Mag-log inEllie
Il sort son arme, je ne l'ai pas entendu la dégainer, je ne l'ai pas vue sortir de sa veste, elle est là soudain, comme née dans sa main, un automatisme, un réflexe, une seconde nature chez ces hommes qui vivent avec le doigt sur la détente même quand ils dorment, et c'est un Glock, je crois, un 9 mm, le métal noir mat qui ne brille pas, qui ne reflète pas la lumière, une arme conçue pour tuer sans se faire voir.
Le métal est froid contre ma tempe, d'une froideur absolue, presque abstraite, comme si ce n'était pas réel, comme si j'étais en train de regarder un film ou de lire un livre ou de rêver, la bouche du canon est un petit cercle noir qui presse ma peau juste au-dessus de l'arcade sourcilière droite, là où l'os est plus fin, plus fragile, plus proche du cerveau, là où une balle entrerait sans rencontrer de résistance et ferait exploser les tissus mous dans un bruit de pastèque qu'on écrase.
Mais le poids est là, la pression est là, l'odeur de l'huile et de la poudre est là, une odeur grasse, métallique, chimique, l'odeur de la mort industrielle, l'odeur des champs de bataille et des règlements de comptes et des garages souterrains à deux heures du matin, et mon cerveau s'emballe, les pensées fusent, se bousculent, s'écrasent les unes contre les autres dans un feu d'artifice de souvenirs et de regrets et de peurs.
Je pense à l'université, à la bibliothèque où j'aimais m'asseoir près de la fenêtre, le nez dans un bouquin de poésie de Sylvia Plath, le soleil sur ma nuque, le silence autour de moi, le sentiment d'être ailleurs, d'être quelqu'un d'autre, d'être une étudiante comme les autres, pas une orpheline, pas une pauvre, pas une fille qu'on menace avec une arme dans un garage.
Je pense à la tasse de café que je buvais trop chaude, trop vite, en brûlant ma langue, à la petite cuillère qui tintait contre la porcelaine, au bruit des pages qu'on tourne, à l'odeur du vieux papier et de la poussière, à cette paix qui n'existe plus, que j'ai perdue quelque part entre la mort de mon père et l'arrêt de mes études et les nuits passées sous des voitures.
Je pense à la boîte à outils que mon père m'a offerte pour mon septième anniversaire, une semaine avant sa mort, une petite boîte rouge en métal avec un cadenas doré trop grande pour mes mains d'enfant, et il m'avait dit en me la donnant : « Tu seras la meilleure, ma fille, la meilleure dans tout ce que tu feras », et j'avais hoché la tête sans comprendre, et le lendemain il était mort, et la boîte est restée sur mon étagère pendant dix-sept ans, vide, parce que je n'ai jamais osé l'ouvrir, parce que l'ouvrir aurait été admettre qu'il ne reviendrait pas.
Je pense que je n'aurai jamais le temps de retourner à la fac, que je ne serai jamais professeur, que je ne tiendrai jamais ma propre classe, que je ne verrai jamais les yeux des élèves s'allumer devant un poème, que je mourrai ici, dans cette flaque d'huile, avec de la graisse sous les ongles et un nom que personne ne retiendra.
Je devrais avoir peur, je devrais supplier, je devrais pleurer, crier, m'évanouir, mais ma voix s'élève, calme, presque désinvolte, comme si on parlait de la pluie et du beau temps, comme si sa vie à lui ne tenait qu'à un fil – ce qui est le cas, parce que j'ai une clé à molette dans la main droite et que je sais où frapper pour briser une rotule.
– C'est une nouvelle mode pour refuser les pourboires ?
Il cligne des yeux, une seconde, une seule, ses paupières grises s'abaissent et se relèvent, décontenancé, son front se plisse, sa bouche s'entrouvre comme s'il cherchait une réponse qu'il n'a pas, son bras tremble à peine, à peine, sur la détente, un micro-tremblement que je sens contre ma tempe à travers le métal, et cette seconde, cette infime fissure dans sa détermination, c'est tout ce que j'ai, ma vie tient à cette seconde, à ce battement de cils, à cette respiration qu'il retient, à cette micro-hésitation entre l'ordre reçu et l'instinct de tuer.
Mon cœur bat si fort que je l'entends dans mes oreilles, un tambour de guerre, une cavalcade, une révolte, il bat dans ma gorge où je sens la pulsation à chaque seconde, dans mes tempes où le sang cogne comme un bélier, dans mon ventre où les muscles se serrent et se desserrent, dans mon sexe où une chaleur sourde s'accumule, inexplicable, presque honteuse, et l'adrénaline a quelque chose d'intime, de viscéral, de primitif, la peur et le désir partagent le même territoire, les mêmes nerfs, les mêmes artères, la même chair qui frémit sous la menace.
Mon ventre se serre, mes cuisses se pressent l'une contre l'autre par réflexe, par pudeur, par besoin, et mon sexe est chaud, vibrant, gonflé, comme si tout mon sang affluait là, dans ce creux que personne n'a touché depuis des mois, et je ne sais plus où la peur commence et où le désir s'arrête, je ne veux plus savoir, tout ce que je sais c'est que je suis vivante, que je suis chaude, que je suis là, que le canon est froid contre ma tempe mais que je ne fermerai pas les yeux, je ne fermerai pas les yeux, je ne fermerai jamais les yeux.
George. Notre George. George qui est mort il y a dix ans, paisiblement, dans sa maison au bord de la mer en Italie. George qui nous a protégés, sauvés, aimés. George qui était plus qu'un ami, plus qu'un employé, plus qu'un frère. George qui a veillé sur notre famille comme sur la sienne. Le garçon a ses yeux, son menton, sa façon de se tenir droit comme un soldat. Il a aussi sa cicatrice — une cicatrice presque identique à celle de George, sur la joue gauche. Et il regarde Rose comme George regardait Isabella, sa femme, avec cette intensité, cette tendresse, cette dévotion absolue. — Lucas, dit Ellie en se levant, les larmes aux yeux. Le petit-fils de George. Je ne savais pas que George avait un petit-fils. — Il ne parlait jamais de sa famille, vous savez, répond Lucas en souriant. Mais il parlait de vous. Tout le temps. Il disait que vous étiez la meilleure chose qui lui soit arrivée, avec sa femme et ses enfants. — Assieds-toi, dis-je en désignant une chaise. Raconte-nous tout.
Rose ferme le poing sur la bague, la serre contre son cœur. Ses yeux verts se remplissent de larmes, mais elle sourit. Un sourire lumineux, éclatant, qui me rappelle tellement son père. — Et un jour, je la donnerai à quelqu'un que j'aimerai ? demande-t-elle. — Oui. Un jour, tu la donneras à quelqu'un que tu aimeras à ton tour. Et ainsi de suite, pour toujours. C'est comme une chaîne, tu comprends ? Une chaîne d'amour qui ne se brise jamais. — Comme les promesses qu'on tient toujours ? — Exactement. Comme les promesses qu'on tient toujours. Elle se jette à mon cou, me serre de toutes ses forces, et je sens ses petites mains s'accrocher à mon dos. Je la serre contre moi, je respire l'odeur de ses cheveux , ce mélange de shampooing à la fraise et d'herbe fraîchement coupée, parce qu'elle passe ses journées dehors avec Fergus , et je ferme les yeux. Ma fille. Ma Rose. L'héritière d'une histoire d'amour qui a traversé les ténèbres pour trouver la lumière. — Maman ? murmure-t-elle c
Ellie Quelques jours après la demande en mariage , la deuxième, la troisième, je ne sais plus combien de fois James m'a demandée en mariage au cours de notre vie , j'appelle Rose dans ma chambre. C'est un après-midi d'automne, les feuilles des chênes commencent à jaunir, et une lumière dorée entre par les fenêtres, projetant des reflets chauds sur les murs tendus de soie ivoire. Rose a onze ans. Elle entre dans la chambre avec cette démarche hésitante qu'elle a depuis peu, cet entre-deux de la préadolescence où l'on n'est plus tout à fait une enfant mais pas encore une femme. Elle porte un jean troué aux genoux, un pull rouge trop grand qui appartenait à Thomas, et ses cheveux noirs et bouclés sont noués en une queue de cheval approximative. — Maman ? Qu'est-ce qu'il y a ? demande-t-elle en s'asseyant sur le bord du lit. — J'ai quelque chose pour toi. Quelque chose de très spécial. Elle me regarde avec cette intensité qu'elle tient de son père, ce regard vert perçant qui semble
L'écrin. Un petit écrin en velours noir, contenant une bague que j'ai fait créer spécialement pour Ellie. Une rose en diamant, avec des pétales d'or blanc et un pistil de saphir, montée sur un anneau de platine. Elle m'a coûté une fortune, mais ce n'est rien comparé à ce qu'elle représente. Elle représente notre histoire, notre amour, notre famille. La petite fille de l'orphelinat qui avait une bague en forme de rose, et le petit garçon qui ne l'a jamais oubliée. J'entends des pas sur le gravier de l'allée, et je me retourne. Ellie apparaît entre les cyprès, vêtue d'une robe bleu pâle qui flotte autour d'elle comme un nuage de soie, ses cheveux dénoués tombant en vagues sur ses épaules. Elle s'est maquillée légèrement, juste un peu de rouge à lèvres et de mascara, et elle est magnifique. Elle est toujours magnifique, même après toutes ces années. Surtout après toutes ces années. — Qu'est-ce que c'est ? demande-t-elle en découvrant la table, les bougies, les roses. — Un dîner. Just
Quand nous arrivons à la villa, la nuit est tombée. Les lumières du perron sont allumées, et Hawthorne nous attend sur le seuil, fidèle à son poste. — Monsieur Sullivan, madame Sullivan. Le dîner est servi. — Merci, Hawthorne. Nous dînerons plus tard. Pour l'instant, je vais coucher les filles. — Bien, monsieur. Je prends Lily dans mes bras, Ellie prend Rose par la main, et nous montons l'escalier de marbre. Les filles sont à moitié endormies, et elles se laissent déshabiller et mettre au lit sans protester. Je borde Lily, embrasse son front, éteins sa lampe de chevet. Ellie fait de même avec Rose, dans la chambre voisine. — Bonne nuit, ma puce. — Bonne nuit, papa. Tu crois que Thomas dort ? — Oui. Il doit être fatigué. — Moi aussi, je suis fatiguée. — Alors dors. Demain, on l'appellera. — Promis ? — Promis. Je referme la porte, rejoins Ellie dans le couloir. Elle me prend la main, et nous descendons au salon, où un feu crépite dans la cheminée. Nous nous asseyons sur le
Rose pleure. Elle a onze ans maintenant, et elle est en pleine crise d'adolescence précoce. Elle essaie de cacher ses larmes derrière ses cheveux, de faire semblant que tout va bien, mais ses épaules tremblent et sa voix s'étrangle quand elle parle. — Tu reviens quand ? demande-t-elle d'une voix brisée. — Bientôt. Je te le promets. — Comme à l'orphelinat ? — Comme à l'orphelinat. C'est devenu notre phrase rituelle, notre formule magique. "Comme à l'orphelinat." Cela signifie : je reviendrai, je ne t'abandonnerai pas, tu peux compter sur moi. Cela signifie que les promesses des Sullivan sont des promesses qu'on tient. Lily, sept ans, ne comprend pas vraiment ce qui se passe. Elle voit son grand frère s'en aller, elle voit les cartons, elle voit les larmes, et elle pleure aussi, par mimétisme, par solidarité, parce que c'est ce qu'on fait quand tout le monde pleure. — Pourquoi Thomas s'en va ? demande-t-elle en tirant sur ma manche. — Parce qu'il va à l'université, ma puce. Pou
JamesElle plaisante. Je n'en reviens pas. George vient de lui coller un Glock 9mm sur la tempe. Elle a senti le métal froid contre sa peau, la pression du canon sur l'os fragile de son crâne, juste au-dessus de l'arcade sourcilière, là où une balle entrerait sans rencontrer de résistance et transf
James Elle l'a prise sans dire merci. Ses doigts étaient froids, des doigts d'enfant qui n'avait pas mangé à sa faim, qui n'avait pas dormi dans un lit chaud, qui n'avait pas été serrée dans des bras aimants depuis des jours. Elle a glissé la bague à son annulaire. Elle était trop grande pour elle.
James Ma poitrine se serre. C'est un tiraillement physique, une pression sous le sternum, une contraction des muscles intercostaux qui me coupe le souffle une seconde, deux secondes, trois secondes. Je n'ai pas ressenti ça depuis des années. Peut-être jamais. J'ai connu des femmes, beaucoup de fem
James Je la dévisage et le monde s'arrête. Il s'arrête vraiment, je ne parle pas de métaphore ni de figure de style ni de ces formules creuses qu'on lance dans les dîners mondains pour faire joli. Le monde s'arrête. Les néons cessent de clignoter au-dessus de nos têtes. La rumeur de la ville s'étei







