Se connecter(Point de vue de Jordan)---Jordan Taylor rentra le dixième jour, tard dans la soirée.Le voyage d'affaires avait été productif. Les contrats étaient signés, les alliances consolidées, les indicateurs au vert. Il aurait dû être satisfait. Il l'était, techniquement. Mais pendant tout le trajet du retour, une sourde inquiétude lui avait noué l'estomac sans qu'il sache pourquoi.Il ne s'était pas demandé comment elle allait. Il ne se posait jamais ce genre de questions. Elle était un pion, un instrument, une variable dans l'équation de sa vengeance. On ne s'inquiétait pas pour un pion.Pourtant, quand la voiture s'arrêta devant le penthouse, il sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.Il monta directement. Il faisait nuit. Le salon était éteint, la cuisine silencieuse. Rosa avait terminé son service. Madame Delacroix était dans ses quartiers. Seule une lampe était restée allumée dans le couloir menant aux chambres.Il posa sa valise, se servit un whisky, et s'apprêtait à gagner
(Point de vue d'Imelda)---Les jours qui suivirent furent un brouillard blanc.Imelda ne parlait plus. Elle répondait par monosyllabes quand on s'adressait à elle, hochait la tête, secouait la tête, exécutait les gestes mécaniques de la survie. Rosa continuait d'apporter ses plateaux. Madame Delacroix continuait de lui jeter des regards glacés. Les autres employés passaient autour d'elle comme on contourne un meuble encombrant, sans la voir, sans lui parler.Celeste, elle, continuait son jeu. Les piques au petit-déjeuner. Les sourires mielleux devant témoins. Les remarques à voix basse quand personne n'écoutait. Mais Imelda ne réagissait plus. Elle avait dépassé la colère. Elle avait dépassé la tristesse. Elle flottait dans un entre-deux cotonneux, une zone grise où plus rien ne pouvait l'atteindre.Elle touchait son bracelet en cuir machinalement, comme on respire. La perle sombre était usée par des années de ce geste. Elle ne savait plus ce qu'elle y cherchait. Son père ? Une prote
(Point de vue d'Imelda)---Le cinquième jour, Celeste entra dans le salon avec son téléphone à la main et un sourire étrange aux lèvres.Imelda était assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux. Elle ne lisait pas vraiment – elle fixait les pages sans les voir, perdue dans ce brouillard intérieur qui était devenu son état normal. La présence de Celeste dans la pièce était une intrusion qu'elle avait appris à ignorer, comme on ignore le bruit d'une circulation lointaine.Mais ce matin-là, quelque chose était différent.Celeste s'assit sur le canapé en face d'elle, croisa les jambes, et posa son téléphone sur l'accoudoir. Elle ne dit rien. Elle se contenta de regarder Imelda avec ce sourire – ce sourire qui n'était pas vraiment un sourire, mais une promesse de cruauté.Puis elle éclata de rire.Un rire léger, cristallin, parfaitement étudié. Elle tenait son téléphone devant elle, les yeux rivés sur l'écran, et riait comme si elle venait de lire la chose la plus drôle du m
(Point de vue d'Imelda)---Jordan partit un mardi matin.Imelda l'apprit par Madame Delacroix, qui frappa à la porte de la chambre conjugale à huit heures précises. Pas de plateau ce matin-là – le rituel du contraceptif était suspendu pendant l'absence de Monsieur. Juste une information, délivrée de cette voix neutre qui ne trahissait jamais rien.« Monsieur Taylor est parti pour un déplacement professionnel. Il sera absent une dizaine de jours. »Imelda hocha la tête, le visage impassible. Mais à l'intérieur, quelque chose se contracta. Une peur sourde, irraisonnée. Jordan n'était pas un mari aimant. Jordan était son bourreau. Mais tant qu'il était là, Celeste portait un masque. Tant qu'il était là, il y avait des limites tacites à ce que quiconque pouvait lui infliger.Maintenant, il n'était plus là.Et Celeste n'avait plus personne devant qui jouer la comédie.---Le premier jour, ce fut presque imperceptible.Celeste descendit pour le petit-déjeuner, élégante dans un chemisier de
(Point de vue d'Imelda)---Le lendemain matin, on frappa à la porte de la chambre bleue.Imelda savait ce qui l'attendait avant même d'ouvrir. Elle s'était réveillée tôt, le corps endolori, les draps tachés, un goût amer dans la bouche. Elle s'était levée avec des gestes lents, mécaniques, et s'était assise au bord du lit pour attendre. Elle n'avait pas pleuré. Elle n'avait plus de larmes.Elle ouvrit la porte.Madame Delacroix se tenait dans le couloir, le plateau à la main. Le même verre d'eau. Le même comprimé blanc.« Madame Taylor. Votre contraceptif. »Imelda regarda le comprimé. Puis elle leva les yeux vers le visage impassible de la gouvernante. Quelque chose en elle avait changé pendant la nuit. L'espoir qui l'avait maintenue en vie s'était éteint quelque part entre le deuxième assaut et le claquement de la porte. Il ne restait qu'une carcasse vide, froide, dure.Elle prit le comprimé entre ses doigts. Un rictus étira ses lèvres – pas un sourire, non. Quelque chose de mécani
(Point de vue d'Imelda)---Un moi s'était écoulé depuis la nuit de noces. Un moi de silence, de nuits vides dans la chambre bleue, de plateaux apportés par Rosa, de regards fuyants du personnel. Imelda avait cessé de compter les jours. Elle survivait, c'est tout. Respirer, manger un peu, dormir mal, recommencer.Ce matin-là, on frappa à sa porte.Ce n'était pas Rosa. Le coup était sec, professionnel, dépourvu de la douceur de la vieille cuisinière. Imelda se redressa dans son lit, le cœur battant.« Entrez. »La femme au chignon strict pénétra dans la chambre bleue. Elle tenait une tablette et portait le même tailleur sombre que lors de leur première rencontre. Son visage était toujours aussi impassible.« Madame Taylor. Monsieur Taylor vous demande de l'accompagner ce soir à un dîner professionnel. La voiture viendra vous chercher à dix-neuf heures. »Imelda cligna des yeux. « Un dîner ?— Oui. Des vêtements vous seront livrés dans l'après-midi. Une coiffeuse et une maquilleuse vien







