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Chapitre 3

Author: Erna Arden
last update publish date: 2026-08-21 15:01:00

Nicole cesse de respirer. Quelque chose se produit à l'intérieur d'elle. Quelque chose qu'elle n'a jamais ressenti auparavant.

Une chaleur inexplicable naît au creux de sa poitrine et se répand dans ses veines comme une coulée de lave. Ses doigts se mettent à trembler contre la bandoulière de son sac. Ses jambes deviennent de coton.

Ce n'est pas de l'attirance. C'est plus que cela. C'est une reconnaissance. Un appel. Comme si chaque cellule de son corps criait un nom qu'elle ne connaît pas encore.

Le garçon aux yeux gris Damien, elle apprendra bientôt son nom la dévisage avec une intensité dévastatrice. Ses narines se dilatent légèrement, comme s'il captait une odeur. Ses pupilles s'élargissent, dévorant l'argent de ses iris. Sa main droite se soulève du bureau, lentement, comme s'il allait tendre les doigts vers elle, mais il se ravise au dernier moment et la repose à plat sur le bois.

« Assieds-toi. »

Sa voix est grave, rocailleuse, vibrante d'une autorité naturelle qui n'a rien à voir avec l'arrogance adolescente. C'est la voix de quelqu'un qui donne des ordres depuis toujours et qui s'attend à être obéi. Mais il y a autre chose dedans. Une faille infime. Une tension qui n'était pas là trente secondes plus tôt.

L'autre garçon Dante ne dit rien. Ses yeux noirs vont de Nicole à son frère avec une expression de curiosité intense. Puis il repousse légèrement les sacs qui encombrent la chaise vide, libérant l'espace d'un geste qui ressemble à une invitation et à un avertissement à la fois.

Nicole s'assied.

Le bois de la chaise est froid sous ses cuisses. Le bureau est rayé de graffiti anciens, des initiales gravées dans le vernis par des générations d'élèves. Elle pose son sac à ses pieds, sort un cahier, un stylo. Ses gestes sont mécaniques, automatiques, tandis que son esprit est ailleurs, prisonnier de ce qui vient de se produire.

Elle n'ose plus regarder les deux garçons. Elle fixe le tableau noir sans le voir, le professeur sans l'écouter. La chaleur dans sa poitrine refuse de s'éteindre. Elle brûle doucement, constamment, comme une braise enfouie sous la cendre.

Les minutes s'écoulent avec une lenteur insupportable.

Elle sent leurs présences de chaque côté sans avoir besoin de tourner la tête. Celui de la fenêtre une tension électrique, un champ magnétique qui fait vibrer l'air autour de lui. Celui de l'autre côté une attention brûlante, un regard qui pèse sur sa nuque comme une caresse et une menace à la fois.

À un moment, elle ose un coup d'œil furtif vers la droite. Dante l'observe toujours, les bras toujours croisés, les yeux toujours noirs et impénétrables. Il ne sourit pas.

Il ne détourne pas le regard. Il la fixe avec une franchise déconcertante, comme s'il n'avait jamais appris les conventions sociales qui interdisent de dévisager les inconnus.

Elle tourne la tête vers la gauche. Damien regarde à nouveau par la fenêtre, mais quelque chose a changé dans sa posture. Ses épaules sont plus tendues. Sa mâchoire est plus crispée. La veine sur sa tempe bat visiblement.

L'heure s'écoule ainsi, suspendue dans une atmosphère irréelle.

Quand la sonnerie retentit enfin, déchirant le silence comme une sirène d'alarme, Nicole sursaute violemment. Autour d'elle, les élèves se lèvent dans un brouhaha de chaises raclées, de conversations qui reprennent, de rires qui fusent.

Elle range ses affaires avec des gestes précipités, pressée de fuir, de retrouver l'air libre, d'échapper à cette sensation oppressante qui ne l'a pas quittée depuis qu'elle s'est assise.

Elle se lève trop vite, manque de trébucher sur la bandoulière de son sac, et une main se referme sur son bras pour la stabiliser.

La main de Damien.

Le contact est électrique. Un choc silencieux qui remonte le long de son bras et se propage dans tout son corps. Elle lève les yeux vers lui, le cœur battant à tout rompre. Il est debout, plus grand qu'elle ne l'imaginait. Il la domine d'une tête entière. Ses yeux gris sont toujours insondables, mais il y a maintenant une lueur dedans. Quelque chose de sauvage et d'affamé qui la fait frissonner.

« Fais attention. »

Deux mots. Prononcés d'une voix sourde, presque menaçante. Puis il lâche son bras comme si le contact lui brûlait les doigts, attrape son sac d'un geste brusque et quitte la salle sans se retourner.

Dante passe devant elle à son tour. Il est aussi grand que son frère, mais ses mouvements sont plus fluides, moins brusques, comme ceux d'un danseur ou d'un félin. Il s'arrête une fraction de seconde à sa hauteur.

« À demain, Nicole Blanchard. »

Il connaît son nom. Il l'a retenu. Il le prononce avec une familiarité déconcertante, comme s'ils se connaissaient depuis toujours, comme si ce nom avait toujours eu sa place sur ses lèvres.

Puis il disparaît à son tour, avalé par le flot des élèves qui se déversent dans le couloir.

Nicole reste plantée au milieu de la salle vide, tremblante, désorientée. Sa main se pose sur son avant-bras, là où Damien l'a touchée. La peau est encore chaude. Comme si la marque de ses doigts y était restée imprimée.

Qu'est-ce qui vient de se passer ?

Elle s'ébroue, rassemble ses affaires, quitte la salle à son tour. Le couloir est bondé, bruyant, étouffant. Elle se fraie un chemin à travers la foule compacte, cherchant désespérément une sortie, une bouffée d'air, un endroit où poser ses pensées en déroute.

Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle ne comprend pas cette réaction viscérale, animale, qui s'est déclenchée en elle au moment où elle a croisé leurs regards. Elle n'a jamais rien ressenti de tel. Elle ne savait même pas qu'on pouvait ressentir quelque chose de tel.

C'est de la folie. C'est de l'épuisement. C'est le stress du premier jour.

Elle se répète ces phrases comme des mantras en descendant l'escalier, en traversant le hall, en poussant enfin la porte qui donne sur la cour. L'air frais s'engouffre dans ses poumons comme une bénédiction. La brume s'est levée, laissant place à un soleil pâle qui peine à réchauffer l'atmosphère.

Sur le perron, elle s'arrête. Ferme les yeux. Inspire profondément.

Quand elle les rouvre, elle aperçoit une silhouette familière de l'autre côté de la cour, près du bâtiment qui abrite la bibliothèque. Sa mère.

Claire Blanchard se tient sur le seuil de la grande porte vitrée, un classeur dans les bras.

Elle porte son éternel chemisier à fleurs, celui qu'elle met les jours importants.

Ses cheveux châtains sont relevés en un chignon lâche d'où s'échappent quelques mèches folles.

Elle n'a pas vu sa fille. Elle parle avec une collègue, sourit, hoche la tête avec cet air doux et patient qui la caractérise.

La gorge de Nicole se serre brusquement.

Sa mère est là. Sa mère est là depuis ce matin, à ranger des livres, à cataloguer des ouvrages, à préparer son nouveau poste. Elle n'a aucune idée de ce que sa fille vient de vivre. Elle ne peut pas savoir. Personne ne peut savoir.

Pourtant, quelque chose pousse Nicole à traverser la cour. Un besoin irrépressible de se rapprocher de cette présence rassurante, de ce visage familier dans un environnement hostile.

Elle a parcouru la moitié de la distance quand sa mère lève les yeux et la voit.

Le sourire de Claire s'élargit instantanément. Elle dit quelques mots à sa collègue, pose son classeur sur une table à l'intérieur, puis sort pour rejoindre sa fille.

« Nicole ! Alors, ce premier cours ? »

Sa voix est chaude, enjouée, pleine d'un optimisme qui paraît presque déplacé dans cette cour de pierre froide. Nicole ouvre la bouche pour répondre, mais aucun son ne sort.

Les mots se coincent dans sa gorge, bloqués par un barrage d'émotions contradictoires.

Elle ne peut pas raconter. Pas maintenant. Pas encore. Peut-être jamais : « Ça... ça va. C'est différent. » Ment -t-elle.

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