Mag-log inAva
La Sicile ne nous accueillait pas ; elle nous épiait, tapie derrière ses persiennes closes et ses secrets millénaires. À travers les vitres blindées de la berline noire qui fendait la chaleur de plomb de ce mois de juillet, Palerme se révélait comme une courtisane décrépite, somptueuse sous ses dorures écaillées, mais dont le regard restait assassin. L'air qui parvenait à s'infiltrer par les buses d'aération était saturé d'une signature olfactive brutale : un mélange de sel marin corrosif, de poussière de pierre calcinée et cet effluve sucré, presque écœurant, de citrons abandonnés à la décomposition sous le soleil impitoyable.
Ici, la lumière n'était pas dorée et vibrante comme celle de Naples. Elle était d'un blanc cru, chirurgical, aveuglant. Une clarté qui transformait chaque ruelle en un trou noir où semblaient se terrer des siècles de vendettas et de silences payés au prix du sang. C'était une terre qui n'oubliait rien, et j'avais le sentiment que chaque pierre du pavé nous jugeait, pesant le poids de nos alliances et la fragilité de nos promesses. Je me sentais étrangère, une intruse dans ce sanctuaire de l'omerta, et pourtant, mon alliance pesait une tonne à mon doigt, me rappelant que j'étais désormais liée à l'âme même de ce système.
À mes côtés, Vincenzo n'était plus l'homme dont le souffle s'était mêlé au mien sous les voûtes de satin noir la veille. Il avait revêtu son masque de fer, redevenant le prédateur dominant, mais je percevais une nuance nouvelle : celle d'un lion pénétrant sur le territoire d'un autre souverain. Son costume de lin bleu nuit, d'une coupe impeccable, semblait soudain trop étroit pour l'agitation qui le dévorait. Ses doigts longs et puissants, ces mains qui savaient m'offrir les sommets du plaisir, martelaient son genou avec une régularité de métronome. Ce tic nerveux était une fissure, l’aveu d’une vulnérabilité qu’il tentait d’étouffer par une posture de marbre.
Je le regardai de profil. Sa mâchoire était si contractée que je craignais de l'entendre se briser. L'éclat de la lumière sicilienne soulignait la cicatrice sur sa tempe. Il semblait absorber la noirceur de l'île, se transformant en une extension de ce paysage aride et impitoyable.
Je posai ma main sur la sienne, recouvrant ses phalanges blanchies par la tension. Sous ma paume, je sentis le tressaillement de ses muscles, une énergie sauvage, électrique, prête à exploser. Il sursauta presque, comme si mon contact l'avait brûlé, avant de tourner lentement la tête vers moi. Ses yeux marron, d'ordinaire si profonds et habités, étaient voilés par une brume d'anxiété que même son aura de parrain ne parvenait pas à dissimuler totalement. C'était un regard que je n'aimais pas ; il y avait de la culpabilité cachée derrière la brume, une ombre que je n'arrivais pas encore à nommer.
Sans prononcer un mot, il saisit ma main, l'élevant jusqu'à son visage avec une lenteur rituelle qui m'arracha un frisson. Il déposa un baiser brûlant sur mon alliance, puis un autre, plus long, plus possessif, sur le diamant bleu qui étincelait à mon annulaire. Le contraste entre la rugosité de sa barbe de trois jours et la finesse du bijou déclencha une onde de chaleur qui courut de mon poignet jusqu'au creux de mon ventre. Malgré la climatisation, une perle de sueur coula entre mes seins.
« Qu’est-ce qui te tracasse, Vincenzo ? Le silence dans cette voiture devient plus lourd que la canicule dehors. On dirait que tu t'apprêtes à entrer dans une fosse aux lions. Ou que tu reviens sur les lieux d'un crime que tu as commis toi-même. »
Il laissa échapper un soupir rauque, un son qui semblait arraché au plus profond de ses poumons. Il appuya sa tête contre le cuir du siège, fermant les yeux comme pour chasser des fantômes que je ne pouvais pas voir.
« Livio Romano. Le vieux lion a réclamé un service, Ava. Et on ne refuse rien à un membre des cinq familles. Surtout pas quand on lui doit ce que je lui dois. Les dettes d'honneur ne connaissent pas de prescription. »
Je me redressai, l'instinct en alerte. Depuis mon entrée dans l'orbite des De Luca, j'avais compris que les "services" étaient les fils invisibles qui tissaient le linceul des imprudents. Le pouvoir de Vincenzo n'était pas un trône isolé ; c'était un maillon d'une chaîne dont je découvrais chaque jour la longueur.
« Quel genre de service ? Vincenzo, regarde-moi. On ne fait pas un détour par Palerme avant notre lune de miel pour une simple poignée de main. Tu es tendu comme une lame de rasoir. Tu as peur. Pas pour ta vie, mais de quelque chose d'autre. »
Il ouvrit les yeux, un éclair de lassitude y brillant sous la lumière crue.
« Pour comprendre, il faut que tu saches… Palerme n’a pas toujours été si calme. Livio a envoyé en exil ses enfants à Naples pendant plusieurs années, craignant pour leur vie lors de la dernière grande purge orchestrée par les clans rivaux à son pouvoir. J’ai grandi avec Aurora, la fille de Livio, et ses deux frères. Pour garantir l'alliance entre nos deux sangs, des fiançailles avaient été scellées entre Aurora et moi alors qu’elle n’était qu’une enfant. C'est la loi du sang, Ava. Les mariages ne sont pas des unions de cœur, ce sont des traités de paix gravés dans la chair des héritiers. C’est une pratique normale au sein des cinq familles. Comme pour mes parents. »
Une onde de choc me parcourut, glacée malgré la température suffocante. Vincenzo, fiancé à une autre. L'image de Paola me revint à l'esprit, mais ce que je ressentais ici était plus viscéral. C'était le poids d'une tradition antique, d'un engagement pris bien avant que je ne croise son chemin. Je sentis une pointe de jalousie, une piqûre d'aiguille au cœur de mon ego.
« J’ai rompu ce contrat quand j’ai pris la tête du clan, » poursuivit-il, sa voix se faisant tranchante. « J’avais besoin d’une autre image. Une alliance plus… stratégique. Je ne voulais pas être enchaîné à la vieille Sicile. Les Romano ont accepté, officiellement. Livio a compris que les temps changeaient. Aujourd’hui, Livio veut que j’intervienne car Aurora refuse de se marier avec le prétendant qu'il lui a choisi. Elle est peu plus jeune que toi quand tu as pris la décision de te marier avec moi. Elle s'est réfugiée dans les ordres, utilisant Dieu comme ultime acte de rébellion. »
La voiture s’immobilisa enfin devant une grille monumentale en fer forgé, ornée de blasons dont la peinture s'écaillait sous l'assaut du sel marin. La villa des Romano était une forteresse baroque, une accumulation de pierres ocre entourée de jardins si denses qu'ils semblaient vouloir dévorer la demeure. L'air y était plus frais, mais chargé d'une humidité qui collait aux vêtements. Vincenzo m'aida à sortir, sa main serrant la mienne avec une force presque douloureuse, comme s'il craignait que le sol sicilien ne m'aspire si je m'éloignais trop de lui.
À peine avions-nous posé le pied sur le gravier qu'une scène d'une violence verbale inouïe éclata sur le perron de marbre. Un homme à la stature imposante, le visage brûlé par le soleil et strié de rides profondes, hurlait sur une silhouette frêle. C'était Livio Romano, et en face de lui, elle. Aurora. Elle portait l'habit des novices, une cornette immaculée encadrant un visage d'une beauté angélique, presque irréelle, dont les yeux noirs jetaient des éclairs de haine pure. Elle descendit les marches quatre à quatre, ses voiles volant derrière elle comme les ailes d'un corbeau blessé.
Elle s'arrêta brusquement devant Vincenzo, ignorant totalement ma présence, comme si je n'étais qu'un élément du décor, un accessoire sans importance à son bras.
« Vincenzo ! Dis-lui ! Dis à cet homme sans cœur qu'il ne peut pas me vendre comme on vend une bête ! Raisonne-le, par pitié, il n'écoute que toi ! »
Elle posa sa main sur le bras de Vincenzo. Un geste familier, trop familier. Je vis Vincenzo se raidir, ses yeux cherchant les miens par-dessus l'épaule d'Aurora. Livio, sur le perron, cracha au sol de mépris.
Aurora ne lui laissa pas le temps de parler et s'engouffra dans les profondeurs des jardins, ses pas soulevant de petits nuages de poussière blanche.
« "Un peu plus jeune", Vincenzo ? Elle a l'air d'une enfant qu'on envoie au sacrifice. Quel âge a-t-elle exactement ? »
Vincenzo se frotta la nuque, le regard fuyant vers les pins parasols.
« Elle a vingt-quatre ans... il me semble. »
Je le dévisageai, mon sang commençant à bouillonner sous l'effet de l'injustice flagrante de leur monde.
« Elle a dix ans de moins que toi et six ans de moins que moi. Quand vous étiez "fiancés", elle en avait quoi ? Dix ? C'est de la folie pure, Vincenzo. C'est du détournement d'innocence érigé en système politique. Et tu es censé la convaincre de se soumettre ? »
Vincenzo semblait vouloir s'enfoncer sous terre, une vision rare pour le parrain de Naples. Je laissai échapper un rire nerveux.
« Va voir le patriarche, Vincenzo. Va le gérer et ses ambitions dynastiques. Moi, je m'occupe de ton ex-fiancée et de sa crise mystique. Nous avons des choses à nous dire, entre "marchandises" de luxe. »
Vincenzo parut hésiter. Il jeta un regard vers Livio qui nous attendait sur le perron, une main sur la hanche, l'autre tenant un cigare éteint.
« Sois prudente, Ava. Aurora est... complexe. Elle a été élevée pour être une reine. »
« Ne t'inquiète pas pour moi, Vincenzo. J'ai survécu à bien plus dangereux qu'une future nonne en colère. »
Je m'enfonçai à mon tour dans le jardin, suivant le sillage de son parfum — un mélange de rose ancienne et d'encens. Le labyrinthe était étouffant : jasmin, fleur d'oranger et eucalyptus se battaient pour la moindre parcelle d'air. Je trouvai Aurora près d'une fontaine de marbre dont l'eau croupie ne rafraîchissait rien. Ses doigts égrenaient un chapelet avec une frénésie qui n'avait rien de spirituel. Elle ne se retourna pas lorsque j'approchai.
« Je suppose que tu es Aurora, » dis-je doucement, ma voix ferme malgré le tumulte intérieur.
Elle se retourna vivement. Ses yeux étaient d'un noir abyssal. Elle m'observa avec une curiosité impolie, détaillant ma robe, mes chaussures, avant de s'arrêter longuement sur mon alliance. Un rictus amer étira ses lèvres.
« Et toi, tu es Ava. La femme qui a réussi l'impossible : mettre une laisse au loup de Naples. On en parle jusqu'ici, tu sais. L’ange qui a séduit le parrain. »
« Je ne l'ai pas séduit, Aurora. Nous nous sommes reconnus dans la douleur. C'est très différent. »
« La douleur... Elle laissa échapper un rire sans joie. Tu ne sais rien de la douleur, Ava. Pourquoi es-tu là ? Pour me dire que le mariage est une bénédiction ? »
« Non. Pour te dire que le devoir est une prison, mais qu'il y a plusieurs manières d'en sortir. Pourquoi ce costume ? Tu ne crois pas en Dieu, n'est-ce pas ? »
Elle s'approcha de moi, si près que je pouvais voir les battements de son cœur à travers le tissu de sa guimpe.
« Je déteste Dieu mais c’est ma seule arme. Mon père veut me marier à un cousin de Calabre. Un porc brutal qui traite ses chiens mieux que ses femmes. Je préfère le silence des cloîtres, Ava. Je préfère la chasteté éternelle au contact de cet homme. Le Christ ne viendra pas réclamer son dû chaque nuit dans mes draps en sentant le tabac et le sang. Vincenzo, lui, était différent... »
Cette dernière phrase tomba comme un couperet. La jalousie que je ressentais monta d'un cran, devenant presque physique, une brûlure dans ma gorge.
« Vincenzo est mon mari, Aurora. Il est venu ici pour t'aider parce qu'il se sent redevable. »
« Est-ce qu'il te l'a dit ? Ou est-ce que tu essaies de t'en convaincre ? » demanda-t-elle avec une cruauté tranquille. « Vincenzo et moi... nous avons des secrets que tu ne pourras jamais partager. Des secrets d'enfance, des secrets de sang. On ne guérit jamais vraiment de la Sicile, Ava. Et lui encore moins que les autres. »
Je m'assis sur le rebord de la fontaine. La pierre était brûlante sous mes mains. Je devais garder mon calme. Cette gamine cherchait à me déstabiliser, à planter des graines de doute dans mon esprit.
« Aurora, écoute-moi bien. Notre histoire à nous n'a rien d'un conte de fées. J'ai vu sa noirceur, j'ai vu ses démons. On a perdu notre enfant. On a traversé l'enfer ensemble. La vie nous a arraché ce que nous avions de plus précieux, et c'est dans ces cendres qu'on a trouvé notre vérité. Le mariage n'est pas forcément une tombe. Parfois, c'est le seul endroit où l'on peut forger son propre pouvoir. Si tu épouses cet homme, tu peux devenir sa reine, ou tu peux devenir sa ruine. Mais dans un couvent, tu ne seras qu'une ombre parmi les ombres. »
Je vis son hostilité céder la place à une sorte de curiosité morbide. Mes paroles sur la perte de l'enfant semblèrent l'atteindre.
« Je suis désolée... pour le bébé, » murmura-t-elle. « Vincenzo... il aurait été un père incroyable. »
Nous restâmes silencieuses un long moment, le seul bruit étant celui des cigales et le clapotis de l'eau sale. Puis, nous vîmes Vincenzo et Livio apparaître au bout de l'allée. Vincenzo nous rejoignit, son regard cherchant immédiatement le mien, une inquiétude palpable dans ses traits.
« Aurora, » dit-il d'une voix qui ne souffrait aucune contestation. « Ton père t'attend. Nous avons trouvé un compromis : tu ne te marieras pas cette année. Tu iras à Florence, pour "réfléchir", sous la garde de tes tantes. Mais tu retires ce voile. Immédiatement. »
La jeune femme se leva, un sourire de triomphe aux lèvres. Elle avait gagné du temps. Mais ce qu'elle fit ensuite dépassa tout ce que j'avais imaginé. Elle se jeta au cou de Vincenzo. Elle le serra avec une ferveur qui n'avait rien de fraternel, rien d'amical. Elle colla son corps au sien, ses mains s'attardant dans sa nuque, ses doigts s'enfonçant dans ses cheveux sombres. Elle semblait savourer mon malaise, ses yeux ancrés dans les miens par-dessus l'épaule de mon mari. Elle me défiait ouvertement.
Vincenzo la repoussa doucement, mais pas assez vite à mon goût. Il semblait gêné, presque honteux. Aurora s'éloigna de quelques pas, puis se retourna vers moi avec un sourire venimeux.
« Au fait, Vincenzo… Est-ce que tu as déjà raconté à Ava notre escapade à Rome ? Ce "plan à trois" mémorable avec Matteo dans la suite du Hassler ? On fêtait ma majorité, tu te souviens ? Je me demande si elle sait à quel point tu peux être… inventif quand tu n'as pas de compte à rendre à une épouse. »
Le monde s'arrêta de tourner. Le sang se retira de mon visage si violemment que j'eus un vertige. Le silence qui suivit fut d'une violence absolue, brisé seulement par le rire cristallin d'Aurora qui s'éloignait vers la villa. Je fixai Vincenzo. Il était blême, ses traits figés dans une expression de culpabilité qui me lacéra les entrailles. Ses mains, d'ordinaire si sûres, tremblaient légèrement.
« Ava... » commença-t-il, sa voix n'étant plus qu'un murmure rauque.
« Ne dis rien, Vincenzo. Pas un mot ici. »
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Le trajet jusqu'à l'hôtel fut un supplice. Je refusais qu'il me touche, je refusais même de le regarder. La jalousie n'était plus une piqûre, c'était un acide qui rongeait tout sur son passage. Chaque image de lui avec elle, avec Matteo — cet homme qu'il appelait son frère d'armes — me donnait envie de hurler.
Dès que la porte de la suite de l'Hôtel des Palmes se referma, la tension explosa. Je me retournai et je le giflai de toutes mes forces. Un impact sec, violent, qui me fit mal à la main mais qui ne calma en rien ma fureur.
« Un plan à trois, Vincenzo ? Avec Matteo ? Et cette gamine qui venait d'avoir dix-huit ans ? Et tu oses me parler de loyauté ? Tu oses me regarder dans les yeux et me dire que je suis la seule ? »
Il se redressa lentement, une trace rouge barrant sa joue gauche. Son regard était sombre, orageux.
« C'était avant toi, Ava ! J'étais un homme perdu, je cherchais l'oubli dans tout ce qui pouvait m'étourdir. C'était de la débauche, je ne le nie pas. Mais ça n'avait aucun sens ! »
« "Aucun sens" ? » Je criai, ma voix étranglée par les larmes que je refusais de verser. « Elle s'en souvient, elle ! Elle s'en sert comme d'un poignard pour me montrer que je ne possède qu'une part de toi ! »
Je marchais de long en large dans la chambre, la soie de ma robe bruissant comme un avertissement. La colère se mêlait à une douleur sourde. Je me sentais trahie, non par l'acte lui-même, mais par le secret. Par le fait qu'il l'ait laissée m'humilier ainsi.
« Tu l'as laissée faire, Vincenzo. Tu as laissé cette gamine me piétiner. »
« Qu'est-ce que tu voulais que je fasse ? Que je la tue devant son père ? »
« Je voulais que tu sois l'homme que tu prétends être ! »
Sans réfléchir, poussée par une impulsion sauvage, je commençai à défaire les boutons de ma robe. Mes doigts tremblaient de fureur, de mépris, mais aussi d'un désir paradoxal, sombre et urgent. Je voulais effacer son passé. Je voulais le marquer si profondément qu'aucune autre image ne pourrait jamais subsister dans son esprit.
« Si tu aimes tant l'inventivité, Vincenzo, » dis-je en laissant tomber la robe à mes pieds, « voyons si tu es capable de gérer une femme qui te hait autant qu'elle t'aime en ce moment même. Voyons si je peux te faire oublier chaque seconde passée dans ce lit à Rome. Voyons si tu es assez homme pour me posséder totalement, ici et maintenant. »
Je restai en sous-vêtements de dentelle noire, défiant son regard. Vincenzo laissa échapper un grognement qui n'avait plus rien d'humain. Il arracha sa veste, les jetant au sol. Il me rejoignit en deux enjambées, sa puissance physique m'écrasant presque. Ses mains s'écrasèrent sur la vitre de la porte-fenêtre de chaque côté de ma tête, m'emprisonnant dans son odeur de tabac, de cuir et de désir brut.
« Tu veux que je sois le monstre que tu imagines ? Tu veux voir la noirceur dont elle parlait ? »
Sa bouche s'abattit sur la mienne avec une sauvagerie inédite. Ce n'était pas un baiser de réconciliation, c'était une lutte pour la domination. Je lui rendis sa violence, mes ongles s'enfonçant dans ses épaules à travers sa chemise, ma langue cherchant la sienne dans un combat sans merci. La jalousie s'était muée en une pulsion sexuelle dévastatrice, un besoin viscéral de réclamer ce qui m'appartenait.
Il me souleva sans effort, mes jambes s'enroulant instinctivement autour de sa taille. Je sentais la dureté de son désir contre mon ventre, une promesse de douleur et de plaisir. Il me porta jusqu'au lit et me jeta sur le matelas avec une rudesse qui m'arracha un cri de surprise. Il fit glisser son pantalon. Je fis sauter les boutons de sa chemise. Il déchira ma culotte de dentelle d'un geste sec.
« Regarde-moi, Ava ! » rugit-il en saisissant mon menton pour forcer mes yeux à rencontrer les siens, injectés de sang. « Regarde l'homme que tu as créé ! Il n'y a jamais eu personne d'autre que toi dans mon cœur, mais si c'est ma chair que tu veux punir, alors fais-le ! »
Il me retourna brusquement sur le ventre, m'écrasant contre les draps de lin frais. Je sentis ses mains massives pétrir mes fesses avec une possession farouche, laissant des marques rouges qui brûlaient. Il écarta mes jambes avec une autorité absolue.
« Tu veux savoir ce que j'ai fait à Rome ? » murmura-t-il contre mon oreille, son souffle brûlant ma peau. « Je vais te montrer ce que je réserve à la seule femme qui possède chaque fibre de mon être. »
Il me pénétra d'un coup sec, massif, sans préambule. Le souffle me manqua, un cri d'extase et de douleur se mourant dans l'oreiller que je mordais pour ne pas hurler. C'était une union brutale, presque désespérée. À chaque va-et-vient, le lit de bois massif grinçait, un rythme obsédant qui semblait résonner dans toute la pièce.
« Plus fort ! » criai-je, la tête enfouie dans la couverture, mes cheveux s'étalant sur le lit comme une traînée d'encre. « Ne t'arrête pas, Vincenzo ! Détruis-les ! Efface-les de ta mémoire ! »
Ses mains trouvèrent mes cheveux, les tirant vers l'arrière pour m'obliger à cambrer le dos, exposant ma gorge à ses baisers voraces. La douleur de la traction se mêlait à l'extase de la pénétration, créant un cocktail explosif qui me faisait perdre tout sens de la réalité. Il était en moi comme un démon exorcisant ses propres péchés. Je sentais ses muscles saillants contre mon dos, la chaleur de son torse collant à ma peau moite de sueur.
Le plaisir monta comme une marée de feu, partant de mon bas-ventre pour envahir tout mon corps. Je n'étais plus qu'un amas de nerfs et de gémissements. La jalousie s'évaporait, consumée par la certitude physique de son appartenance. Il était mien. Dans cette violence, dans cette urgence, il me prouvait qu'aucune autre femme ne pourrait jamais supporter l'intensité de ce qu'il était.
Il me retourna de nouveau, me prenant face à lui, me soulevant pour que je puisse le chevaucher. Ses yeux, sombres et brillants de larmes d'effort, ne quittaient pas les miens. Nos respirations étaient synchronisées, deux bêtes blessées cherchant le salut l'une dans l'autre.
« Toi... Ava... Rien que toi. Toujours. Même quand je suis un salaud, même quand je te blesse... c'est toi que je cherche. »
L'orgasme me frappa avec la puissance d'un séisme. Mes muscles se contractèrent autour de lui dans un spasme interminable, m'arrachant un cri de pure agonie extatique qui sembla durer une éternité. Vincenzo s'enfonça une dernière fois au plus profond de moi, son corps secoué de soubresauts, déversant sa rage, sa culpabilité et son amour en moi.
Nous restâmes là, entrelacés, nos cœurs battant à l'unisson comme des tambours de guerre. L'air de la chambre était saturé d'électricité et de l'odeur du sexe. La chaleur de l'île s'infiltrait par les fenêtres, mais le froid de la trahison avait été consumé par le feu de nos corps.
Je posai ma tête sur son torse puissant, écoutant le tumulte de son cœur qui se calmait lentement. Mes doigts tracèrent les marques que j'avais laissées sur son dos.
« Si tu recommences à me cacher des choses, Vincenzo, » murmurai-je enfin, ma voix brisée mais implacable, « je te jure que je te tue dans ton sommeil. Je ne supporterai pas une autre Aurora. »
Il esquissa un sourire sombre, un sourire de prédateur qui a trouvé sa moitié, et déposa un baiser tendre sur mon front trempé de sueur.
« Je n'en attends pas moins de toi, ma reine. Mais sache une chose : Aurora n'est qu'un fantôme. Toi... toi, tu es ma réalité. Et je brûlerai le monde entier, Sicile comprise, pour que tu ne l'oublies jamais. »
AvaLa matinée avait commencé dans une douceur trompeuse, une de ces aubes napolitaines où la ville semble demander pardon pour sa violence habituelle. La lumière filtrait à travers les persiennes du manoir, découpant des lattes d’or sur le parquet ciré. Dans la salle à manger, l’air était saturé de l’odeur riche, presque huileuse, des grains de café fraîchement moulus et du parfum plus éthéré des lys blancs disposés dans un vase en cristal de Murano. C’était mon moment préféré : celui où le monstre et la femme d’art se retrouvaient autour d’une table, feignant une normalité domestique que nous n’avions jamais vraiment possédée, mais que nous versions comme un baume sur nos cicatrices.Vincenzo était l’image même de la puissance au repos, une bête de somme qui s'autorise une minute de répit avant de reprendre le joug du monde. Assis en bout de table, il parcourait ses rapports financiers sur son téléphone, son visage
VincenzoLe silence dans mon bureau n’était pas une absence de bruit ; c’était une présence physique, une chape de plomb saturée de poussière et de vieux secrets qui semblait écraser l’oxygène de la pièce. Je fixais mon téléphone, cet objet de verre et de métal qui venait de cracher le venin de Cora, avec une intensité telle que j’aurais pu le réduire en cendres par la seule force de ma volonté. Les mots tournaient en boucle dans mon esprit, comme une raillerie orchestrée par les démons du passé, ricanant dans les coins d'ombre de la bibliothèque.Un nouveau stagiaire. Un jeune Espagnol. Une initiation.Le simple mot « Espagnol » avait suffi à réveiller une bête que je croyais avoir domptée dans les draps de soie du Plaza Athénée. L’image d’un autre homme — peu importe son âge ou son visage — posant ses yeux sur la peau de ma femme, ou pire, l’idée qu’Ava puisse trouver un réconfort, même purement intellectuel, dans la présence d’un autre, déclenchait en moi une réaction chimique viol
AvaLe chaos de Naples possède une signature olfactive qu'aucune autre cité au monde ne saurait imiter, une empreinte sensorielle qui vous agrippe à la gorge dès que les roues du jet touchent le tarmac. C’est un mélange âcre de sel marin saturé par le sirocco, d'échappements de scooters qui déchirent l'air en slalomant entre les façades décrépites, et de linge propre qui claque aux balcons des quartiers espagnols, libérant des effluves de lavande et de savon de Marseille. C’est une ville qui hurle sa vie, une cité viscérale, impudique, qui contrastait violemment avec le silence que j’avais laissé derrière moi dans les salles de Christie’s. Paris était une mise en scène, une pièce de théâtre aux décors impeccables ; Naples était une plaie ouverte, magnifique et purulente, qui ne s'excusait jamais d'exister. Elle ne vous accueille pas, elle vous dévore.Depuis notre retour de la Ville Lumière, j’avais l’impression de flotter entre deux eaux, comme une plongeuse remontée trop brusquement
VincenzoLe silence de la salle sécurisée de Christie’s était une insulte.C’était un silence feutré, aseptisé, conçu pour les esthètes aux mains soignées et les portefeuilles garnis d'argent propre. Pour moi, Vincenzo De Luca, ce calme résonnait comme le silence de mort qui précède un assaut sur les ports de Naples ; cette suspension du temps, grasse et lourde, où l'air devient si dense qu'on croirait pouvoir le trancher au couteau avant que le sang ne commence à couler. Ici, l’air ne portait aucune trace de mon identité. Pas d'effluves de poudre brûlée, pas de relent de tabac brun, pas l’odeur métallique du sang frais sur le pavé, ni celle, corrosive et salvatrice, du sel marin de la Mer Tyrrhénienne.Ici, on respirait la poussière ancienne piégée dans les fibres des tapisseries, la cire de luxe frottée sur des boiseries centenaires et cette odeur rance de la vanité humaine qui se décompose sous des cadres dorés. Mes pas, étouffés par une moquette bordeaux dont la teinte rappelait l
AvaLe noir. Un noir absolu, une étoffe de soie lourde qui ne laissait filtrer aucune particule de lumière, seulement des promesses.Depuis que nous avions quitté l’hôtel de Milos dans le secret de la fin de l’après-midi, mes yeux n'avaient plus vu le monde. Vincenzo avait noué ce bandeau autour de mon visage avec une lenteur cérémonielle, ses doigts effleurant mes tempes comme s'il scellait un pacte de soumission volontaire. Je n'avais pas protesté. Dans le monde de Vincenzo De Luca, l'imprévisible était une arme, et la surprise, une forme de pouvoir absolue. J'aimais la façon dont il l'exerçait sur moi, transformant mon incertitude en une attente insoutenable, presque douloureuse. L'obscurité exacerbait mes autres sens : le froissement de la soie italienne contre mes cuisses, le parfum boisé, mêlé de tabac froid et d'ambre, qui émanait de mon mari, et le grondement sourd des réacteurs du jet qui vibrait jusque dans ma moelle épinière.
VincenzoL’eau de la mer Égée n’était pas une amie, elle n’était qu’une illusion de pureté. Elle était d’un bleu si limpide, si insolent, qu’elle semblait irréelle, un bloc de saphir liquide enserrant les côtes déchiquetées de l’île de Milos. Mais pour moi, Vincenzo De Luca, elle n’était qu’un dérivatif. Un moyen dérisoire de refroidir le moteur de mes pensées qui tournait à plein régime depuis notre départ de Palerme, comme une mécanique de précision dont les engrenages auraient été grippés par le sable et le sang. C’était une tentative de calmer l'incendie qui ne cessait de couver sous ma peau dès qu’Ava se trouvait à moins de dix mètres de moi.Ici, loin de la poussière volcanique de Naples, loin des ombres baroques et suffocantes de la Sicile, le silence de l’île aurait dû m’apaiser. Mais le silence n’est jamais silencieux pour un homme de ma trempe. Le silence n'est qu'une chambre d'écho où résonnent les noms des morts que je porte d







