Se connecterSes mots sont des coups de poing, des coups de fouet, des coups de couteau. Chacun atteint sa cible, précisément, cruellement. Il sait blesser, Dimitri. Il a passé trente ans à apprendre l'art de la cruauté au service des Kervan.— Je ne suis rien de tout ça, dis-je en me levant. Je suis quelqu'un qui a été enlevée, arrachée à sa vie, jetée dans ce monde sans l'avoir choisi. Et si vous croyez que je me réjouis de ce qui arrive, vous vous trompez lourdement.— Alors pars.— Quoi ?— Pars. Va-t'en. Disparais. Cette nuit, maintenant, tout de suite. Je t'ouvrirai la porte moi-même. Je te fournirai des papiers, de l'argent, un véhicule. Tu pourras retourner chez ta mère, retrouver ta vie, oublier tout ça. Et nous, on pourra réparer les dégâts que tu as causés.
Je m'approche, m'agenouille devant elle, prends ses mains dans les miennes. Ses doigts sont glacés, malgré la chaleur de la chambre. Je les réchauffe entre mes paumes, doucement, patiemment.— Parce que je t'aime, dis-je. Parce que quoi qu'il arrive, quoi que nous découvrions, cela ne changera pas ce que je ressens pour toi. Ton père peut être un saint ou un démon, un allié ou un ennemi. Cela ne m'importe pas. Toi seule m'importes.— Tu es en train de tout miser sur moi, murmure-t-elle. Si tu te trompes, si je te déçois, si je te trahis, tu auras tout perdu.— Je sais.— Et cela ne te fait pas peur ?— Si. Cela me terrifie. Mais c'est le prix à payer. Le prix de l'amour. Le prix de l'humanité. Tu m'as dit un jour que les hommes brisés peuvent être réparés. Je ne sais pas si je su
Un silence de mort accueille ces paroles. Mes lieutenants me dévisagent comme si j'avais soudainement poussé une deuxième tête. La vie humaine ne se calcule pas. Moi, Aris Kervan, qui ai ordonné des dizaines d'exécutions, qui ai tué de mes propres mains, qui ai bâti ma réputation sur la terreur et le sang, je viens de dire que la vie humaine ne se calcule pas. L'ironie est tellement énorme qu'elle en devient absurde.— Tu es amoureux d'elle, dit Dimitri d'une voix plate, sans émotion.Ce n'est pas une question. C'est un constat. Une sentence. Un diagnostic.— Oui.— Tu es amoureux d'une fille qui a la moitié de ton âge, que tu retiens prisonnière, et pour qui tu es prêt à déclencher une guerre.— Oui.Dimitri se lève, lentement, comme un vieux lion fatigué
Il disparaît dans le couloir. Je reste seule au milieu des éclats de porcelaine, le cœur battant, l'esprit embrasé de questions sans réponses. Mon père. L'émissaire sait qui est mon père. Ma mère savait, et elle ne m'a rien dit. Aris soupçonne quelque chose, et il ne me dit pas tout.La confiance. Il me demande de lui faire confiance. Mais comment faire confiance à un homme qui tue, qui ment, qui manipule, qui m'a enlevé ma liberté et qui prétend m'aimer ? Comment faire confiance quand chaque vérité en cache une autre, plus sombre, plus dangereuse ?Je n'ai pas le choix. Je suis prisonnière de ce Dôme, prisonnière de ces murs, prisonnière de mes sentiments. Je ne peux pas fuir. Je ne peux pas savoir. Je ne peux qu'attendre, espérer, et prier , moi qui ne prie jamais , pour que la tempête qui s'annonce ne nou
Mon père. Encore un mot qui ne signifie rien. Je n'ai pas de père. J'ai une mère, une seule, qui m'a élevée seule, qui ne m'a jamais parlé de lui, qui détournait la conversation chaque fois que je posais des questions.— Vous savez qui est mon père ?L'émissaire me regarde, et dans son regard, je lis une stupéfaction qui n'a rien de feint, une stupeur mêlée d'une sorte d'effroi respectueux.— Vous ne savez pas, dit-il. Vous ne savez vraiment pas.— Non. Je ne sais pas. Dites-le-moi.Il ouvre la bouche, la referme. Son garde du corps s'est rapproché, la main sur son arme. L'atmosphère des cuisines est devenue irrespirable, chargée d'une électricité qui crépite dans l'air comme un orage prêt à éclater.— Qui êtes-vous ? dis-je. Pourquoi
AlthéaLa nouvelle se répand dans le Dôme comme une traînée de poudre. Les Morano envoient un émissaire. Les Morano, le clan rival qui contrôle les territoires du sud, ceux avec qui les Kervan sont en guerre larvée depuis des générations, ceux qui ont juré la perte d'Aris après la mort de leur chef il y a trois ans. Un émissaire. Ici. Dans la gueule du loup.Je l'apprends par Irina, qui me le glisse entre deux marmites, le visage plus soucieux que d'habitude.— Ils n'envoient jamais d'émissaire, murmure-t-elle en pétrissant la pâte à pain avec une vigueur nerveuse. La dernière fois qu'un Morano a mis les pieds ici, c'était pour une embuscade. On a retrouvé trois hommes égorgés dans les cuisines. Trois bonshommes qui n'avaient rien demandé à personne.— Po







