’avais apprise pour réussir à lui dire quoi que ce soit de vrai.

Il m’avait élevé avec une seule leçon, répétée si souvent qu’elle avait fini par s’imprimer dans mes os :

« Un loup qui se perd lui-même a déjà tout perdu. »

J’avais quatorze ans lorsque j’avais compris que cette leçon ne concernait pas vraiment les loups en général.

Elle me concernait, moi.

Et elle avait une conséquence qu’il n’avait jamais formulée à voix haute, parce qu’il n’en avait pas besoin :

Je t’attends au moment où tu me donneras raison.

Depuis, j’avais passé chaque année à faire en sorte que ce moment n’arrive jamais.

Le contrôle n’était pas un trait de caractère dans ma famille. C’était plutôt une armure qu’on ne retirait même pas chez soi, parce qu’on ne savait jamais dans quelle pièce il pouvait entrer.

J’avais vu ce qui arrivait aux loups qui perdaient pied sous son regard.

Il se contentait de se retirer, progressivement et publiquement, jusqu’à ce que le loup en question comprenne exactement à quel point sa vie était devenue plus petite et exactement qui en était responsable.

J’avais vu cela arriver à un oncle, autrefois. Un homme qui avait affiché son deuil trop ouvertement après avoir perdu sa partenaire, qui avait laissé la meute le voir s’effondrer au lieu de gérer ça dans l’intimité.

En deux ans, il n’était plus devenu qu’un homme dont personne ne se souciait vraiment au sein de Blackholt.

Je ne savais pas si mon père ferait la même chose avec moi.

Je ne lui avais jamais donné matière à le découvrir.

Jusqu’à maintenant, apparemment.

— Tu recommences, dit Dax.

— Je fais quoi ?

— Tu pars ailleurs. Tu as ce visage.

— Je n’ai pas de visage particulier.

— Tu as un visage très précis, et je te connais depuis assez longtemps pour le repérer à l’autre bout d’une pièce. Tu l’as depuis deux semaines, par intermittence. Et chaque fois qu’il apparaît, il porte son nom écrit en gros dessus, même si tu ne m’as jamais dit son nom.

Il posa le bloc-notes.

— Je ne te demande pas de me raconter quoi que ce soit. J’ai deux yeux qui fonctionnent et un nez qui fonctionne encore. Quoi que ce soit, ce n’est plus l’arrangement avec lequel tu as commencé. Je n’ai pas besoin des détails pour voir ça.

— C’est sous contrôle.

— Bien sûr que ça l’est. C’est pour ça que tu viens de lire quatre fois la même ligne d’un rapport sur la frontière en dix minutes.

Je baissai de nouveau les yeux vers la page.

Il n’avait pas tort.

— Envoie Ronan et Marisol dès l’aube, dis-je en refermant le dossier. Je veux leur rapport demain soir au plus tard, avant que Bracket n’en entende parler et transforme ça en conflit territorial dont personne n’a besoin. Si c’est un occupant clandestin, je veux qu’ils le trouvent et règlent ça discrètement. Si c’est autre chose, je veux le savoir avant mon père.

— Compris.

Dax se leva et glissa le bloc-notes sous son bras.

— Tu devrais manger quelque chose. Tu as une sale gueule.

— Je vais bien.

— Tu dis toujours ça.

— Parce que c’est toujours vrai.

Il me lança un dernier regard avant de partir.

Nous étions jeudi.

Pas mardi.

Je n’avais aucune raison de la voir avant mardi. Aucun problème logistique qui l’exigeait, rien à confirmer ou à reporter.

Les règles — ses règles, celles que j’avais acceptées — ne comprenaient certainement pas : passe deux jours plus tôt parce que tu n’arrives plus à te concentrer.

Je pris quand même mon téléphone.

Je tapai :

« Toujours bon pour mardi ? »

Puis je supprimai le message.

J’écrivis à la place :

« Je sais qu’on n’est pas mardi… »

Je m’arrêtai une seconde.

Puis j’écrivis :

« Je sais qu’on n’est pas mardi. J’aimerais te voir ce soir, si ça te va. »

C’était trop simple.

Et ça ne ressemblait à rien de ce qu’on se disait habituellement.

C’était trop direct, sans plaisanterie dissimulée pour adoucir la demande, sans termes logistiques derrière lesquels me cacher.

Ça ressemblait à un homme qui demandait clairement quelque chose qu’il voulait.

Et ce n’était pas un genre de message que je lui avais déjà envoyé.

Je pouvais encore le supprimer et attendre mardi comme un homme auquel il restait un peu de discipline.

Mais…

J’appuyai sur envoyer.

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