ログインJe ne dis rien. Que pourrais-je dire ? Il n'y a pas de mots pour ce genre de confession. Il n'y a que le silence, lourd, épais, chargé de tout ce qu'on n'a jamais osé se dire.— Et maintenant, elle recommence à se souvenir, reprend Eryon. Les fragments. Les visions. Les cauchemars. Et bientôt, elle se souviendra de tout. Et quand elle se souviendra de tout…— Elle meurt, dis-je. Ou elle redevient ce qu'elle était.— Les deux. Probablement les deux. Dans cet ordre ou dans l'autre.Il se redresse, se retourne vers moi. Ses yeux aigus sont noyés de larmes qu'il refuse de verser.— Tu ne comprends pas la gravité de la situation, Kael. Tu n'as jamais compris. Tu vois le danger immédiat , les assassins, la Silencieuse, les ombres dans les couloirs. Mais le vrai danger, il est en elle. Il est dans cette marque qu'elle porte à l'avant-bras. Il
La mémoire brisée ne se répare pas. Elle se recolle, morceau par morceau, avec de la douleur pour ciment et du chagrin pour colle. Et ce qu'elle reconstitue n'est peut-être pas la vérité – juste une version de la vérité. Une version fragmentaire, subjective, impossible à vérifier.Mais c'est tout ce que j'ai. C'est tout ce que je suis. Des fragments. Des miettes. Des éclats.Et je dois apprendre à vivre avec. Ou à en mourir.KaelLa tour d'Eryon est silencieuse ce soir. Plus silencieuse que d'habitude, je veux dire. D'habitude, il y a toujours un bourdonnement, une vibration, le bruit de fond de ses expériences magiques qui tournent en boucle. Mais là, rien. Le silence est total, épais, presque menaçant. La pierre noire des murs ne palpite même plus. Comme si la tour elle-même retenait son souf
Je m'effondre contre le mur, les jambes coupées, le souffle rauque. Mon corps glisse jusqu'au sol. Je reste là, recroquevillée, les mains en sang, les joues mouillées de larmes.Je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus ce que je suis. Suis-je la victime ou le bourreau ? La déesse ou le démon ? La femme qu'on aime ou celle qu'on craint ?Peut-être les deux. Peut-être toutes. Peut-être aucune. Peut-être que la vérité est pire que mes pires cauchemars, pire que mes plus terribles visions.La porte s'ouvre. Je ne l'entends pas, mais je la sens. Un courant d'air. Un changement infime dans la pression de la pièce.— Déesse.La voix de Kael. Rauque, grave, chargée d'inquiétude. Il a dû entendre mes cris. Il a dû accourir. Toujours là. Toujours prêt à me sauver – ou à m'enfermer, se
DéesseJe ne dors plus. Ou peut-être que je dors tout le temps, mais sans m'en rendre compte. Les frontières entre la veille et le sommeil sont devenues si poreuses que je ne sais plus quand je rêve et quand je vis. La chambre de pierre noire n'est plus un refuge , c'est un théâtre où se jouent en boucle des scènes que je ne comprends pas, des fragments de mémoire qui ne m'appartiennent pas, des émotions qui me traversent comme des courants électriques.Aujourd'hui , si c'est aujourd'hui , je suis assise sur le lit, les genoux repliés contre la poitrine, les bras serrés autour des jambes. La position du fœtus. La position de celle qui essaie de se protéger du monde extérieur, mais qui ne peut rien contre le monde intérieur. La lumière bleutée danse sur les murs, indifférente à mon désarroi. La pierre noire r
DéesseJe ne me souviens pas de m'être endormie. Pourtant, je suis en train de rêver. Je le sais parce que la chambre de pierre noire a disparu, remplacée par un paysage qui ne peut pas exister. Un paysage qui n'appartient pas à Elyndor, qui n'appartient peut-être même pas au monde réel.C'est une plaine immense, plate comme un lac gelé, qui s'étend jusqu'à l'horizon dans toutes les directions. Le sol n'est pas de la terre, pas de l'herbe, pas de la pierre. C'est une surface noire et lisse, réfléchissante comme un miroir, qui renvoie l'image d'un ciel inexistant. Un ciel qui n'est ni bleu ni gris ni noir, mais d'un blanc pur, éclatant, presque aveuglant. Un ciel sans nuages, sans oiseaux, sans astres. Un ciel vide.Et dans ce vide, il y a une présence. Une silhouette qui se tient debout au milieu de la plaine, immobile, patiente, comme si elle m'attendait depuis toujours.Je ne vois pas son visage. La lumière blanche du ciel l'efface, le dissout, le rend flou. Mais je vois sa silhouet
Ma voix rebondit sur les murs de la caverne, amplifiée par l'écho, multipliée par la pierre. Je suis hystérique. Je suis terrifiée. Je suis en train de perdre pied.Parce que je viens de voir quelque chose que je ne peux pas expliquer. Quelque chose que je ne peux pas justifier. Quelque chose que je ne peux pas accepter.J'ai vu la femme que j'étais assassiner l'homme qui m'aime. J'ai senti la dague dans ma main. J'ai senti le sang chaud couler sur mes doigts. J'ai senti le sourire se dessiner sur mes lèvres – et ce sourire était sincère, ce sourire était joyeux, ce sourire était celui d'une femme qui accomplit ce qu'elle a toujours voulu accomplir.Kael ne bouge pas. Il reste à l'autre bout du pont, les bras ballants, les yeux fixés sur moi. Son visage est indéchiffrable, mais ses cicatrices semblent plus profondes tout à coup, plus sombres, plus douloureuses.— Qu'est-ce que tu as vu ? demande-t-il.Sa voix est calme. Trop calme. Une voix qui sait déjà la réponse.— Je… Je ne…— Dis
Je la regarde. Elle me regarde. Elle semble presque vivante, presque consciente, comme un œil tatoué sur ma peau qui observerait le monde avec moi. Ou qui me jugerait. Ou qui attendrait quelque chose de moi.Je ne sais pas ce qu'elle signifie.Je ne sais pas
Elle se lève. Le miroir liquide se dissout derrière elle en une pluie de gouttelettes qui retombent au ralenti, comme des larmes inversées, comme des perles de pluie qui remonteraient vers le ciel.— Dors, ma colombe. Dors et rêve. Rêve
Sa voix se brise sur les derniers mots. Il ravale quelque chose , un sanglot, un gémissement, une prière.— Mais tu ne sais pas qui je suis. Tu ne sais pas ce que nous avons été. Tu ne sais pas ce que j'ai fait. Ce que tu as fait. Ce que nous
Sa voix est plus rauque que la dernière fois. Plus basse. Plus proche du grognement que de la parole. Comme si prononcer mon nom lui coûtait un effort surhumain. Comme si chaque syllabe était une bataille qu'il livrait contre lui-même.Je ne réponds pas. Je







