LOGINUn silence de mort accueille ces paroles. Mes lieutenants me dévisagent comme si j'avais soudainement poussé une deuxième tête. La vie humaine ne se calcule pas. Moi, Aris Kervan, qui ai ordonné des dizaines d'exécutions, qui ai tué de mes propres mains, qui ai bâti ma réputation sur la terreur et le sang, je viens de dire que la vie humaine ne se calcule pas. L'ironie est tellement énorme qu'elle en devient absurde.— Tu es amoureux d'elle, dit Dimitri d'une voix plate, sans émotion.Ce n'est pas une question. C'est un constat. Une sentence. Un diagnostic.— Oui.— Tu es amoureux d'une fille qui a la moitié de ton âge, que tu retiens prisonnière, et pour qui tu es prêt à déclencher une guerre.— Oui.Dimitri se lève, lentement, comme un vieux lion fatigué
Il disparaît dans le couloir. Je reste seule au milieu des éclats de porcelaine, le cœur battant, l'esprit embrasé de questions sans réponses. Mon père. L'émissaire sait qui est mon père. Ma mère savait, et elle ne m'a rien dit. Aris soupçonne quelque chose, et il ne me dit pas tout.La confiance. Il me demande de lui faire confiance. Mais comment faire confiance à un homme qui tue, qui ment, qui manipule, qui m'a enlevé ma liberté et qui prétend m'aimer ? Comment faire confiance quand chaque vérité en cache une autre, plus sombre, plus dangereuse ?Je n'ai pas le choix. Je suis prisonnière de ce Dôme, prisonnière de ces murs, prisonnière de mes sentiments. Je ne peux pas fuir. Je ne peux pas savoir. Je ne peux qu'attendre, espérer, et prier , moi qui ne prie jamais , pour que la tempête qui s'annonce ne nou
Mon père. Encore un mot qui ne signifie rien. Je n'ai pas de père. J'ai une mère, une seule, qui m'a élevée seule, qui ne m'a jamais parlé de lui, qui détournait la conversation chaque fois que je posais des questions.— Vous savez qui est mon père ?L'émissaire me regarde, et dans son regard, je lis une stupéfaction qui n'a rien de feint, une stupeur mêlée d'une sorte d'effroi respectueux.— Vous ne savez pas, dit-il. Vous ne savez vraiment pas.— Non. Je ne sais pas. Dites-le-moi.Il ouvre la bouche, la referme. Son garde du corps s'est rapproché, la main sur son arme. L'atmosphère des cuisines est devenue irrespirable, chargée d'une électricité qui crépite dans l'air comme un orage prêt à éclater.— Qui êtes-vous ? dis-je. Pourquoi
AlthéaLa nouvelle se répand dans le Dôme comme une traînée de poudre. Les Morano envoient un émissaire. Les Morano, le clan rival qui contrôle les territoires du sud, ceux avec qui les Kervan sont en guerre larvée depuis des générations, ceux qui ont juré la perte d'Aris après la mort de leur chef il y a trois ans. Un émissaire. Ici. Dans la gueule du loup.Je l'apprends par Irina, qui me le glisse entre deux marmites, le visage plus soucieux que d'habitude.— Ils n'envoient jamais d'émissaire, murmure-t-elle en pétrissant la pâte à pain avec une vigueur nerveuse. La dernière fois qu'un Morano a mis les pieds ici, c'était pour une embuscade. On a retrouvé trois hommes égorgés dans les cuisines. Trois bonshommes qui n'avaient rien demandé à personne.— Po
Il s'assied sur le sol de pierre, le dos contre le mur, et m'invite à faire de même. Je m'installe à côté de lui, épaule contre épaule. Par la lucarne, la Grande Ourse brille, majestueuse, familière.— Tu vois cette étoile, là ? dit-il en pointant le doigt. La plus brillante, juste au-dessus de l'horizon. C'est Vénus. Ma mère m'avait appris à la reconnaître. Elle disait que Vénus était l'étoile des amoureux. Qu'il suffisait de faire un vœu en la regardant pour qu'il se réalise.— Tu y croyais ?— J'y croyais. J'avais neuf ans. Je croyais encore à beaucoup de choses.— Et maintenant ?Il tourne la tête vers moi, et son visage est tout proche, éclairé par la seule lumière des étoiles. Ses yeux noirs brillent, reflètent la Voie lactée, semblent contenir un univers à eux seuls.— Maintenant, je crois à autre chose.Il ne dit pas à quoi. Il n'a pas besoin de le dire. Sa main trouve la mienne dans la pénombre, nos doigts s'enlacent comme ils le font maintenant presque sans y penser, par réf
AlthéaLe pacte a été scellé il y a trois jours. Trois jours qui ont passé comme un rêve, comme une parenthèse enchantée dans la violence ordinaire du Dôme. Trois jours pendant lesquels la guerre, les complots, les menaces se sont tenus à distance, comme si le monde extérieur avait accepté de nous accorder une trêve.Aris a changé. Imperceptiblement, subtilement, mais il a changé. Il sourit plus souvent – pas beaucoup, pas ostensiblement, mais je surprends parfois un pli sur ses lèvres qui n'y était pas avant. Il rit même, une fois, quand Irina fait tomber une pile d'assiettes dans les cuisines et jure comme un charretier. Un rire bref, presque involontaire, qui surprend tout le monde et le surprend lui-même plus que quiconque.— Le patron a ri, murmure Irina, stupéfaite. En vingt ans de service, je ne l'avais jamais entendu rire.Je ne réponds rien. Mais à l'intérieur, une chaleur se diffuse, douce, timide, comme une braise qu'on protège du vent.Les journées s'écoulent, lentes, pais







