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Chapitre 2

Auteur: Claire Moreau
L’air semblait soudain figé.

Une tension sourde et palpable s’installait entre eux trois.

Céleste fixait Fabien, et soudain, elle a renversé d’un coup de pied la chaise à côté d’elle, ce qui a provoqué un nouveau fracas assourdissant.

Son visage respirait la fureur alors qu’elle crachait ses mots : « Dis à ta mère : quel bouillon est-ce que je sais faire, moi ? »

« Yolande a prétendu avoir envie d’un consommé de volaille préparé par mes soins. Tu ne te rends vraiment pas compte que c’est délibéré, clair comme de l’eau de roche ? Ou bien as-tu oublié que je ne sais absolument pas faire la cuisine ? »

Chaque mot distillait sa rage, chaque syllabe cinglait comme un fouet.

Brisée par la perte de son enfant, Céleste était à fleur de peau, en plein état de choc ; à cet instant, elle était une véritable poudrière, prête à exploser à la moindre étincelle.

Françoise était hors d’elle, elle trépignait sur place tant la colère l’aveuglait : « Toi ! »

Fabien gardait un visage de marbre : « Si tu ne sais pas cuisiner, les domestiques sont là pour ça, non ? Est-ce vraiment nécessaire d’en faire tout un plat ? »

C’était toujours la même chose : cette indifférence, comme si tout cela n’avait aucune importance.

Céleste ne disait rien.

Son cœur se glaçait complètement.

Françoise était folle de rage : « Quelle malédiction nous frappe, donc ! ! Non seulement elle n’a pas su nous donner le moindre enfant, mais maintenant que quelqu’un d’autre y arrive, c’est elle qui fait son cinéma ! »

« Ça suffit ! »

Françoise n’a pas pu terminer sa phrase, car Fabien l’a coupée d’une voix sourde et impérieuse. Elle n’en est devenue que plus furieuse : « Vas-y, continue de la gâter ! »

Sur ces mots, elle a tourné les talons, bouillonnante de fureur.

Alors qu’elle s’apprêtait à sortir, Céleste l’a rattrapée d’une voix glaciale : « Madame Yvignac, vous vous trompez. Ce n’est pas que je sois stérile. C’est que l’enfant que je portais il y a deux ans a été tué parce que Yolande m’a violemment percutée ! »

« Alors ne travestis pas la vérité par pure malveillance et ne t’avise plus de me traiter de femme stérile ! »

Céleste a balayé d’un revers de main cette étiquette que Françoise tentait de lui coller depuis deux ans.

Ce qu’elle venait de dire marquait une rupture brutale, une façon de tirer un trait définitif sur tout lien avec eux.

À ces mots, Françoise a failli s’évanouir sous le coup de l’indignation : « C’est trop ! Tu dépasses toutes les bornes, tu es d’une insolence sans nom ! »

Cherchait-elle à renverser l’ordre établi ? Françoise bouillonnait de rage en voyant Céleste dans cet état.

Incapable de se contenir davantage, elle s’est tournée brusquement vers Fabien : « Regarde donc quelle femme tu as épousée ! Remets-la à sa place une bonne fois pour toutes ! »

Après ces derniers mots, Françoise est partie furieuse.

Les paroles de Céleste ont fait naître, chez Fabien aussi, une lueur de mécontentement alors qu’il la fixait.

Pourtant, il n’a finalement rien dit et est parti avec sa mère.

En regardant le dos de Fabien, Céleste éprouvait une amère ironie.

Malgré une telle dispute, il était quand même parti.

Était-ce parce qu’Adrien était mort et qu’il devait s’occuper de Yolande ? Ou bien voulait-il s’occuper de Yolande depuis le début ?

Une fois que tout le monde est parti, Martine s’est approchée avec inquiétude : « Madame, vous êtes très pâle, voulez-vous que j’appelle le médecin ? »

Même la domestique avait remarqué sa pâleur extrême et s’inquiétait au point de vouloir appeler un médecin.

Pourtant, Fabien, lui...

Céleste a balayé la proposition d’un geste de la main : « Ce n’est pas la peine. »

Elle bouillonnait intérieurement et ne parvenait absolument pas à contenir sa colère noire.

Martine hésitait un peu, puis elle a finalement hoché la tête et s’est retirée.

Alors que Céleste se retrouvait enfin seule, son téléphone s’est mis à vibrer.

C’était un appel de Juliette Fontaine, sa meilleure amie.

En voyant le numéro, la colère de Céleste s’apaisait légèrement : « Juliette. »

« Je t’ai appelée tout l’après-midi, pourquoi n’as-tu pas répondu ? Yolande a accouché de jumeaux, un garçon et une fille, es-tu au courant ? »

Céleste répondait : « Je le sais, Fabien était présent pour l’accouchement. »

« Tu étais au courant ? Et tu n’as rien dit ? C’est Yolande qui accouche, alors de quoi il se mêle ? Il n’y a pas assez de monde chez les Yvignac pour que Yolande ait besoin de lui, sérieusement ? »

En entendant que Fabien ne savait même pas garder ses distances en un tel moment, Juliette prenait la défense de Céleste avec irritation.

Cela faisait déjà six mois qu’Adrien n’était plus de ce monde.

Durant tout ce temps, Céleste avait accumulé une exaspération étouffante face au manque total de limites de Yolande.

Son mari ne s’en rendait-il vraiment pas compte, ou bien se moquait-il éperdument de ce qu’elle pouvait ressentir ?

Le ton de Céleste était aussi glacial que son regard : « Que peut-on y faire ? Le visage de Fabien est le portrait craché de celui d’Adrien. C’est le seul remède pour apaiser son cœur déprimé. »

Depuis six mois, n’était-ce pas là le prétexte que Yolande utilisait sans cesse pour l’arracher à elle ?

Dès que Yolande simulait une crise de nerfs ou sombrait dans le désespoir, elle s’arrangeait pour que le domaine familial appelle immédiatement Fabien.

Juliette ne connaissait que trop bien la chanson, ce qui ne faisait qu’alimenter sa rage : « Non mais, ils sont complètement ravagés dans cette famille, c’est pas possible ! »

Sous prétexte que Yolande ne pouvait pas accepter la mort d’Adrien, ils laissaient sans cesse Fabien graviter autour d’elle.

Pourtant, Fabien avait sa propre femme ; jouer les consolateurs pour une autre, qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ?

Céleste a lâché : « J’ai fait une fausse couche cet après-midi. Quand tu m’as appelée, j’étais sur la table d’opération ! »

Juliette : « ... »

Passé le choc initial, Juliette a littéralement explosé de rage.

« Tu faisais une fausse couche pendant que Fabien assistait à l’accouchement de Yolande ? Est-il devenu fou ? »

Sa propre femme subissait une intervention après une fausse couche, et lui, il accompagnait Yolande pour son accouchement ? Fabien était-il malade mental ?

Céleste a ouvert ses yeux, le regard sombre et glacial : « Viens me chercher, s’il te plaît. »

Elle était épuisée, au-delà des mots.

Elle détestait chaque centimètre carré de cet endroit ; même l’air qu’elle y respirait lui donnait la nausée.

Après avoir raccroché avec Juliette, Céleste est montée à l’étage.

Elle a rassemblé ses effets personnels avec la plus grande rapidité.

Elle a également mis de côté tous les objets qu’elle avait achetés pour Fabien au fil des années.

Martine l’a aperçue devant la villa, en train d’enflammer une pile d’objets.

Elle s’est précipitée pour l’en empêcher : « Qu’est-ce que vous faites ? Arrêtez ça, je vous en prie ! »

« Si Madame Yvignac l’apprend, elle va encore dire que cela porte malheur ! »

Françoise était déjà dans tous ses états tout à l’heure quand Céleste a brisé ces objets ; si elle voyait ce spectacle, on n’imaginerait même pas ce qu’elle pourrait dire...

Céleste a rétorqué, la voix pleine de haine et de mépris : « Ça porte malheur ? Mais tant mieux ! Si j’en avais le pouvoir, je jetterais une scoumoune d’enfer sur toute cette maudite famille Yvignac pour qu’ils crèvent tous ! »

Tout en parlant, elle remontait à l’étage. Elle multipliait les allers-retours sans relâche, jetant au brasier le moindre souvenir qui la rattachait encore à Fabien.

Quand Juliette est arrivée, elle a découvert Céleste immobile devant la villa, silhouette solitaire face à un mur de flammes déchaînées.

La lueur de l’incendie dansait sur son visage blafard, qui n’affichait plus qu’une froide indifférence.

Juliette s’est précipitée ; de sa haute stature, elle a enveloppé Céleste dans ses bras pour l’abriter sous son parapluie, la protégeant de la pluie battante.

« Tu sors tout juste d’une fausse couche, tu ne peux pas rester sous cette pluie battante ! Tu veux traîner des séquelles toute ta vie ? »

Sans lui laisser le temps de répondre, elle l’a entraînée fermement vers la voiture. Au contact de la chaleur de Juliette, toute la tension qui maintenait Céleste debout depuis des heures a fini par voler en éclats.

......

Une fois dans la voiture, Juliette a sorti une serviette sèche et s’est mise à frictionner vigoureusement les cheveux trempés de Céleste.

« Qu’est-ce que tu fabriquais ? Qu’est-ce que tu faisais brûler comme ça ? »

« Ce que j’avais acheté pour lui, et ce qu’il m’avait acheté. »

Juliette lui a jeté un regard en coin : « Si tu as envie de pleurer, vas-y, lâche-toi. Je sais qu’il ne faut pas s’épuiser quand on se remet à peine d’une grossesse, mais c’est toujours mieux que de tout garder à l’intérieur. »

Elle et Fabien s’aimaient pourtant si fort.

Pourtant, en six mois, leur relation s’était brisée en mille morceaux.

Tout en s’essuyant les cheveux, Céleste a laissé échapper un rire méprisant : « Pleurer ? Pourquoi devrais-je pleurer seule ? »

Elle allait faire couler les larmes de ceux qui le méritaient, et ils allaient le payer cher !

Juliette ne disait rien.

Une fois ses cheveux presque secs, Céleste a posé la serviette d’un geste lent : « Tu verras. Bientôt, certains membres de la famille Yvignac ne vont plus arrêter de pleurer. Ils vont verser toutes les larmes de leur corps. »

En croisant le regard de Céleste qui ne dégageait plus la moindre chaleur, Juliette a hoché la tête : « Tu as raison. Ce sont eux qui doivent pleurer, pas toi. »

En amour, il n’y a pas de place pour une troisième personne, peu importe la manière dont elle s’immisce.

D’autant plus que, ces six derniers mois, Yolande ne se cachait même plus pour tenter de lui voler Fabien.

Elle agissait avec une telle impudence, persuadée que Céleste resterait impuissante face à elle.

Juliette a démarré la voiture et a quitté la villa.

La pluie frappait contre les vitres et les essuie-glaces balayaient le pare-brise sans relâche.

Juliette a demandé : « Après ta fausse couche il y a deux ans, tu n’avais pas pu retomber enceinte jusqu’ici ? »

Deux ans plus tôt, elle était tombée enceinte de Fabien.

Mais alors qu’elle ignorait encore son propre état, Yolande l’avait percutée de plein fouet avec sa voiture.

L’enfant avait été tué sur le coup.

À l’époque, Yolande pleurait plus amèrement qu’elle, répétant sans cesse qu’elle ne l’avait pas fait exprès.

Finalement, comme on pouvait s’y attendre, l’affaire en est restée là.

Comme Adrien était encore en vie et que Yolande ne manifestait aucune intention particulière envers Fabien, Céleste n’avait pas cherché à aller plus loin.

Mais avec le recul, il semblait évident que Yolande avait Fabien dans le collimateur depuis bien longtemps.

En réalité, elle avait sans doute remarqué sa grossesse et l’avait percutée délibérément !

Ces deux dernières années, son infertilité était devenue l’arme favorite de Françoise pour l’accabler de mépris.

Elle l’inondait de colis remplis de traitements contre la stérilité, l’obligeant à s’infliger des remèdes en tout genre sans aucune fin.

Et aujourd’hui...

Céleste sentait encore plus nettement que la bousculade de Yolande, au moment où elle entrait en travail, était délibérée.

Juliette a soupiré : « À l’époque, ça me semblait être un simple accident. Mais depuis la mort d’Adrien, en voyant comment Yolande s’accroche à Fabien, c’est devenu une évidence : ce crash était prémédité. »

Le mot « prémédité » a figé le sang de Céleste, rendant son aura plus glaciale que jamais. Entre ce qui s’était passé il y a deux ans et la situation d’aujourd’hui, tout s’éclairait enfin.

Céleste a dit d’un ton froid : « C’est elle aussi qui m’a poussée aujourd’hui. »

L’image de Fabien portant Yolande devant elle, tout en lui lançant ce regard qui lui ordonnait de « ne pas faire d’histoires », lui a traversé l’esprit.

Une rage sourde ne cessait de bouillonner dans la poitrine de Céleste.

Juliette a ajouté : « Si c’est ça, alors elle a vraiment fait exprès il y a deux ans. Convoiter Fabien alors que son propre mari était encore en vie... C’est un comportement de déséquilibrée, non ? »

Céleste restait murée dans son silence.

Une déséquilibrée ? Au vu de ce qui venait de se passer, le mot était faible.

Surtout ces six derniers mois... Cette possessivité sans scrupules dont Yolande faisait preuve envers Fabien, n’était-ce pas de la pure folie ? C’était une véritable obsession.

Juliette a demandé : « Alors, qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ? Tu vas laisser passer ça ? »

Laisser passer ?

Céleste a regardé par la vitre. La pluie était diluvienne ; en si peu de temps, la chaussée était déjà totalement inondée.

Était-elle le genre de femme à pardonner si facilement ?

Le regard de Céleste devenait aussi froid que cette averse : « D’abord, je divorce de Fabien, et ensuite... »

Ensuite ?

Céleste a observé la pluie glaciale à l’extérieur sans répondre directement. Elle a changé de sujet : « Valentine, ses affaires d’exportation se portaient plutôt bien ces dernières années, n’est-ce pas ? »

Valentine Beaumont était la mère richissime de Yolande.

Si Yolande osait la traiter ainsi depuis deux ans, c’était grâce à Françoise, mais aussi grâce à Valentine.

Juliette l’a mise en garde : « Oui, pourquoi parles-tu d’elle ? Valentine n’est pas le genre de femme que l’on peut affronter impunément. »

Valentine avait bâti un tel empire commercial que ses méthodes n’étaient pas ordinaires.

Céleste a demandé : « Et si ses affaires s’arrêtaient net ? »

Juliette en est restée bouche bée.

Arrêter ses affaires ?

« Les matériaux qu’elle produit ne sont demandés qu’à l’étranger. Si l’exportation était coupée, cela ne différerait en rien d’une condamnation à mort pour elle. »

« Pourquoi demandes-tu cela ? Je n’ai pas le pouvoir de t’aider à briser les Beaumont. »

Le réseau d’influence de Valentine n’était pas simple. Elle était comme un arbre aux racines profondes à Paris, que personne ne pouvait ébranler facilement.

Voyant que Céleste ne répondait pas, Juliette a serré sa main glacée : « Ne fais pas de bêtises, s’il te plaît. Ne commets pas d’imprudence. »

Une imprudence ?

Céleste restait murée dans son silence.

Pourtant, l’image de ce Britannique qui, un mois plus tôt, était venu la chercher et l’avait serrée contre lui avec une telle force, a brusquement resurgi dans son esprit...
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