LOGINEryonLe voyage de retour vers Elyndor dure onze jours, et pendant onze jours, je sais ce qui m'attend, et je m'y prépare comme on se prépare à une amputation : en sachant que l'anticipation est pire que le fait, et que le fait sera quand même pire que tout.Elle va repartir.Bien sûr qu'elle va repartir. Je la connais mieux que personne au monde — c'est le seul prix de mes siècles d'ombre, et c'est un prix que je n'ai jamais réussi à rendre. Dès le campement des nomades, dès la prophétie, j'ai vu son visage. Ce n'était pas la peur. Ce n'était même pas la résolution. C'était quelque chose de plus grave : le soulagement. Le soulagement de quelqu'un qui apprend que la tâche n'est pas finie, parce qu'une tâche finie, pour elle, a toujours ressemblé à une tombe.Nous entrons dans Elyndor un soir de brume, e
DéesseKael et moi marchons longtemps cette nuit-là, hors du campement, dans la steppe où les clochettes ne s'entendent plus.Il ne dit rien. Il attend. Il me connaît : je construis mes phrases comme lui ses fortifications, pierre après pierre, et on ne peut pas me bousculer.C'est au pied d'un chaos rocheux, sous des étoiles si nombreuses que la nuit n'en est presque plus noire, que je m'arrête.— Tu sais ce que je vais dire.— Je sais, dit-il.— Dis-le quand même. J'ai besoin de l'entendre par une voix qui n'est pas la mienne.Il prend une inspiration.— Tu vas vouloir retrouver les autres Élus. Tous. Et tu vas vouloir faire pour eux ce que tu as fait pour toi-même — les guérir, comme tu as guéri ta marque. Comme tu as guéri Maëva.— Oui.— Et tu vas me dire que c'es
DéesseLa nuit est tombée sur le campement, et les clochettes de bronze chantent dans le noir comme des étoiles qu'on entendrait.La chamane a fait apporter du thé amer et des braises. Autour de nous, la tribu s'est rassemblée en cercle, silencieuse — même les enfants. Ce qu'elle va dire, apparemment, se dit devant tout le monde ou ne se dit pas.— Écoute, Voilée. Ce que je vais te dire, ma mère l'a tenu de la sienne, qui l'a tenu de la sienne, en remontant jusqu'aux premiers fils dormants. Nous ne l'écrivons jamais. Nous le portons.Eryon a rangé sa plume. Même lui a compris qu'on ne consigne pas cela.La chamane ferme les yeux, et elle récite.Sa voix change quand elle récite — elle devient plus basse, plus rythmée, comme si les mots la portaient au lieu du contraire. Je ne la transcrirai pas ici dans sa la
DéesseNous entendons les clochettes avant de voir les tentes.C'est Soren qui les repère, un après-midi de vent, à la lisière d'une steppe où l'herbe fait des vagues jusqu'à l'horizon. Des campements nomades — une trentaine de tentes basses, grises, ourlées de cordes où sont suspendues des centaines de petites clochettes de bronze qui sonnent dans le vent comme une pluie continue.— Des éclaireurs nous observent depuis hier, dit Soren. Ils sont bons. Si je n'avais pas passé deux ans dans les tunnels de la Cité Basse, je ne les aurais jamais vus.— Alors ils savent déjà tout de nous, dit Kael. Descendons. Droit. Sans armes en main.La tribu nous attend.C'est la chose la plus déstabilisante : il n'y a ni surprise, ni hostilité, ni fuite. Au centre du campement, devant la plus grande tente, une vieill
KaelFormer une expédition, c'est comme préparer un siège : tout le monde a un avis, et tous les avis sont mauvais.Pendant trois semaines, la salle du conseil ressemble à un champ de bataille de parchemins. La capitaine veut cinquante gardes. Eryon veut douze scribes. Le maître verrier veut envoyer un apprenti — argument imparable : si le monde dehors ne connaît pas le verre d'obsidienne, nous avons déjà quelque chose à échanger. Les guildes se disputent les places comme des mouettes un poisson.Au final, nous tranchons petit. Une lame, pas un marteau.Dix personnes. Deux escouades de garde allégées sous les ordres de la jeune lieutenant Soren — celle qui a tenu le pont des Chaînes pendant la reconquête. Un cartographe. Une guérisseuse. Eryon, que la reine a voulu comme conseiller et mémoire vivante — et qui a accepté avec ce visage qu'il fait quand on lui donne exactement ce qu'il voulait en prétendant que c'était une charge. Et nous deux.Le départ a lieu à l'aube grise, un matin o
DéesseLe printemps d'Elyndor n'a pas de fleurs. Il a des lumières.Je le regarde venir depuis le balcon du palais, ce matin-là, trois semaines après le mariage, et je compte les changements comme d'autres comptent les bourgeons. Les veines bleutées de la pierre noire pulsent plus lentement maintenant, plus régulièrement — le rythme d'un cœur qui n'a plus peur. Dans la Cité Basse, des lanternes d'obsidienne neuves éclairent des rues où, il y a un an, nul n'aurait marché sans une escorte armée. Des enfants jouent sur la place des Arches. Des enfants. Ils courent entre les colonnes en criant mon nom comme un mot de jeu, et chaque fois je tressaille encore, et chaque fois c'est de joie.Kael me rejoint avec deux tasses de tisane. Trop forte, comme toujours.— Tu fais ce visage, dit-il en me tendant ma tasse.— Quel visage ?— Le visage de quelqu'un qui regarde une carte au lieu de regarder une ville.Je ne mens pas. Je ne lui mens jamais.— J'ai passé la nuit dans les archives, dis-je. A
DéesseIl n'entre pas par la porte.Il n'entre par rien.Un battement de cils. Une respiration. Une seconde où je regarde le mur et la seconde suivante où je regarde autre chose et soudain il est là.Debout au milieu de ma chambre.Comme s'il avait toujours été là. Comme si c'était moi qui venais d
Une tristesse si vieille qu'elle a poussé des racines dans mes os. Une tristesse qui n'a pas besoin de cause, parce qu'elle est la cause elle-même. Une tristesse qui a traversé des vies, des morts, des résurrections, et qui est toujours là, fidèle au poste, comme une amie qu'on n'a pas invitée mais
Déesse Elle recule d'un pas. Son ombre glisse sur le mur de pierre , trop grande, trop déformée, une ombre qui n'appartient pas à un corps humain.— Repose-toi. Demain, des gens viendront te voir. Des gens qui te connaissent mieux que tu ne te connais toi-même.— Attends ...— Des gens qui t'ont a
DéesseJ'ouvre les yeux.Le plafond est noir. Pas noir comme la nuit dehors, non ,noir comme une pierre polie depuis des siècles, veinée de reflets bleutés qui coulent lentement, comme des souvenirs liquides qui auraient oublié leur propre sens. Je fixe ces veines pendant un long moment. Elles boug







