L'univers de Lucky Luke est tellement emblématique qu'on en oublie presque l'humilité de ses débuts. Maurice de Bevere, qu'on appellera Morris, naît en Belgique en 1923. Dessinateur autodidacte, il apprend sur le tas dans un studio d'animation avant de rejoindre le journal Spirou. Son inspiration vient des westerns hollywoodiens qu'il adore, mais aussi des bandes dessinées américaines comme 'Les Pieds Nickelés'. En 1946, il crée Lucky Luke pour l’Almanach Spirou, un cowboy solitaire et maladroit à l’origine. Le succès n’est pas immédiat, mais Morris persévère, affine son trait et surtout, il a l’idée géniale de remplacer le cheval Jolly Jumper par un véritable partenaire et d’ajouter le chien Rantanplan pour l’humour. Ce qui est fascinant, c’est sa quête d’authenticité : il part aux États-Unis en 1948, voyage dans l’Ouest, rencontre des vrais cowboys, dessine des paysages et des tenues avec un souci du détail qui deviendra sa marque de fabrique. Cette immersion donne à la série son réalisme et sa saveur unique, bien au-delà de la simple parodie.
Le duo légendaire avec René Goscinny à partir de 1955 change tout. Goscinny apporte la structure narrative, les gags en cascades et des personnages historiques revisités avec humour, comme les Dalton ou Calamity Jane. Morris, lui, se concentre sur un dessin de plus en plus épuré, dynamique et cinématographique. Leur collaboration est une alchimie parfaite : l’un écrit des scénarios brillants, l’autre les porte par son art visuel. Après la mort de Goscinny, Morris continue seul, puis avec d’autres scénaristes, gardant toujours ce style clair et cette ligne claire qui font de Lucky Luke un classique intemporel. Derrière le cowboy qui tire plus vite que son ombre, il y a donc l’histoire d’un artiste passionné, perfectionniste et curieux, qui a passé sa vie à peaufiner son œuvre, faisant de l’univers western un terrain de jeu à la fois drôle et respectueux du genre.