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Chapitre 6 – Le regard

Penulis: Déesse
last update Tanggal publikasi: 2026-04-30 21:59:45

James

Je la dévisage et le monde s'arrête. Il s'arrête vraiment, je ne parle pas de métaphore ni de figure de style ni de ces formules creuses qu'on lance dans les dîners mondains pour faire joli. Le monde s'arrête. Les néons cessent de clignoter au-dessus de nos têtes. La rumeur de la ville s'éteint derrière les murs de béton. Même le sang dans mes veines suspend sa course, comme s'il retenait son souffle, comme s'il attendait la permission de continuer à circuler.

Elle a de la graisse sur la joue, une traînée noire qui part de sa pommette et descend jusqu'à sa mâchoire en dessinant une courbe qui suit l'os, et je ne vois pas la saleté quand je regarde cette traînée, je vois une peinture de guerre, un tatouage rituel, la marque d'une guerrière qui sort d'un combat dont personne ne sait rien. Une mèche brune lui tombe dans l'œil droit, une mèche épaisse, lourde de sueur et de poussière, et elle souffle pour l'écarter d'un mouvement venu du fond de l'enfance, un geste si simple, si pur, si dépourvu de coquetterie que j'en ai la poitrine qui se fend en deux.

Sa combinaison est déchirée au niveau de la hanche. La déchirure n'est pas récente. Elle est ancienne, irrégulière, bordée de fils effilochés qui prouvent qu'elle n'a jamais été recousue, qu'elle n'a jamais été soignée, qu'elle est là depuis des semaines ou des mois comme une blessure qu'on laisse cicatriser toute seule parce qu'on n'a pas le temps de s'occuper de soi. Et par cette déchirure, je vois un bout de sa peau, juste au-dessus de l'os iliaque, là où la chair est plus tendre, plus fine, plus vulnérable. La peau est pâle. Très pâle. Presque translucide dans la lumière jaune des néons qui boivent l'huile et la crasse et les années. Je devine le tracé bleu d'une veine sous la surface, une veine qui bat, je le sais, qui bat au même rythme que son cœur, et cette veine fragile sous cette peau pâle est la chose la plus précieuse que j'aie jamais vue.

Elle est magnifique.

Le mot est trop petit. Trop sage. Trop domestiqué. Il faudrait inventer un langage nouveau pour dire ce qu'elle est vraiment, cette fille accroupie derrière un pare-chocs avec une clé à molette dans la main et la mort dans les yeux. Elle n'est pas belle comme les femmes que je fréquente, les mannequins anorexiques qui sourient sur commande, les actrices botoxées qui récitent des scripts de séduction, les héritières qui portent des robes à cinquante mille euros et des parfums qui coûtent plus cher que ce qu'elle gagne en un an. Non. Elle est belle autrement. D'une beauté brute, sauvage, organique. Une beauté de survivante qui n'a jamais eu le temps de se regarder dans un miroir assez longtemps pour savoir qu'elle est belle, qui n'a jamais eu personne pour le lui dire, qui ne le croirait pas si on le lui disait.

Ses yeux sont fatigués. Cernés. Rougis par les nuits blanches et la poussière et la fumée des moteurs. Mais ils brillent. Ils brillent d'une flamme que j'ai cherchée toute ma vie sans jamais la trouver, une flamme qui refuse de s'éteindre même quand tout le reste s'éteint autour d'elle, même quand le vent souffle, même quand la pluie tombe, même quand la mort se tient à dix centimètres de son visage avec un Glock chargé. Elle a les yeux d'une femme qui a traversé l'enfer et qui en est revenue les mains sales et le cœur intact.

Ses mains. Je regarde ses mains. Elles sont couvertes de cambouis, les ongles noirs, les jointures éraflées par les boulons et les écrous et les outils. Des mains de travailleuse. Des mains de pauvre. Des mains qui ne portent pas de vernis, pas de bijoux , sauf cette bague, cette bague en argent bon marché que j'ai reconnue immédiatement. Ces mains-là racontent une histoire que les femmes de mon monde ne connaissent pas. Une histoire de solitude et de labeur et de nuits passées à serrer des écrous pour payer un loyer. Une histoire de survie, aussi, de résistance, de refus obstiné de s'effondrer.

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