LOGINEllie
– George.
Une voix derrière l'homme, derrière moi, je ne sais plus d'où elle vient, de gauche, de droite, de l'ombre, des murs, du sol, elle remplit tout le garage, elle rebondit contre les parois de béton, s'infiltre dans les fissures, glisse sous les portes, monte jusqu'aux néons qui clignotent, descend jusqu'aux flaques d'huile qui brillent, elle n'est pas forte , elle est calme, elle n'est pas menaçante , elle est impérieuse, elle est grave, froide, tranquille, comme une lame qu'on sort de son fourreau sans bruit, comme une promesse de mort ou de salut , on ne sait jamais, avec ce genre d'hommes, on ne sait jamais si la voix qui vous sauve est la même qui vous condamne.
L'homme à la cicatrice , George , s'immobilise, son bras tremble à peine, la pression de l'arme contre ma tempe diminue d'un millimètre, pas plus, ses doigts hésitent sur la détente, il ne baisse pas l'arme, il attend, il écoute, il obéit, parce que la voix qui a parlé est une voix à laquelle on obéit sans discuter, une voix qui ne se répète pas, une voix qui a déjà tué des hommes pour moins que ça.
– Lâche-la.
Cette fois la voix est plus proche, elle vient de l'entrée du garage, elle a traversé l'ombre à pas lents, elle porte un nom, un ordre, une autorité absolue, et George baisse son arme, le métal quitte ma peau, l'air est plus froid là où il reposait, ma tempe est marquée, je sens un cercle brûlant, une pression fantôme, une mémoire de métal qui restera sur ma peau jusqu'au matin, et George recule d'un pas, il range son arme dans son étui sous sa veste, mais il ne me quitte pas des yeux, il me surveille, il attend le moindre geste suspect, le moindre mouvement brusque, la moindre occasion de me réduire au silence.
Je me retourne lentement, très lentement, par respect pour la menace qui pèse encore sur moi, par peur de déclencher un réflexe que je ne pourrais pas arrêter, mes jambes sont molles, mes mains tremblent, je serre les poings pour les calmer, mes ongles s'enfoncent dans mes paumes, la douleur est nette, précise, réconfortante, elle me rappelle que je suis vivante, que je suis là, que mon cœur bat encore, trop vite, trop fort, mais il bat.
Lucas sort de l'ombre.
Il est debout à l'entrée du garage, dans l'embrasure de la porte métallique entrouverte, et la lumière jaune du lampadaire extérieur dessine sa silhouette comme un fusain sur du papier noir , grand, au moins un mètre quatre-vingt-cinq, mince mais pas maigre, élégant dans son costume qui tombe parfaitement sur ses épaules, et ses épaules sont larges, très larges, un V inversé qui s'évase vers le bas, une taille fine, des jambes longues, une allure de prédateur qui n'a pas besoin de courir parce que sa seule présence suffit à paralyser sa proie.
Il porte un costume noir, taillé sur mesure, je le vois à la façon dont le tissu épouse ses épaules sans tirer, dont la veste tombe juste au bon endroit, dont les manches laissent dépasser exactement un centimètre de chemise blanche, dont le pantalon casse pile sur ses chaussures, et ses chaussures sont italiennes, cirées, noires, brillantes comme des miroirs, pas une poussière, pas une égratignure, des chaussures qui n'ont jamais touché le sol d'un garage comme celui-ci, qui n'ont jamais marché dans la flaque d'huile que j'ai laissée sous l'Audi.
Pas de cravate, les deux premiers boutons de sa chemise blanche sont ouverts, et je vois le début de son torse, une ombre, une promesse, un triangle de peau pâle, la naissance de ses pectoraux, une fine ligne de poils bruns qui descend vers sa ceinture, et sa chemise est en coton égyptien, sans doute, un tissu si fin que je vois le contour de ses muscles en dessous, ses pectoraux, ses abdominaux, la ligne de ses côtes.
Il avance vers moi, ses pas sont lents, réguliers, sans hâte, sans peur, comme s'il traversait son salon, et il traverse le garage comme s'il était chez lui , parce qu'il est chez lui, je le comprends soudain, c'est sa voiture, c'est son garage, c'est son monde, et moi je ne suis qu'une intruse qui a eu la malchance d'être là au mauvais moment.
Son visage apparaît dans la lumière jaune des néons, et il est jeune, vingt-cinq ans, peut-être vingt-six, pas plus, des cheveux bruns, épais, légèrement en désordre comme s'il avait passé ses doigts dedans cent fois dans la journée, une mèche lui tombe sur le front et il ne la repousse pas, elle reste là, rebelle, et ses sourcils sont épais, bien dessinés, d'un brun plus foncé que ses cheveux.
Sa mâchoire est carrée, puissante, la mâchoire d'un homme qui n'a jamais eu à demander la permission, et une ombre de barbe suit la ligne de ses maxillaires, souligne la force de son menton, s'assombrit sur ses joues creuses, et ses pommettes sont hautes, saillantes, des pommettes d'aristocrate ou de prédateur, je ne sais pas, son nez est droit, un peu long, parfaitement symétrique, ses lèvres sont fines mais bien dessinées, la lèvre supérieure un peu plus mince que la lèvre inférieure, et la lèvre inférieure est plus charnue, plus pleine, presque sensuelle.
Mais ses yeux, ses yeux, sombres, presque noirs, d'un brun si profond qu'il paraît noir, comme du café, comme du chocolat, comme l'ébène, profonds comme des puits, comme des abysses, comme des nuits sans lune, et ils me regardent d'une façon que personne ne m'a jamais regardée, comme s'il me voyait vraiment, pas mon visage, pas mon corps, pas ma combinaison crasseuse et déchirée et trop grande pour moi, non, moi, l'intérieur de moi, l'âme de moi, la petite fille de l'orphelinat qui a grandi trop vite et trop seule, et ce regard me traverse, me transperce, me vide, me remplit.
Mon ventre se serre, une chaleur soudaine, viscérale, irradie de mon bas-ventre vers mes cuisses, vers mon sexe, vers mon ventre, vers ma poitrine, je la sens monter, incontrôlable, impérieuse, comme si mon corps avait déjà choisi avant même que mon esprit ait compris, mes lèvres s'entrouvrent, mes narines frémissent, mes mamelons se durcissent sous ma combinaison, mes tétons pointent contre le tissu humide, et une humidité nouvelle naît entre mes cuisses, plus chaude que la sueur, plus intime, plus secrète.
Il est beau, pas beau comme un acteur de cinéma, pas beau comme un mannequin, pas beau comme un homme qu'on croise dans la rue et qu'on oublie une seconde plus tard, il est beau comme un couteau, beau comme un poison qu'on boit en sachant qu'il va vous tuer, beau comme la foudre qu'on voit arriver et qu'on ne peut pas éviter, et je pense : « OK, lui c'est pas un simple client », et dans ce garage souterrain, au milieu de l'odeur du sang et de l'essence, dans la lumière tremblotante des néons fatigués qui clignotent toutes les trois secondes, quelque chose en moi bascule, définitivement, irrévocablement, et je sais que je ne serai plus jamais la même après cette nuit, après cet homme, après ce regard.
Ma voix est plus rauque que je ne le voudrais, plus basse, plus intime. C'est la chambre. Ma chambre. La chambre que je n'ai jamais montrée à personne, pas même à mes maîtresses d'une nuit que je recevais dans des hôtels neutres et anonymes pour ne pas les faire entrer dans mon sanctuaire. Mais elle, ce n'est pas une maîtresse. Ce n'est pas une conquête. Ce n'est pas une femme interchangeable qu'on oublie au petit matin. C'est Ellie. La petite fille de l'orphelinat. La femme du garage. Celle que j'attends depuis seize ans sans le savoir, sans me l'avouer, sans oser y croire. Et je veux qu'elle voie la chambre. Je veux qu'elle voie les étoiles. Elle me suit sans résistance, sans poser de questions, sans hésiter une seconde. Ses doigts se resserrent autour des miens quand je pousse la porte à double battant au bout du couloir, comme si elle sentait, instinctivement, que cette pièce est différente des autres, que cette pièce est importante, que cette pièce est le c
James Je ne lui lâche pas la main. Je ne peux pas lui lâcher la main. C'est une sensation trop étrange, trop nouvelle, trop addictive pour que j'y renonce volontairement. Ses doigts calleux entrelacés aux miens, cette pression tiède et vivante au creux de ma paume, c'est comme tenir un oiseau qui a accepté de se poser, un oiseau sauvage qui pourrait s'envoler à tout instant mais qui choisit de rester, qui choisit la cage de mes doigts, qui choisit la prison de ma main. Chaque petite callosité sur ses phalanges, chaque minuscule cicatrice sur ses jointures, raconte une histoire que je veux connaître, une histoire de travail et de survie et de nuits blanches passées à réparer des moteurs pour payer un loyer. Je veux connaître toutes ces histoires. Je veux qu'elle me les raconte, une par une, jusqu'à ce que je sache tout d'elle, absolument tout, chaque douleur, chaque joie, chaque instant de solitude, chaque petite victoire arrachée à la misère. Je la gui
Il incline la tête, l'air de réfléchir sérieusement à la question. Ses yeux sombres pétillent d'une lueur amusée, cette lueur que j'apprends à reconnaître, que j'apprends à provoquer, que j'apprends à rechercher comme une droguée cherche sa dose, comme une assoiffée cherche une source. Ses doigts tambourinent doucement sur sa cuisse, un tic que je ne lui avais jamais vu, un geste d'impatience contenue, de nervosité masquée, et ça me rend folle de voir que lui aussi, lui, le tout-puissant James Sinclair, peut être un tout petit peu nerveux en ma présence. Juste un tout petit peu. Juste assez pour que je le voie. — Les deux. Je collectionne l'art et les ennuis. Sa voix est grave, veloutée, teintée d'une ironie si fine qu'on pourrait la rater si on ne faisait pas attention, si on n'était pas suspendue à ses lèvres comme je le suis, si on ne buvait pas chacune de ses paroles comme je les bois. Il a fait une blague. Encore une. James Sinclair, le chef
EllieL'ascenseur ralentit et s'arrête avec un ding feutré, presque étouffé, un son qui sent l'argent et la discrétion et les technologies de pointe. La porte coulisse sans un bruit, glisse sur ses rails avec la fluidité d'un couteau dans du beurre, et je me retrouve devant une double porte en bois massif, assez grande pour laisser passer un troll de conte de fées, assez imposante pour intimider n'importe qui. Un groom en livrée s'incline et ouvre la porte sans un mot, comme si j'étais attendue, comme si j'étais une princesse ou une chef d'État ou la reine d'Angleterre, comme si moi, Ellie Parker, la mécanicienne de nuit du garage souterrain, j'avais toujours eu ma place dans ce monde de luxe et de privilèges.Et puis je vois l'intérieur, et ma mâchoire se décroche littéralement. Le souffle coupé. Le cerveau qui freeze. Les neurones qui grillent. Je reste figée sur le seuil, les pieds scotchés au marbre du palier, les yeux écarquillés comme une enfant devant un sapin de Noël géant, et
Je le garde. C'est ma dixième tentative, ma dixième tenue, et je n'ai plus le temps ni l'énergie de changer. De toute façon, je sais qu'il m'enlèvera ce chemisier tôt ou tard. Peut-être dès que je franchirai sa porte. Peut-être avant même que je l'aie salué. Mon corps est en feu. Je ne trouve pas d'autre expression, pas de métaphore plus exacte, pas d'image plus précise. Mon corps tout entier brûle d'un incendie intérieur qui ne s'éteint pas, qui ne faiblit pas, qui monte en intensité à chaque minute qui me rapproche de 20 heures. Mes mains tremblent sans que je puisse les contrôler, un tremblement fin et continu qui trahit mon état. Mes joues sont rouges, constamment rouges, comme si j'avais de la fièvre, comme si j'étais malade. Mes mamelons pointent contre la dentelle de mon soutien-gorge, durs et sensibles, et chaque frottement du tissu contre eux est un supplice et un plaisir. Et entre mes cuisses, une chaleur humide palpite, insistante, obsédante, u
Sa voix n'admet pas de réplique, cette fois. Elle est ferme, définitive, un ordre qui ne souffre aucune contestation. Et pour une fois, pour la première fois de ma vie peut-être, je n'ai pas envie de répliquer. Je n'ai pas envie de lutter, de résister, de prouver que je suis forte et indépendante. Je hoche la tête, une fois, docile, et ce hochement de tête est un acquiescement à tout : à la voiture blindée, au chauffeur en costume, à ce monde de luxe et de privilèges où je pénètre comme une intruse. Il se lève, ajuste sa veste en cuir, jette un dernier regard noir à la porte par où Luis a disparu, puis revient sur moi. Ses yeux s'attardent sur mes lèvres, ces lèvres qu'il n'a pas pu embrasser, sur ma gorge où mon pouls bat la chamade, sur mes seins qui pointent toujours contre le tissu de mon t-shirt. Il secoue la tête, lentement, comme pour s'éclaircir les idées, comme pour chasser les fantasmes qui doivent défiler derrière ses pupill






