로그인Althéa
Je fais le tour de la pièce, lentement, méthodiquement. J'inspecte chaque surface, chaque recoin, chaque objet. Le lit est confortable, presque moelleux après le matelas crasseux de la cellule. La commode contient des vêtements , des robes simples, des sous-vêtements, une chemise de nuit. Rien de sexy, rien de provocant. Juste des vêtements propres, anonymes, fonctionnels. Une vitrine, oui. Une cage dorée pour appâter les prédateurs.
Je réalise soudain ce que cette chambre signifie, et un sourire amer étire mes lèvres. Ce n'est pas une faveur. Ce n'est pas un adoucissement de ma captivité. C'est une mise en scène. On m'a retirée du sous-sol parce que j'ai de la valeur. On m'a nettoyée, évaluée, classée. Maintenant, on m'expose. Les acheteurs viendront me voir dans cette chambre bien rangée, avec mes draps blancs et ma lumière tamisée. Ils m'inspecteront comme Voronine m'a inspectée, comme la femme en blouse blanche m'a inspectée. Et celui qui offrira le plus m'emportera.
Qu'il vienne.
Qu'ils viennent tous.
Je m'assois sur le lit, le dos droit, les mains croisées sur les genoux. La blouse en papier crisse au moindre mouvement. Par la fenêtre dépolie, je devine la lumière du jour, le mouvement des nuages, peut-être la cime d'un arbre agité par le vent. Je ne vois rien distinctement, mais cette lumière est un trésor. Une promesse.
Les pensées viennent quand même. Elles affluent, désordonnées, douloureuses. Maman. La maison. Le lycée. Mes amies. Ce garçon, Théo, qui m'avait invitée au cinéma la semaine dernière et que j'avais refusé par timidité. Tous ces gens qui continuent leur vie, là-bas, dans le monde réel, sans savoir que j'existe encore. Sans savoir que je suis enfermée dans cette chambre vitrine, à attendre qu'un inconnu m'achète.
Mais je ne me laisse pas submerger. Je prends chaque pensée, chaque souvenir, chaque visage, et je les range dans un coffre, au fond de moi, bien à l'abri. Ils sont mon trésor. Ils sont ma force. Ils sont la raison pour laquelle je me bats.
Les heures passent. Le repas de midi arrive, porté par une femme silencieuse qui ne croise pas mon regard. Une assiette en plastique, des couverts en plastique. Rien qui puisse servir d'arme, rien qui puisse servir à fuir. La nourriture est fade, mais je mange. Mon corps a besoin de forces, et mes forces, j'en aurai besoin. Je mange chaque bouchée avec application, comme on charge un fusil.
Le soir tombe. La lumière derrière la fenêtre dépolie passe du blanc au doré, du doré au gris, du gris au noir. Une ampoule s'allume automatiquement au plafond, remplaçant le soleil absent.
Je me suis allongée sur le lit, mais je ne dors pas. Je fixe l'ampoule au plafond, et je réfléchis. Chaque minute qui passe me rapproche du moment où un acheteur franchira cette porte. Chaque respiration est un pas de plus vers l'inconnu. Mais chaque respiration est aussi une préparation.
Je suis vivante.
C'est la seule chose qui compte. Je suis vivante, je respire, mon cœur bat, ma rage brûle. Et tant que je serai vivante, il y aura une chance. Infime, minuscule, presque inexistante, mais une chance quand même.
Et cette chance, je la saisirai.
Je m'accroche à cette pensée comme à une bouée dans la nuit.
Silence. — Et si je refuse. — Si vous refusez, je brûle tout. Je le dis calmement. Comme on prononce un chiffre qu'on connaît par cœur. — Je brûle vos entrepôts, vos bureaux, vos comptes numérotés, vos maîtresses, vos alliances, vos partenaires. Je brûle la réputation de vos fils. Je fais parvenir à toutes les rédactions du pays une histoire vraie, très ancienne, sur ce que vous avez fait de la fille aînée de la famille Kervan en 1994. Vous savez de quoi je parle. Il devient blanc. — Comment sais-tu… — Peu importe. Ensuite, monsieur Morano, quand tout sera brûlé, je viendrai chercher votre fille moi-même. Ce ne sera pas comme ce soir. Ce sera plus laid. Il y aura des morts. Peut-être que ce sera un de vos fils. Peut-être que ce sera vous. Peut-être que ce sera elle, cette fois pour de bon, parce que les choses commencées dans le sang finissent souvent dans le sang. Un long silence. Il regarde ses mains, ligotées sur ses genoux. — Tu ne feras pas ça, murmure-t-il.
Aris Je n'ai plus le temps d'attendre. Voilà ce que je dis à Marek quand je descends au sous-sol, à deux heures du matin, mon nœud papillon défait et ma chemise ouverte au col. Voilà ce que je répète en marchant devant le mur de photos. Marek est assis, les bras croisés. Il a compris avant que je parle. Il attend, simplement, que je le dise à voix haute. — On avance le calendrier, dis-je. — De combien. — De tout. Il ne discute pas. Il se lève. Il va au tableau blanc, efface les dates prévues, en réécrit d'autres. Ce soir, cette nuit, demain matin. — On ne peut pas la sortir demain matin, dit-il. Elle n'est pas prête. Elle a un téléphone dans son sac, très bien. Elle ne l'a peut-être même pas allumé. On ne sait pas si elle nous suivra. — Je ne veux pas la sortir demain matin. Je veux le père. Marek me regarde longuement. — Chef. — Il m'a laissé m'asseoir à sa table. Il m'a laissé regarder sa fille pendant deux heures en face. Il m'a laissé la voir parler de ses
À un moment, alors que la conversation se disperse à nouveau vers les hommes, je me trouve à parler dans le vide, ou plutôt à parler à moi-même, à voix basse, comme si je n'avais pas remarqué que personne ne m'écoutait plus que lui. — Je fais des rêves très étranges, en ce moment. Il pose son verre. — Des rêves ? Je hausse les épaules. — Je devrais me taire. Ce n'est pas très poli, à table. — Je vous en prie. Sa voix a baissé. Autour de nous, les autres parlent d'un procès à Rotterdam. Nous sommes, pendant deux minutes, dans une bulle. — Il y a un homme, dis-je. Toujours le même. Je ne le vois jamais en entier. Il n'a pas de visage. — Que fait-il, dans le rêve ? — Il me regarde. Il me sauve. Parfois il me fait peur. La plupart du temps il crie mon nom. Ferreira ne bouge pas. — Il crie votre nom. — Il crie un nom. Je ne comprends pas toujours lequel. Quelquefois j'ai l'impression que ce n'est pas Eléa qu'il crie. C'est un autre nom. — Vous vous rappelez ce
Le majordome apparaît, m'escorte. Je marche dans le couloir sans me retourner. J'entends, derrière moi, la voix du père qui dit doucement, presque affectueusement : — Tu lis dans le couloir maintenant ? Je n'entends pas sa réponse à elle. Je devine seulement, à ce léger silence, qu'elle est encore debout au milieu du couloir, le livre sous le bras, et qu'elle regarde vers le hall où je m'éloigne. Une fois dans la voiture, je desserre à peine mon nœud de col. Marek est au volant. — Alors, dit-il. — Jeudi treize heures. — Bien. — Il a mordu. — Combien de temps. — Une matinée. Peut-être deux. Ce n'est pas lui qui compte. — Elle ? Je regarde par la vitre. Les tilleuls défilent. — Elle m'a proposé un café. Marek me regarde dans le rétroviseur. Il ne sourit pas. Il sait ce que cela veut dire
Aris Le rendez-vous a été pris pour dix heures trente, un mardi. Je descends de la voiture devant les grilles de la propriété Morano avec la lenteur calculée d'un homme qui sait qu'on le regarde. Deux gardes m'attendent. L'un vérifie mon nom sur une tablette, l'autre inspecte la mallette que je porte à la main. Je souris poliment. Je m'appelle Elias Ferreira. Je suis attendu par monsieur Morano pour discuter d'un dossier de fret transatlantique. Je porte un costume anthracite coupé à Lisbonne, une chemise blanche sans cravate, une montre discrète, des chaussures qui ont marché dans les entrepôts du port de Sines assez souvent pour que le cuir se soit assoupli aux endroits utiles. Chaque détail a été pensé. Chaque détail est un mensonge. La grille s'ouvre. La voiture avance dans une allée bordée de tilleuls. Je reconnais les arbres. Ce sont les mêmes que sur la photo. Ceux sous lesquels elle marchait, un manteau r
Aris Je rentre à trois heures du matin. La voiture me dépose sur l'arrière de la propriété, celle que j'ai louée sous un nom de plus, à vingt minutes de la ville. Une bâtisse anonyme, entourée de pins, avec un garage fermé et un sous-sol aménagé en centre opérationnel. Depuis trois semaines, c'est là que Marek et deux techniciens travaillent nuit et jour. C'est là que sont épinglés, sur un pan de mur, tous les clichés récents d'Eléa Morano. C'est là que je vis, vraiment. Marek m'attend dans le salon. Il n'a pas dormi. Personne n'a dormi. — Alors, dit-il. Je pose mes gants sur la table. Je défais mon nœud papillon d'un geste sec. J'ôte la veste. Je m'assois. Marek me tend un verre d'eau. Je bois. Je pose le verre. — Elle est vivante. Marek hoche la tête. On savait déjà. Mais ce n'est pas la même chose de le savoir sur des photos et de le savoir dans son corps à soi.







