MasukClaire la dévisage avec attention. Elle connaît sa fille.
Elle sait lire entre les lignes de ses silences et de ses hésitations. Son sourire s'efface légèrement, remplacé par une expression d'inquiétude douce. « Quelque chose ne va pas ? » demande - Claire. Nicole secoue la tête trop vite, trop fort. « Non, non. Tout va bien. C'est juste... nouveau. Le lycée est grand. Les élèves sont... différents. » Claire pose une main sur son épaule. La chaleur de ce geste simple est un baume sur les nerfs à vif de Nicole. « C'est normal d'être un peu perdue le premier jour. Tu vas t'habituer. Et puis, je suis là maintenant. Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis à deux minutes. » Si tu as besoin de quoi que ce soit. Si seulement c'était aussi simple. Si seulement un câlin maternel pouvait effacer cette brûlure dans sa poitrine, cette sensation tenace qui refuse de s'éteindre depuis qu'elle a croisé leurs regards. « Je sais, maman. Merci. » La cloche sonne à nouveau, annonçant le début du deuxième cours. Claire lui presse l'épaule une dernière fois, puis retourne vers la bibliothèque tandis que Nicole reprend la direction du bâtiment principal. Le reste de la matinée se déroule dans un brouillard cotonneux. Elle suit les cours sans les suivre, note machinalement des choses dans son cahier sans les comprendre, répond aux questions des professeurs par des monosyllabes polis. Elle ne revoit pas les frères Lycan, mais elle les cherche. Malgré elle. Ses yeux balaient chaque salle, chaque couloir, chaque groupe d'élèves à la recherche des cheveux noirs, des yeux gris, du regard noir. Ils ne sont nulle part. Comme s'ils s'étaient volatilisés. Comme si la rencontre du premier cours n'avait été qu'un rêve étrange, un cauchemar éveillé, une hallucination due au stress. Mais la marque sur son bras est toujours là. La chaleur qui pulse doucement sous sa peau, à l'endroit exact où Damien l'a touchée. La cloche de midi la libère enfin. Elle n'a pas faim, mais elle se dirige vers la cantine par automatisme. La salle est immense, bruyante, remplie d'élèves qui se pressent autour des tables comme une ruche bourdonnante. Elle prend un plateau, le pose devant elle, pioche dans la nourriture sans la voir. C'est là qu'elle les aperçoit. Ils sont assis à une table dans un coin reculé de la cantine, loin du brouhaha général. Damien et Dante. Seuls. Aucun autre élève ne semble oser s'approcher d'eux. Il y a comme une zone de quarantaine invisible autour de leur table, un espace vide que personne ne franchit malgré l'affluence. Damien mange lentement, méthodiquement, les yeux fixés sur son assiette. Dante, lui, parle. Ses lèvres bougent, s'adressant à son frère qui ne répond pas. Il semble être le seul à pouvoir lui parler, le seul à oser troubler le silence orageux qui l'entoure. Nicole ne peut pas détourner le regard. Elle les observe comme on observe un phénomène naturel fascinant et dangereux, une tempête qui se prépare à l'horizon. Elle n'est pas la seule. Autour d'elle, d'autres élèves jettent des coups d'œil furtifs vers la table du fond. Des regards mêlés de crainte, d'admiration, de curiosité maladive. Personne ne s'approche. Personne ne les aborde. Leur isolement est absolu et ils semblent le porter comme une armure. Dante tourne soudain la tête. Comme s'il avait senti son regard. Comme s'il savait exactement où elle se trouvait dans cette foule de centaines d'élèves. Ses yeux noirs la trouvent sans hésitation. Il ne sourit pas. Il ne fait pas signe. Il la regarde simplement, avec cette intensité troublante qui semble être sa marque de fabrique. Puis il donne un coup de coude discret à son frère et incline le menton dans sa direction. Damien lève les yeux de son assiette. Lentement. Comme à contrecœur. Leurs regards se croisent à travers la cantine bondée, et tout se répète. Le monde qui s'efface. Les bruits qui s'évanouissent. La chaleur qui explose dans sa poitrine et qui se répand dans ses membres comme une coulée de métal en fusion. Nicole baisse les yeux la première. Elle fixe son plateau, ses mains qui tremblent sur les couverts, la nourriture à laquelle elle n'a pas touché. Son cœur bat si fort qu'elle a l'impression qu'il va briser ses côtes. Ce n'est pas normal. Aucune de ces réactions n'est normale. Elle doit se ressaisir. Elle doit trouver une explication rationnelle, médicale, à ce qui lui arrive. Une poussée d'hormones, une carence en vitamines, un début de grippe. N'importe quoi. Pourvu que ce ne soit pas ce que son instinct lui hurle en silence. Elle se lève brutalement, abandonne son plateau à moitié plein, quitte la cantine presque en courant. Elle ne sait pas où elle va. Elle marche au hasard dans les couloirs déserts, tourne à droite, à gauche, s'enfonce dans des ailes qu'elle ne connaît pas. Ses pas résonnent sur les dalles de pierre. Sa respiration est courte, hachée. Elle finit par trouver un escalier de service, étroit et poussiéreux, qui monte vers les étages supérieurs. Elle le grimpe sans réfléchir, pousse une porte qui donne sur une petite cour intérieure qu'elle n'avait pas repérée pendant la visite. C'est un cloître abandonné. Des arcades de pierre entourent un jardin envahi par les mauvaises herbes. Une vieille fontaine trône au centre, asséchée depuis longtemps, son bassin rempli de feuilles mortes. Il n'y a personne. Le silence est presque total, troublé seulement par le bruissement du vent dans les branches des arbres qui dépassent des toits environnants. Nicole s'assied sur le rebord de la fontaine. Pose sa tête dans ses mains. Ferme les yeux. Elle ne veut pas être ici. Elle ne veut pas de ce lycée, de cette ville, de cette nouvelle vie que sa mère a acceptée sans hésiter. Elle veut retourner à son ancien établissement, retrouver ses repères, ses amis, sa routine rassurante. Elle en veut presque à sa mère d'avoir saisi cette opportunité professionnelle sans mesurer ce que cela impliquait pour sa fille. Mais ce n'est pas juste. Sa mère a toujours travaillé dur. Ce poste de bibliothécaire au Lycée du Bois d'Argent est une promotion, une reconnaissance, un salaire meilleur. Nicole n'a pas le droit de lui reprocher quoi que ce soit. Elle se redresse, essuie ses yeux secs d'un revers de manche. Elle n'a pas pleuré. Elle ne pleure jamais. Pas depuis longtemps. Le vent se lève, agitant les feuilles mortes dans le bassin de la fontaine. Il apporte avec lui une odeur étrange, sauvage et musquée, qui évoque la forêt, la terre humide, les fourrures mouillées par la pluie. Nicole frissonne sans savoir pourquoi. Au loin, très loin, elle croit entendre un hurlement. Mais ce doit être son imagination.À trois cents kilomètres du Bois d'Argent, au-delà des collines brumeuses et des rivières noires, s'étend un territoire que les meutes civilisées évitent soigneusement. Les Crocs de l'Ombre y règnent depuis des générations, nourris de haine et de superstitions ancestrales.Agatha déteste cet endroit.Les arbres y sont tordus comme des doigts arthritiques. La terre exhale une odeur de pourriture et de fer. Les loups de la meute la regardent avec mépris une Oméga déchue, chassée de sa propre terre, recueillie par charité. Elle n'est rien ici. Moins que rien.Et pourtant, Kael l'a acceptée.L'Alpha des Crocs de l'Ombre se tient debout sur un promontoire rocheux, dominant la vallée obscure. Sa fourrure est d'un noir si profond qu'elle absorbe la lumière.Ses yeux rougeoient dans la pénombre comme deux braises. Quand il se transforme en humain, son visage garde quelque chose de bestial une mâchoire trop large, des canines trop longues, un front bas sous des cheveux de jais.« Tu penses à
Le réveil sonne à six heures. Nicole tend la main pour l'arrêter et manque de le réduire en miettes.Elle fixe le plastique fendu, les doigts tremblants. Le boîtier porte l'empreinte nette de ses phalanges, comme si elle avait frappé au lieu d'effleurer. Pourtant, elle est certaine de n'avoir exercé qu'une pression normale.« Nicole ? » La voix de Claire monte du rez-de-chaussée. « Tout va bien ? »« Oui, Maman ! » crie-t-elle, et sa propre voix lui vrille les tympans.Elle grimace, plaque ses mains sur ses oreilles. Le son de la bouilloire qui siffle dans la cuisine lui parvient comme une sirène d'alarme. Les oiseaux dans le jardin pépient avec la puissance d'un concert de rock. Et l'horloge dans le couloir... chaque tic-tac résonne dans son crâne comme un coup de marteau.« Qu'est-ce qui m'arrive ? » murmure-t-elle en se massant les tempes.Elle s'habille mécaniquement, enfile son survêtement de course. Dans le miroir de la salle de bain, son reflet lui semble... différent. Ses pupi
La forêt s'étend autour d'eux comme un sanctuaire de velours noir et de chants nocturnes. Nicole court pieds nus sur le tapis de mousse, les bras ouverts, le souffle court. Derrière elle, Dante et Damien la suivent en silence, leurs yeux brillant dans l'obscurité comme deux paires d'étoiles jumelles.La clairière où ils aboutissent baigne dans une lumière argentée si pure qu'elle semble liquide.L'herbe haute ondule sous la brise tiède de juin. Au centre trône un chêne ancestral dont les racines noueuses forment un entrelacs de sièges naturels. Nicole s'arrête, la poitrine palpitante, et lève les yeux vers la lune presque pleine qui verse sa clarté sur eux.« C'est ici que ma mère m'a trouvée, » murmure-t-elle. « Au pied de cet arbre. »Dante s'approche dans son dos. Ses doigts effleurent la nuque de Nicole, écartant doucement ses cheveux.« Tu es revenue à ton point de départ. »« Notre point de départ, » corrige Damien en contournant le chêne. Sa silhouette massive se découpe con
Le matin du championnat se lève dans un faste de lumière dorée qui semble bénir la vallée tout entière. Le site de la compétition, un vaste domaine naturel à la périphérie du territoire neutre, grouille de coureurs, d'entraîneurs et de supporters. Les couleurs des lycées participants claquent au vent comme des bannières de guerre. Des tentes blanches abritent les délégations. Des haut-parleurs diffusent des consignes dans un crépitement de parasites.Nicole, Damien et Dante s'échauffent dans l'aire réservée. Leurs survêtements noir, gris et blanc forment un dégradé qui attire les regards. Les autres concurrents les observent avec curiosité ou méfiance. Le bruit a couru que le lycée de Bois d'Argent présentait un trio atypique : deux Alphas et une humaine sans louve.Certains sourient avec condescendance. D'autres, plus avertis, flairent le vent et froncent les sourcils.« Ils nous prennent pour une attraction de foire, grommelle Damien en enchaînant les fentes.— Qu'ils nous pr
La sonnerie du gymnase retentit comme un cri de guerre dans l'air vif du matin.Le coach, un homme trapu dont les épaules semblent avoir été taillées dans le même bois que les bancs de touche, réunit l'équipe de cross au centre de la piste. Son sifflet d'argent pend sur sa poitrine comme une médaille militaire.« Écoutez-moi bien, bande de jeunes loups, gronde-t-il de sa voix de stentor. Le championnat national a changé de format cette année. »Un murmure parcourt les rangs. Le coach lève une main calleuse.« Pas de course individuelle. Pas de classement solitaire. Cette année, c'est un relais. Par équipes de trois. Une seule épreuve, un seul trophée. Le Comité Interspécifique veut tester la cohésion plutôt que la performance brute.Il paraît que les humains se plaignent de ne jamais gagner. »Ses yeux, petits et perçants comme des éclats de silex, s'arrêtent sur le trio que forment Nicole, Damien et Dante.« Alors voilà. J'ai trois places pour le relais national. Et je ne vais pas
Le bal s'achève dans une rumeur cotonneuse de conversations déclinantes et de musique épuisée. Les élèves se dispersent par petits groupes, leurs silhouettes s'effilochent dans la nuit. Certains jettent un dernier regard vers le trio, d'autres pressent le pas comme s'ils craignaient de s'attarder trop longtemps dans le halo de leur aura.Nicole, Damien et Dante quittent la salle par une porte latérale qui donne sur le parc du lycée.L'air nocturne est frais, chargé d'effluves de chèvrefeuille et de terre humide. La pleine lune règne dans un ciel sans nuages, reine d'argent sur un trône de velours sombre. Sa clarté est si intense qu'elle dessine des ombres nettes sur les pelouses, qu'elle fait scintiller chaque brin d'herbe comme un fil de verre.Ils marchent en silence jusqu'à la vieille fontaine aux chimères, vestige d'une époque où le lycée était un manoir seigneurial. L'eau chuchote sur la pierre moussue.Les trois silhouettes s'arrêtent devant le bassin circulaire où la lune







