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Angèle
Le ciel est de la couleur de l’ardoise, un gris lourd et impersonnel qui se moque de la solennité de ce jour. Un froid qui pénètre les os, que mon manteau noir ne peut arrêter. Je me tiens immobile, une silhouette droite et pâle au milieu du petit groupe serré contre le vent, devant la tombe fraîchement creusée.
Le cercueil de mon père est une tache trop luisante, trop neuve, au fond de ce trou de terre. Un dernier achat onéreux, un ultime crédit dont il n’aura jamais à s’acquitter. Une pensée amère qui tord mes lèvres en un rictus que j’espère passer pour de la tristesse.
Je n’ai pas pleuré. Pas à la découverte du corps, pas durant les formalités, pas durant la veillée. Les larmes sont un luxe, un débordement que ma nouvelle réalité ne permet plus. Mon père, l’homme qui m’a appris la valeur des choses, s’est volatilisé en laissant un gouffre de dettes et une seule certitude : un nom.
Néron Valesco.
Le nom résonne dans ma tête, un glas bien plus assourdissant que les paroles creuses du prêtre. Néron Valesco, l’architecte derrière « Valesco & Cie », le roi de la finance prédatrice. L’homme qui, avec un sourire de crocodile, a convaincu mon père de tout investir dans un fonds toxique. Un placement qui a dévoré l’épargne d’une vie, l’usine familiale, et finalement, la volonté de vivre de l’homme qui l’avait créée.
Alors qu’on descend le cercueil, je lève les yeux du trou pour regarder au-delà des têtes courbées. Au loin, derrière les arbres dépouillés du cimetière, la skyline de la ville se découpe, impitoyable et scintillante. Là-haut, tout en haut de la tour la plus arrogante, Néron Valesco doit siroter un cognac, indifférent au petit drame qui se joue en contrebas. Indifférent à la vie qu’il a brisée.
Une colère froide, si intense qu’elle en est presque calmante, se noue dans ma poitrine. C’est ça, mon héritage. Pas l’argent, pas la sécurité, mais cette rage blanche, pure et affûtée comme une lame.
— Je te le promets, papa, je murmure, si bas que les mots se perdent dans le vent. Il paiera.
La promesse n’est pas adressée à un dieu ou à la mémoire du défunt. C’est un contrat que je signe avec moi-même, scellé dans le sol gelé.
Deux mois plus tard. La femme en tailleur noir et chemise blanche, impeccable et impersonnelle, n’a plus rien à voir avec la fille en deuil du cimetière. Je suis devenue un projectile, poli pour une seule cible. Des semaines de préparation intensive. Maintenant, je suis dans l’antre.
Le hall principal du siège de Valesco & Cie est un temple dédié au pouvoir et à l’argent. Du marbre veiné, de l’acier brossé, des murs de verre. L’air est conditionné, silencieux, chargé de l’énergie nerveuse de ceux qui marchent vers leur destin ou leur ruine.
— Angèle Derval pour un entretien avec M. Valesco, j’annonce à la réceptionniste, d’une voix que j’ai travaillée pour qu’elle soit à la fois douce et imparable.
L’ascenseur qui me mène au dernier étage est un cube de verre qui semble défier la gravité. La ville s’éloigne sous mes pieds. Je serre les poings, sentant mes ongles s’enfoncer dans mes paumes. Respect, mais pas de soumission. Intérêt, mais pas d’avidité.
Les portes s’ouvrent dans un silence feutré. Une assistante au visage de glace me conduit à travers un couloir jusqu’à une double porte en acajou massif.
— M. Valesco vous attend.
Je pousse la porte.
Et le temps se fige.
Le bureau est immense, épuré, avec une baie vitrée qui forme un mur entier, inondant la pièce de lumière. Assis derrière un bureau qui ressemble plus à une sculpture qu’à un meuble, Néron Valesco lève les yeux vers moi.
Il est… différent. Les photos ne rendent pas compte de son magnétisme animal. La cinquantaine, cheveux poivre et sel taillés avec une précision chirurgicale. Mais ce sont ses yeux qui me transpercent. D’un gris acier, ils me déshabillent, m’évaluent et me cataloguent en une fraction de seconde. Aucune chaleur, seulement une intelligence froide et une curiosité prédateire.
— Mademoiselle Derval, dit-il. Sa voix est grave, veloutée, une caresse qui peut se muer en coup de fouet. Il ne se lève pas, ne tend pas la main. Il m’invite d’un simple geste du menton à m’asseoir dans le fauteuil en cuir face à lui.
— Monsieur Valesco, je réponds en m’exécutant, espérant que mon cœur battant la chamade n’est pas audible.
NéronLe refus de Rabis reste suspendu dans l'air du bureau, une particule toxique que je ne peux ni absorber ni expulser. Les murs en verre ne reflètent plus que mon propre visage, pâli par la lumière froide des écrans boursiers. Pour la première fois, ce reflet me semble étranger. Un stratège sans stratégie. Un architecte dont la plus belle construction — son héritier — se dresse soudain en ruine volontaire, magnifique et irrécupérable.Il a choisi les cendres.Cette pensée tourne en boucle, inepte, illogique. On ne choisit pas les cendres. On fuit l'incendie, ou on le déclare. On ne s'installe pas dans les débris fumants pour y bâtir une cabane.Et pourtant, c'est ce qu'il fait.Avec elle.Angèle Derval. Je revois son dossier, ses photos. La froide détermination dans ses yeux le jour de l'entretien. Je l'avais prise pour une ambitieuse ordinaire, affamée mais prévisible. J'avais sous-estimé la fureur froide d'une fille endeuillée. Elle n'a pas voulu séduire le pouvoir. Elle a voulu
NéronLe silence est plus assourdissant que les sirènes de la Bourse. Ce bureau, cette tour de verre et d’acier qui est le prolongement de ma volonté, semble étrangement vide. Vide de sa seule présence qui, malgré tout, l’habitait d’une forme de vie.La nouvelle est arrivée à l’aube, discrète, comme un chuchotement venant gâcher le triomphe. Ils n’ont pas pris les avions. Ils n’ont pas utilisé les comptes. L’appartement à Palermo est resté silencieux. Et l’appartement d’Angèle Derval… n’est pas vide.Mon scénario parfait. La fuite des amants traqués, se croyant libres alors que je tenais tous les fils. Un jeu que j’avais imaginé dans ses moindres détours. Leur rébellion, finalement, cadrée, contrôlée, devenue un divertissement pour moi.Ils ont brûlé les fils.Ils sont restés.Dans les ruines que j’avais moi-même créées. Cette pensée me traverse comme un courant électrique, désagréable, nouveau. Ce n’est pas de la colère. C’est… de l’incompréhension. Un mouvement que je n’avais pas an
Angèle J’ouvre les yeux. Il est sérieux.– Il s’attend à ce que nous partions. C’est son scénario. La fuite romantique des amants maudits, recommençant sur les ruines. Il se délecterait de cette idée. De nous contrôler jusqu’au dénouement.Il se lève, me tend la main. Je la prends. Il me relève. Mes jambes sont faibles, mais elles me portent.– Qu’est-ce qu’on fait, alors ?Rabis regarde autour de lui, son regard balayant le saccage. Il semble chercher quelque chose. Puis ses yeux se posent sur la cheminée, vide, propre.– On prend les vraies ruines. Pas celles qu’il nous donne. Pas un appartement à Buenos Aires. On prend celles-ci. Ici. Maintenant.Il marche vers la cheminée, s’accroupit. Il gratte le fond avec ses ongles. Une petite trappe en bois, presque invisible, s’ouvre. Un ancien conduit de cheminée condamné. Il y plonge la main, en sort un vieux coffret en fer rouillé que je n’avais jamais vu.– Qu’est-ce que c’est ?– Les seules choses que mon père n’a jamais pu contrôler.
Angèle Un bruit derrière moi me fait sursauter. Rabis est dans l’encadrement de la porte, pâle, les yeux écarquillés en prenant la mesure du désastre. Il n’est pas resté dans la voiture. Il est venu.– Putain, il souffle, la voix rauque.Il entre, referme la porte derrière lui. Ses pas sont lents, prudents, comme s’il marchait dans une chapelle profanée. Il s’accroupit près de moi, sa main se pose sur mon épaule. Le contact est brûlant à travers le tissu fin de ma robe.– Il est venu ici, je dis, sans reconnaître ma propre voix. Plate. Éteinte.– Ou il a envoyé quelqu’un.– Non. C’est lui. Je le sens.Rabis prend le post-it, le lit. Sa mâchoire se tend. Je vois les muscles saillir sous sa peau. Une colère familière, saine, brute. Pas encore complexe, pas encore empoisonnée par le doute.– Ce n’est qu’un jeu, Angèle. Un dernier coup. Il veut te briser. Te montrer qu’il contrôle tout, jusqu’à la fin.– Il a réussi, je murmure en désignant les dossiers noircis. Tout ce que j’avais. Tout
AngèleLa voiture s’arrête devant l’immeuble que je n’ai pas revu depuis trois jours. Depuis avant. Depuis que je suis entrée dans cette guerre sans savoir que je n’en sortirais pas la même. Le chauffeur, un homme silencieux engagé par Néron lui-même pour cette ultime course, hoche simplement la tête quand je le remercie. Il ne demande rien. Il ne regarde pas Rabis, assis à mes côtés, qui contemple le pare-brise d’un air lointain, l’enveloppe de notre nouvelle vie serrée dans sa main.– Je dois y aller, je dis, la voix plus ferme que je ne le sens. Prendre quelques affaires.Rabis tourne enfin la tête vers moi. Ses yeux, si féroces dans la salle des marchés, sont maintenant empreints d’une lassitude profonde, d’une confusion qui fait écho à la mienne.– Tu reviens ? La question est simple, mais elle pèse des tonnes. Il ne demande pas « viens-tu avec moi ? ». Il demande « reviens-tu ? ». Comme si mon départ était déjà une certitude, et mon retour un miracle improbable.– Oui. Attends-m
AngèleRabis serre les poings, mais il ne dit rien. Le regard fixe de son père semble le transpercer.– Alors c’est tout ? je finis par demander. Vous nous avez manipulés, trompés, joué avec nous… pour nous révéler cette… vérité ?Néron secoue lentement la tête.– Non. Je vous ai préparés.Il retourne à la baie vitrée, contemple la ville une dernière fois.– L’effondrement que vous avez vu sur les écrans n’était qu’un prélude. Dans vingt minutes, Valesco Enterprises déclarera faillite. Tous nos actifs seront gelés. L’empire que j’ai bâti s’effondrera, emportant avec lui des milliards, des carrières, des vies.Il se retourne, et son sourire est presque apaisé.– Mais vous deux, vous serez libres. Libres de mon héritage. Libres de ma folie. Libres de recommencer, si vous en avez le courage.– Pourquoi feriez-vous ça ? s’enquiert Rabis, méfiant.– Parce qu’après quarante ans à bâtir cet empire, j’ai compris une chose : on ne possède rien. On est seulement des gardiens temporaires. Et mon







