FAZER LOGINNicole cesse de respirer. Quelque chose se produit à l'intérieur d'elle. Quelque chose qu'elle n'a jamais ressenti auparavant.
Une chaleur inexplicable naît au creux de sa poitrine et se répand dans ses veines comme une coulée de lave. Ses doigts se mettent à trembler contre la bandoulière de son sac. Ses jambes deviennent de coton. Ce n'est pas de l'attirance. C'est plus que cela. C'est une reconnaissance. Un appel. Comme si chaque cellule de son corps criait un nom qu'elle ne connaît pas encore. Le garçon aux yeux gris Damien, elle apprendra bientôt son nom la dévisage avec une intensité dévastatrice. Ses narines se dilatent légèrement, comme s'il captait une odeur. Ses pupilles s'élargissent, dévorant l'argent de ses iris. Sa main droite se soulève du bureau, lentement, comme s'il allait tendre les doigts vers elle, mais il se ravise au dernier moment et la repose à plat sur le bois. « Assieds-toi. » Sa voix est grave, rocailleuse, vibrante d'une autorité naturelle qui n'a rien à voir avec l'arrogance adolescente. C'est la voix de quelqu'un qui donne des ordres depuis toujours et qui s'attend à être obéi. Mais il y a autre chose dedans. Une faille infime. Une tension qui n'était pas là trente secondes plus tôt. L'autre garçon Dante ne dit rien. Ses yeux noirs vont de Nicole à son frère avec une expression de curiosité intense. Puis il repousse légèrement les sacs qui encombrent la chaise vide, libérant l'espace d'un geste qui ressemble à une invitation et à un avertissement à la fois. Nicole s'assied. Le bois de la chaise est froid sous ses cuisses. Le bureau est rayé de graffiti anciens, des initiales gravées dans le vernis par des générations d'élèves. Elle pose son sac à ses pieds, sort un cahier, un stylo. Ses gestes sont mécaniques, automatiques, tandis que son esprit est ailleurs, prisonnier de ce qui vient de se produire. Elle n'ose plus regarder les deux garçons. Elle fixe le tableau noir sans le voir, le professeur sans l'écouter. La chaleur dans sa poitrine refuse de s'éteindre. Elle brûle doucement, constamment, comme une braise enfouie sous la cendre. Les minutes s'écoulent avec une lenteur insupportable. Elle sent leurs présences de chaque côté sans avoir besoin de tourner la tête. Celui de la fenêtre une tension électrique, un champ magnétique qui fait vibrer l'air autour de lui. Celui de l'autre côté une attention brûlante, un regard qui pèse sur sa nuque comme une caresse et une menace à la fois. À un moment, elle ose un coup d'œil furtif vers la droite. Dante l'observe toujours, les bras toujours croisés, les yeux toujours noirs et impénétrables. Il ne sourit pas. Il ne détourne pas le regard. Il la fixe avec une franchise déconcertante, comme s'il n'avait jamais appris les conventions sociales qui interdisent de dévisager les inconnus. Elle tourne la tête vers la gauche. Damien regarde à nouveau par la fenêtre, mais quelque chose a changé dans sa posture. Ses épaules sont plus tendues. Sa mâchoire est plus crispée. La veine sur sa tempe bat visiblement. L'heure s'écoule ainsi, suspendue dans une atmosphère irréelle. Quand la sonnerie retentit enfin, déchirant le silence comme une sirène d'alarme, Nicole sursaute violemment. Autour d'elle, les élèves se lèvent dans un brouhaha de chaises raclées, de conversations qui reprennent, de rires qui fusent. Elle range ses affaires avec des gestes précipités, pressée de fuir, de retrouver l'air libre, d'échapper à cette sensation oppressante qui ne l'a pas quittée depuis qu'elle s'est assise. Elle se lève trop vite, manque de trébucher sur la bandoulière de son sac, et une main se referme sur son bras pour la stabiliser. La main de Damien. Le contact est électrique. Un choc silencieux qui remonte le long de son bras et se propage dans tout son corps. Elle lève les yeux vers lui, le cœur battant à tout rompre. Il est debout, plus grand qu'elle ne l'imaginait. Il la domine d'une tête entière. Ses yeux gris sont toujours insondables, mais il y a maintenant une lueur dedans. Quelque chose de sauvage et d'affamé qui la fait frissonner. « Fais attention. » Deux mots. Prononcés d'une voix sourde, presque menaçante. Puis il lâche son bras comme si le contact lui brûlait les doigts, attrape son sac d'un geste brusque et quitte la salle sans se retourner. Dante passe devant elle à son tour. Il est aussi grand que son frère, mais ses mouvements sont plus fluides, moins brusques, comme ceux d'un danseur ou d'un félin. Il s'arrête une fraction de seconde à sa hauteur. « À demain, Nicole Blanchard. » Il connaît son nom. Il l'a retenu. Il le prononce avec une familiarité déconcertante, comme s'ils se connaissaient depuis toujours, comme si ce nom avait toujours eu sa place sur ses lèvres. Puis il disparaît à son tour, avalé par le flot des élèves qui se déversent dans le couloir. Nicole reste plantée au milieu de la salle vide, tremblante, désorientée. Sa main se pose sur son avant-bras, là où Damien l'a touchée. La peau est encore chaude. Comme si la marque de ses doigts y était restée imprimée. Qu'est-ce qui vient de se passer ? Elle s'ébroue, rassemble ses affaires, quitte la salle à son tour. Le couloir est bondé, bruyant, étouffant. Elle se fraie un chemin à travers la foule compacte, cherchant désespérément une sortie, une bouffée d'air, un endroit où poser ses pensées en déroute. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Elle ne comprend pas cette réaction viscérale, animale, qui s'est déclenchée en elle au moment où elle a croisé leurs regards. Elle n'a jamais rien ressenti de tel. Elle ne savait même pas qu'on pouvait ressentir quelque chose de tel. C'est de la folie. C'est de l'épuisement. C'est le stress du premier jour. Elle se répète ces phrases comme des mantras en descendant l'escalier, en traversant le hall, en poussant enfin la porte qui donne sur la cour. L'air frais s'engouffre dans ses poumons comme une bénédiction. La brume s'est levée, laissant place à un soleil pâle qui peine à réchauffer l'atmosphère. Sur le perron, elle s'arrête. Ferme les yeux. Inspire profondément. Quand elle les rouvre, elle aperçoit une silhouette familière de l'autre côté de la cour, près du bâtiment qui abrite la bibliothèque. Sa mère. Claire Blanchard se tient sur le seuil de la grande porte vitrée, un classeur dans les bras. Elle porte son éternel chemisier à fleurs, celui qu'elle met les jours importants. Ses cheveux châtains sont relevés en un chignon lâche d'où s'échappent quelques mèches folles. Elle n'a pas vu sa fille. Elle parle avec une collègue, sourit, hoche la tête avec cet air doux et patient qui la caractérise. La gorge de Nicole se serre brusquement. Sa mère est là. Sa mère est là depuis ce matin, à ranger des livres, à cataloguer des ouvrages, à préparer son nouveau poste. Elle n'a aucune idée de ce que sa fille vient de vivre. Elle ne peut pas savoir. Personne ne peut savoir. Pourtant, quelque chose pousse Nicole à traverser la cour. Un besoin irrépressible de se rapprocher de cette présence rassurante, de ce visage familier dans un environnement hostile. Elle a parcouru la moitié de la distance quand sa mère lève les yeux et la voit. Le sourire de Claire s'élargit instantanément. Elle dit quelques mots à sa collègue, pose son classeur sur une table à l'intérieur, puis sort pour rejoindre sa fille. « Nicole ! Alors, ce premier cours ? » Sa voix est chaude, enjouée, pleine d'un optimisme qui paraît presque déplacé dans cette cour de pierre froide. Nicole ouvre la bouche pour répondre, mais aucun son ne sort. Les mots se coincent dans sa gorge, bloqués par un barrage d'émotions contradictoires. Elle ne peut pas raconter. Pas maintenant. Pas encore. Peut-être jamais : « Ça... ça va. C'est différent. » Ment -t-elle.Le ciel, lourd de nuages anthracite, crève au-dessus de la forêt au moment précis où la séance de fractionné commence. Une pluie drue, glacée, mitraille les feuillages et transforme le sentier en un bourbier de boue et d’aiguilles de pin détrempées. Les élèves grognent, jurent, remontent le col de leur veste, mais Marchetti est intraitable.La pluie, clame-t-il, est un excellent professeur. Elle révèle ceux qui ont du cœur et ceux qui n’en ont pas.Nicole, elle, ne ressent pas la morsure du froid. Depuis sa conversation avec sa mère, depuis que Claire a posé des mots sur le sentiment diffus de différence qui la hante, une énergie nouvelle crépite sous sa peau. Elle avale les exercices avec une ferveur presque inquiétante. Les séries de 200 mètres, de 400 mètres, les accélérations en côte. Son corps répond.Pour la première fois depuis longtemps, elle ne pense à rien d’autre qu’à la foulée suivante, au souffle suivant, aux battements de son cœur qui scandent les secondes.La forêt se
Les couloirs du lycée bruissent des conversations étouffées, des pas pressés, des sonneries stridentes qui rythment les heures. Nicole se fraie un chemin vers la bibliothèque, le cœur lourd d’une angoisse diffuse.L’incident du vestiaire la poursuit, tourne en boucle dans son esprit.Elle revoit les chaussures lacérées, le départ silencieux de Dante, et elle se demande, pour la centième fois, quelle sera la prochaine attaque.Elle pousse la lourde porte en bois de la bibliothèque. L’odeur familière des vieux livres, du papier poussiéreux et de la cire d’abeille l’enveloppe aussitôt. C’est une odeur d’enfance, de refuge, de soirées passées à lire sous la lampe pendant que sa mère travaillait.La haute silhouette de Claire Blanchard se découpe derrière le comptoir de prêt. Ses cheveux châtains, striés de mèches plus claires, sont retenus par un crayon enfoncé dans un chignon approximatif. Elle lève les yeux, et son sourire s’épanouit en voyant sa fille.« Nicole ! Tu arrives tôt aujou
Le gymnase, noyé dans la brume orangée de ce petit matin d’octobre, vibre déjà du martèlement des semelles sur le parquet ciré. Des cris brefs, des ordres lancés par le coach Marchetti, résonnent contre les murs de briques. Nicole se tient sur le côté de la piste intérieure, les bras croisés sur sa poitrine, le regard fixé sur la ligne blanche qui sépare la zone d’échauffement du reste du monde. Elle inspire profondément, tente d’apaiser les battements erratiques de son cœur. Chaque séance d’entraînement est une épreuve, non pas à cause de l’effort physique, mais à cause du regard des autres qui pèse sur sa nuque comme une chape de plomb.Elle s’étire, les muscles encore froids, lorsqu’une silhouette familière se glisse dans son champ de vision. Agatha se dirige vers les gradins d’un pas nonchalant, ses longs cheveux bruns noués en une queue de cheval qui danse avec une arrogance étudiée. Elle ne regarde pas Nicole, pas directement. Elle parle à une fille de sa bande, une blonde au
Dante. L'un des jumeaux. Il est apparu de nulle part, silencieux comme un spectre, et il la maintient contre la pierre froide d'une seule main posée à plat sur sa clavicule. Ses yeux noirs plongent dans les siens avec une intensité qui lui coupe le souffle.« Mon frère t'a parlé. »Sa voix est plus grave que celle de Damien, plus calme aussi, mais chargée d'une intensité contenue qui est presque plus effrayante. Nicole sent son cœur s'emballer, ses paumes devenir moites.« Il m'a dit de ne pas m'asseoir à côté de vous. »« Il a bien fait. »La main de Dante ne bouge pas. Elle est chaude à travers le tissu de sa veste, étrangement chaude, comme si sa température corporelle était supérieure à la normale.« Mais je vais te dire autre chose que mon frère ne t'a pas dite. »Il se penche vers elle, si près que son souffle caresse sa joue. Son odeur est différente de celle de Damien. Plus boisée, plus profonde, avec des notes de mousse et de terre humide.« La raison pour laquelle tu ne dois
Elle reste là, debout au milieu du couloir désert, incapable de faire un pas. Les mots d'Agatha tournent en boucle dans sa tête, s'enfoncent dans sa chair comme des échardes empoisonnées. Tu n'es rien ici. Tu n'as pas de meute. Une oméga sans odeur.Elle ne comprend pas tout. Elle ne saisit pas les sous entendus, les références obscures à des choses qui lui échappent. Mais le message général est limpide.Elle n'est pas la bienvenue. Elle n'aurait jamais dû s'asseoir à cette place. Elle aurait dû écouter son instinct, ce matin, quand il lui criait de chercher une autre chaise.Un bruit de pas la tire de sa transe. Des pas lourds, mesurés, qui viennent du bout du couloir. Elle lève les yeux et sent son sang se glacer.Damien.Il marche seul, les mains enfoncées dans les poches de son blouson en cuir, les épaules voûtées comme s'il portait sur son dos un fardeau invisible. Ses yeux gris sont fixés droit devant lui, indifférents au monde qui l'entoure. Ou du moins, c'est ce qu'il ve
Le hurlement s'est tu. Le vent est retombé. Le cloître abandonné a retrouvé son silence de tombeau, troublé seulement par le bruissement des feuilles mortes que le courant d'air fait danser sur les dalles de pierre.Nicole reste assise sur le rebord de la fontaine asséchée, les mains serrées sur ses genoux, le regard perdu dans le fouillis de ronces qui a colonisé les anciens massifs de fleurs. Elle ne sait pas combien de temps elle est restée là, immobile, à tenter de remettre de l'ordre dans le chaos de ses pensées.Les minutes se sont écoulées sans qu'elle les compte, suspendues dans une bulle de solitude provisoire.La cloche finit par sonner, annonçant le début des cours de l'après-midi. Le son est lointain, étouffé par l'épaisseur des murs de pierre. Elle se lève à contrecœur. Ses jambes sont engourdies par l'immobilité. Elle époussette machinalement son jean, attrape son sac resté à terre, et quitte le cloître par la petite porte de service qu'elle avait empruntée.Le chemin







