Se connecterIsadoraLa journée qui suit ma confrontation avec Sébastien est la plus surréaliste de toute ma vie. Une journée qui n'appartient pas au temps, qui flotte dans une brume de sensations et de douleurs, qui se déroule comme un rêve fiévreux dont on espère se réveiller. Une journée où je ne suis plus qu'un corps, où je me perds, où je me vide de toute substance, de toute volonté, de toute humanité.Le matin appartient à Hadrien.Il vient frapper à ma porte alors que le soleil se lève à peine, que les premiers rayons de l'aube percent à travers les rideaux et projettent des lueurs roses sur les murs de ma chambre. Je suis assise à ma coiffeuse, devant le miroir, et je contemple mon reflet sans le voir. Je n'ai pas dormi. Je n'ai pas pleuré. Je suis restée là, immobile, à fixer le vide, à repasser dans ma tête les mots de Sébastien. Je vous détruirai comme j'ai détruit votre mère.Il entre sans un mot, sans frapper, sans demander la permission
Sa main descend le long de mon bras, ses doigts caressent ma peau nue avec une lenteur obscène, et je sens la nausée monter dans ma gorge. Je me lève brusquement, repoussant ma chaise qui bascule en arrière avec un bruit sourd, et je le repousse de toutes mes forces.— Ne me touchez pas ! crié-je, la voix vibrante de rage et de dégoût. Vous n'avez pas le droit de me toucher !— Allons, allons, ne faites pas l'effarouchée. Je sais ce qui se passe dans cette maison, Isadora. Les murs ont des oreilles, les domestiques bavardent, et les draps portent des traces. Je sais que vous avez accordé vos faveurs à mes neveux , à Augustin, à Cyprien, à Hadrien. Pourquoi pas à moi ? Je pourrais être un allié précieux. Je pourrais vous aider à obtenir votre héritage, à vous libérer de cette maison, à commencer une nouvelle vie.— Vous êtes un porc, Sébastien. Un porc immonde. Je préfère mourir que de vous laisser me toucher.Son sourire mielleux s'effac
Ce soir, je descends dîner pour la première fois depuis deux jours. J'ai choisi ma robe avec soin , une robe de soie bleu nuit, austère et élégante, qui ne montre rien de ma peau, qui ne suggère rien de mon corps. J'ai relevé mes cheveux en un chignon strict, sans mèches folles, sans boucles séductrices. J'ai effacé tout fard de mon visage, ne laissant que ma pâleur naturelle et mes yeux noirs cernés de fatigue. Je veux qu'ils voient que je ne suis plus la femme fatale, que je ne suis plus la séductrice, que je ne suis plus leur jouet. Je veux qu'ils voient que je suis devenue autre chose. Quelque chose de plus dur, de plus froid, de plus dangereux.La salle à manger est vaste et sombre, éclairée seulement par les candélabres en argent qui projettent des ombres dansantes sur les murs tendus de velours cramoisi. La table est immense, bien trop grande pour les cinq personnes qui y prennent place, et elle crée une distance physique entre les convives qui reflète la d
Il se penche vers moi, il pose ses lèvres sur les miennes, et je le laisse faire. Pas par amour , il n'y a plus d'amour en moi, plus depuis longtemps. Pas par désir , mon corps est las, épuisé, vidé de toute passion. Par pitié. Parce qu'il est là, devant moi, brisé et suppliant, et que je n'ai pas la force de le repousser. Parce que je sais ce que c'est que d'être seul, abandonné, désespéré. Parce que je suis devenue un monstre, certes, mais un monstre qui se souvient encore de ce que c'était que d'être humain. Il m'embrasse avec une douceur qui contraste avec tout ce que j'ai connu dans cette maison. Ses lèvres ne sont pas brutales comme celles d'Hadrien, elles ne sont pas conquérantes comme celles d'Augustin. Elles sont douces, tremblantes, hésitantes, comme s'il craignait de me briser en me touchant. Ses mains caressent mon visage avec une délicatesse infinie, ses doigts suivent le contour de mes joues, de mes tempes, de mes lèvres, comme s'il voulait graver chaque
Isadora La confrontation avec Augustin m'a laissée tremblante et brisée, plus brisée que je ne veux l'admettre. Ses mots résonnent encore en moi comme un écho qui ne s'éteint jamais. Tu n'es qu'un corps à prendre et à jeter. Nous nous sommes tous servis de toi. Tu n'es rien. J'essaie de les repousser, de les enfouir au fond de mon esprit, dans un recoin sombre que j'ouvrirai plus tard, quand tout sera fini, quand j'aurai accompli ma vengeance. Mais ils sont là, tenaces, lancinants, comme une blessure qui refuse de cicatriser. Je ne peux pas me permettre de m'arrêter. J'ai trop à faire, trop à découvrir, trop à venger. Chaque heure qui passe, je sens que l'étau se resserre autour de moi, que les murs de cette maison se referment comme les parois d'un piège. Si je m'arrête, si je faiblis, si je leur montre la moindre fissure dans mon armure, ils me dévoreront. Ils me dévoreront comme ils ont dévoré ma mère, comme ils ont dévoré ma tante Cl
Je le regarde, incrédule. Ses mots me frappent comme des gifles, comme des coups de fouet, comme des lames qui s'enfoncent dans ma chair. Chaque syllabe est un poison qui coule dans mes veines. Je sens mon sang se glacer, mes jambes trembler, mon cœur s'arrêter dans ma poitrine.— Tu mens, dis-je d'une voix blanche, une voix qui ne ressemble plus à la mienne. L'autre jour, dans ce salon, tu pleurais. De vraies larmes, Augustin. Je les ai vues couler sur tes joues. Tu m'as dit que tu m'aimais, que tu regrettais tout le mal que tu m'avais fait, que tu donnerais ta vie pour revenir en arrière. Tu m'as dit que tu ne savais pas aimer, mais que pour moi, tu aurais essayé. Tu étais sincère. Je l'ai vu dans tes yeux.— Je jouais la comédie, moi aussi. J'ai pleuré sur commande, comme un acteur sur une scène. Je voulais voir jusqu'où tu irais, Isadora. Jusqu'où tu pousserais la cruauté, jusqu'où tu pousserais la vengeance. Et j'ai été servi. Tu as été magistrale. Vraime
IsadoraÀ vingt heures précises, je descends l'escalier, vêtue de ma plus belle robe , une robe en velours bleu nuit que ma mère m'a offerte pour mes dix-huit ans, trop élégante pour la campagne, trop modeste pour la ville. Mes cheveux sont relevés en un chignon lâche, mes joues sont légèrement pou
IsadoraLe train s'arrête dans un grincement de freins et un sifflement de vapeur qui déchire le silence de cette fin d'après-midi d'octobre. Je colle mon front à la vitre froide, et je regarde la ville qui s'étend devant moi, accrochée aux flancs d'une colline qui descend vers la mer. Une ville po
IsadoraLe jardin d'hiver est une serre immense, adossée à la façade arrière de la maison, que l'on rejoint par un couloir vitré. C'est un lieu magique, un paradis de verdure et de lumière, où poussent des plantes exotiques venues des quatre coins du monde. Des palmiers nains, des fougères arboresc
IsadoraLa convocation arrive sur un plateau d'argent, portée par une domestique au visage impassible. Un simple carton blanc, gravé aux armes de la famille, avec ces quelques mots tracés d'une écriture fine et acérée : "Mademoiselle Moreau est attendue dans le bureau de M. Hadrien Delacroix à dix-







