تسجيل الدخولAujourd'hui, je regrette cette fuite. Non pas parce que je pense que j'aurais pu gagner ce procès. Non. Je regrette d'avoir laissé mes ennemis croire qu'ils m'avaient détruite. Je regrette de leur avoir offert cette victoire. Je regrette de ne pas leur avoir craché au visage, de ne pas leur avoir montré que je survivrais, que je reviendrais, que je me vengerais.
La vengeance. C'est le mot que je n'ose pas prononcer à voix haute, même devant David. C'est le mot qui brûle dans ma poitrine, qui alimente mes journées, qui hante mes nuits. La vengeance n'est pas un sentiment noble. La vengeance n'est pas une quête romantique. La vengeance est une nécessité, une survie, une drogue. Une fois qu'on y a goûté, on ne peut plus s'en passer. Je le sais. Je l'ai appris à mes dépens. Mon téléphone vibre à nouveau. David me rappelle notre rendez-vous. Il est temps de me préparer. Il est temps de quitter cette chambre d'hôtel, de descendre dans l'arène, de commencer le combat. Je me dirige vers la penderie. Mes vêtements sont alignés avec une précision militaire : tailleurs sombres, chemisiers blancs, chaussures élégantes. Rien de ce que l'ancienne Camille aurait porté. Rien qui puisse trahir la jeune femme fragile qui se cache sous l'armure. Je m'habille lentement, méthodiquement. Chaque geste est calculé pour me donner du contrôle, pour me rappeler qui je suis désormais. Une femme d'affaires. Une conquérante. Une survivante. Je noue mes cheveux en un chignon serré. J'applique une touche de rouge à lèvres, un rouge profond, presque noir. Le rouge de la vengeance. Le rouge du sang. Avant de quitter la chambre, je jette un dernier coup d'œil à mon reflet. La femme qui me regarde est froide, déterminée, impitoyable. Elle n'a plus rien à voir avec la jeune fille brisée du tribunal. Elle est devenue celle qu'elle avait promis de devenir. Celle qui fera payer. Celle qui reprendra tout. — Ils ne savent pas encore, dis-je à voix basse. Mais ils vont savoir. La porte se referme derrière moi avec un clic sec. Le couloir est silencieux, éclairé par une lumière douce. Mes talons résonnent sur le marbre. Je marche vers l'ascenseur, le dos droit, la tête haute. Personne ne peut deviner que je viens de traverser une décennie de souffrance en quelques minutes. Personne ne peut imaginer ce qui se trame derrière ce visage impassible. Personne ne sait que la vengeance est en marche. Et c'est exactement comme ça que je veux que les choses se passent. Camille Le restaurant de l'hôtel est une vaste salle aux murs couverts de boiseries sombres, éclairée par des appliques en bronze diffusant une lumière tamisée. Les tables sont espacées, nappées de lin blanc, ornées de bouquets de fleurs fraîches. Le personnel s'affaire en silence, glissant entre les convives avec une discrétion de spectres. Tout ici respire l'argent, le pouvoir, la réussite. Tout ici est à l'image de la femme que je suis devenue. David m'attend à une table près de la fenêtre. Il s'est installé de manière à voir l'entrée, dos au mur, une habitude qu'il a gardée de ses années dans les services de sécurité. Il se lève à mon approche, incline légèrement la tête. Un signe de respect, jamais de familiarité excessive. David comprend les limites de notre relation. Il est mon bras droit, mon confident, mon exécuteur. Rien de plus. Rien de moins. — Madame, dit-il simplement. Je m'assieds en face de lui, dispose ma serviette sur mes genoux. Un serveur apparaît aussitôt, verse de l'eau dans mon verre, propose un apéritif. Je commande un thé vert, sans rien d'autre. David opte pour un café noir. Nous restons silencieux jusqu'à ce que le serveur s'éloigne. — Tout est prêt, reprend David à voix basse. Le notaire a confirmé. L'agent immobilier a préparé les documents. Les premiers contacts sont établis. Je hoche la tête. David est un homme de peu de mots, mais chacun d'eux est pesé, vérifié, pertinent. Il a quarante ans, des épaules larges, des mains épaisses, un visage taillé à la serpe. Ancien agent de sécurité dans une grande entreprise, il a été licencié pour avoir désobéi à un ordre qui allait à l'encontre de ses principes. Je l'ai rencontré il y a cinq ans, dans un aéroport, alors que je venais de conclure une négociation houleuse. Il m'a aidée à me débarrasser d'un importun. Depuis, il est resté à mes côtés. — Et nos cibles ? demandé-je. David sort une tablette de sa sacoche, la pose sur la table, l'incline légèrement pour que je puisse voir l'écran. Des photos, des notes, des graphiques. Julien Lefèvre, directeur général de Lefèvre & Fils. Sarah Lefèvre, son épouse. Henri Lefèvre, le patriarche, président du conseil d'administration. Chacun avec sa description, ses habitudes, ses faiblesses. — Julien Lefèvre est au bureau presque tous les jours, dit David. Il arrive tôt, part tard. Il est sous pression depuis que les rumeurs de rachat circulent. Son père lui met la pression. — Et Sarah ? — Elle passe ses journées entre les comités de charité et les déjeuners mondains. Elle voit un marchand d'art, Antoine Roux, deux fois par semaine. Le mariage bat de l'aile. Je ne réponds pas. Ces informations, je les connais déjà. David me les répète pour que nous soyons sur la même longueur d'onde, pour que rien ne soit laissé au hasard. C'est notre rituel. Chaque détail compte. Chaque faiblesse doit être exploitée. — Henri ? demandé-je. — Le vieux est plus difficile à suivre. Il est prudent. Mais nous avons remarqué quelque chose d'étrange. Il reçoit des visites régulières d'un homme que nous n'avons pas encore identifié. Un homme d'une cinquantaine d'années, discret, qui entre par l'arrière de la maison.À un moment, j'avais levé les yeux et j'avais croisé le regard d'Henri. Il m'observait avec une insistance glaciale, ses yeux pâles fixés sur mon visage comme s'il cherchait à le graver dans sa mémoire. J'avais détourné la tête, mal à l'aise, attribuant cette attention à la timidité ou à la simple curiosité. J'avais tort, bien sûr. Mais comment aurais-je pu deviner ? Comment aurais-je pu imaginer que cet homme, le père de l'homme que j'aimais, était en train de planifier ma destruction ? — Camille, avait dit Henri d'une voix posée, Julien me dit que vous étudiez le droit. — Oui, monsieur, avais-je répondu, la gorge serrée. — C'est une discipline exigeante. Vous avez l'intention de devenir avocate ? — Oui. Je voudrais défendre les innocents, les victimes d'injustices. Un sourire mince avait étiré ses lèvres. — L'idéalisme de la jeunesse. C'est touchant. Julien avait serré ma main plus fort sous la table, comme pour me protéger. Sarah avait ri, un rire léger, un peu forcé. — Ca
Camille Je me souviens du parfum des tilleuls en fleurs. C'est la première chose qui me revient, quand je ferme les yeux et que je me laisse glisser dans les eaux troubles du passé. Ce parfum doux, entêtant, qui montait du jardin de mes parents et s'infiltrait par ma fenêtre ouverte, les soirs d'été. J'avais dix-huit ans. J'étais amoureuse. Le monde m'appartenait. Aujourd'hui, assise dans cette suite impersonnelle, les rideaux tirés sur la ville grise, je me demande comment j'ai pu être aussi naïve. Aussi confiante. Aussi incroyablement stupide. Mais je ne dois pas juger cette fille-là avec trop de sévérité. Elle ne savait pas. Elle ne pouvait pas savoir. Personne ne lui avait appris à se méfier, à décrypter les faux sourires, à détecter les poignards cachés derrière les dos. Elle croyait en la bonté des gens, en la loyauté, en l'amour. Elle croyait que la vie était un roman dont elle serait l'héroïne. Je me lève, traverse la pièce, m'arrête devant le miroir en pied qui orne le mu
Le silence s'installe, chargé de non-dits. Sarah m'observe, cherchant à me jauger. Je soutiens son regard, impavide. Elle ne se souvient pas de moi. Elle ne peut pas se souvenir. Dix ans ont passé. Je suis devenue une autre. Et pourtant, elle semble mal à l'aise. Comme si un instinct ancien lui soufflait que quelque chose ne va pas. Julien s'approche à son tour. Il a quitté son père, qui l'a suivi des yeux avec une expression de mécontentement. Il se place à côté de Sarah, me fait face. — Julien Lefèvre, dit-il en me tendant la main. Je serre sa main. Sa poignée est ferme, mais sa paume est moite. Il ne va pas bien. La pression, la fatigue, les soucis. Je le vois dans ses yeux cernés, dans les rides qui creusent son front, dans la manière dont il serre les mâchoires. Il ne se souvient pas de moi non plus. Son regard me traverse sans me voir. Il est ailleurs, dans ses pensées, dans ses problèmes, dans son monde qui s'effondre peut-être déjà. — Élise Moreau, dis-je. — Vous êtes la
Camille La robe est d'un noir profond, presque violet sous certains éclairages, avec un décolleté discret et une traîne légère. Je l'ai choisie pour ce qu'elle représente : l'austérité, la puissance, la distance. Rien de ce que je porterai ce soir ne doit laisser transparaître la moindre émotion. Je suis Élise Moreau, PDG d'un fonds d'investissement international, venue conquérir cette ville comme elle a conquis tant d'autres marchés. Rien de plus. Rien de moins. Le gala de charité se tient dans l'ancien palais des congrès, un bâtiment majestueux aux colonnes de marbre et aux dorures éclatantes. C'est l'un des événements mondains les plus courus de l'année, un rendez-vous où se retrouvent les notables, les entrepreneurs, les héritiers, tous ces gens qui font et défont les réputations. Julien et Sarah y seront. C'est la raison de ma présence. C'est le premier acte visible de ma reconquête. La voiture s'arrête devant l'entrée, sous une marquise illuminée de guirlandes. Un portie
Je sors du bureau sans un mot de plus. Dans l'escalier, mes jambes flageolent légèrement. Je m'appuie à la rampe, le temps de reprendre mon souffle. La maison de mon enfance. Je n'arrive pas à y croire. J'avais choisi cette rue au hasard, sur les conseils de l'agent immobilier, sans savoir qu'il s'agissait de l'ancienne propriété de mes parents. Le hasard a parfois un sens de l'humour cruel. Mais ce hasard, je vais le transformer en victoire. Je vais reprendre possession de cette maison, comme je reprends possession de ma vie.David m'attend en bas. Il remarque mon trouble, mais ne dit rien. Il se contente de me suivre jusqu'à la voiture. Je m'installe sur la banquette arrière, ferme les yeux, respire profondément.— Tout s'est bien passé ? demande David.— Oui. La maison est à moi.— Très bien. L'agent immobilier nous attend pour la remise des clés.Nous roulons en silence à travers les rues étroites du centre-ville. La pluie a cessé, laissant place à un ciel bas et gris. Les vitrine
Cette information me fait dresser l'oreille. Henri Lefèvre a toujours été un homme secret, calculateur. Mais recevoir des visites non identifiées dans sa résidence privée, c'est un comportement qui mérite d'être examiné de plus près.— Trouve qui est cet homme, dis-je.— C'est en cours, répond David. Il ne devrait pas nous échapper longtemps.Le serveur revient avec nos boissons. David boit son café à petites gorgées, observant la salle par-dessus sa tasse. Je touche à peine mon thé. Mon esprit tourne à plein régime, analysant, planifiant, anticipant. Henri Lefèvre. Le patriarche. Le cerveau, peut-être. Je n'ai jamais su quel rôle exact il avait joué dans ma chute. Je sais qu'il ne m'aimait pas. Je sais qu'il voyait en moi une menace pour son fils, pour sa famille, pour son entreprise. Mais de là à orchestrer un vol et une fausse accusation, il y a un pas que je n'ai jamais osé franchir. Aujourd'hui, je commence à me demander si ce pas n'est pas plus petit que je ne le pensais.— Tu d







