LOGINAriana
La douleur est une étoile blanche et brûlante au creux de mon épaule. Chaque battement de cœur envoie une pulsation ardente le long de mon bras. Le métal de la broche est un froid mensonger au centre de cette fournaise.
Je titube hors du pavillon, laissant derrière moi l'ombre de Nikos et l'écho de sa voix. Rends la chasse intéressante. Je cours. Non pas par espoir, mais par instinct animal. Mes pas résonnent sur les sentiers déserts, se mêlant au bruissement des lauriers-roses, ces témoins silencieux de ma honte.
Le sang coule le long de mon bras, tiède et poisseux. Je m'engouffre dans une ruelle en contrebas, loin des lumières du front de mer. Je m'effondre contre un mur de pierre humide, le souffle court, la vision brouillée. De ma main valide, je touche la broche. L'épingle est enfoncée profondément. L'arrière est sécurisé. Il ne l'a pas simplement plantée ; il l'a fixée sur moi. Comme on marque le bétail.
Un rire hystérique menace de jaillir de ma gorge. Ariana, le top model, le visage qui vend le rêve. Maintenant, je ne suis plus qu'une bête blessée, marquée au fer de mon propriétaire.
Je dois l'enlever. Je dois.
Je serre les dents, attrape délicatement la feuille de laurier entre le pouce et l'index. Un frisson de nausée me submerge. J'essaie de faire pivoter, de desserrer. Rien. C'est une broche de sécurité, conçue pour ne pas s'ouvrir accidentellement. Il faut appuyer sur un petit levier. Un levier qui est maintenant enfoui dans ma chair enflammée.
Je pousse un gémissement étouffé. La douleur est si vive que des taches noires dansent devant mes yeux. Je vais vomir. Je vais m'évanouir ici, dans cette ruelle, et ils me trouveront au petit matin, morte avec son bijou maudit planté dans la peau.
Non.
La colère, soudain, est plus forte que la douleur. Une colère noire, désespérée. Il ne gagnera pas comme ça. Il ne me réduira pas à une chose qui attend de mourir.
Je me redresse, chancelante. Je fouille dans mon sac, en retire un petit couteau suisse, le dernier vestige de ma vie d'avant. La lame est minuscule, mais elle est tranchante.
Je défais ma veste, déchire la manche de mon t-shirt au niveau de l'épaule. La blessure est un petit trou rouge et en colère, la broche dressée en son centre comme un étendard pervers. Je prends une profonde inspiration, la gorge serrée.
Je ne peux pas l'enlever par l'avant. Alors je vais devoir… passer par derrière.
Je positionne la lame juste à côté de la tige métallique. La peau est tendue, enflammée. Je pousse.
La douleur est si atroce, si absolue, qu'un cri rauque et animal s'échappe de mes lèvres. Des larmes coulent sur mes joues, chaudes et salées. Je pousse encore, sentant la chair se déchirer, le métal racler contre la lame. Le monde se réduit à cette étoile de feu dans mon épaule, à la sensation de mon propre sang inondant ma main.
Soudain, la pression cède. La tige métallique, sectionnée, sort par l'arrière. La broche, la feuille de laurier maudite, tombe par-devant et atterrit sur le sol pavé avec un léger cling.
Je m'effondre à genoux, pantelante, suante, couverte de mon propre sang. La douleur est maintenant une vague sourde et battante, atroce, mais c'est ma douleur. Plus la sienne.
Je ramasse la broche tachée de sang. Je pourrais la jeter. Mais non. Je la serre dans mon poing, le métal froid et tranchant me mordant la paume.
C'est une relique. Un trophée. La preuve que j'ai saigné, que j'ai crié, mais que je lui ai arraché sa marque du corps.
Je me relève, déchire un morceau de mon t-shirt et le presse tant bien que mal sur la blessure. Ce n'est pas propre. Ce n'est pas stérile. Mais c'est un bandage. C'est un début.
Je ressors de la ruelle, chancelante mais debout. Le monde extérieur semble différent. Les lumières de Monaco ne sont plus des joyaux, mais des braises. L'air marin ne sent plus la liberté, mais le sel sur une plaie ouverte.
Nikos croyait m'avoir brisée. Il croyait que cette marque allait me rappeler mon statut de propriété.
Il a eu tort.
En l'arrachante, je me suis rappelée qui j'étais. Une voleuse. Une survivante. Une femme qui avait déjà volé un lion, et qui venait de lui arracher une griffe.
La chasse a changé, une fois de plus. Ce n'est plus une fuite. C'est une guerre.
Et je viens de remporter la première bataille.
Je serre plus fort la broche dans mon poing, sentant les contours du laurier s'imprimer dans ma chair.
Il veut son trophée ? Il va devoir venir le chercher.
CassandreEt puis, je le sens.Une présence nouvelle dans l’ombre.Un froid dans la nuque qui n’a rien à voir avec la climatisation.Je ne tourne pas la tête.Je continue à fixer l’objectif, mon visage un masque de marbre.Mais du coin de l’œil,je perçois un mouvement dans le coin sombre, près du canapé. Une silhouette s’est assise. Elle croise les jambes. Une lueur faible , l’écran d’un téléphone ou la braise d’une cigarette s’allume puis s’éteint.Nikos.Il est venu.La terreur monte d’un coup, acide, au fond de ma gorge. Un vertige. Les lumières se mettent à danser. La voix de Viktor devient lointaine, étouffée.—Cassandre ? Un peu plus d’énergie, peut-être ? L’envol, c’est aussi une force. Montrez-moi la colère.La colère.Je la sens,soudain, comme un animal fou se réveillant dans ma poitrine, se débattant contre le corset de cuir. Une colère pure, brute, qui brûle la peur. Elle monte de mes entrailles, embrase mes veines. Ce n’est plus la lassitude, la douleur distante. C’est de l
CassandreLe studio est un hangar de lumière et d’ombres. Des hauteurs du plafond, des projecteurs pendent comme des guêpes métalliques, éteints pour l’instant. Des rouleaux de fonds en papier, des paravents, des échelles. L’air sent la poussière et le café froid. Une nervosité créative palpable. Et au fond, près d’un écran d’ordinateur portable, un espace plus sombre, aménagé avec un canapé bas, une table. Le poste d’observation.La voiture s’est arrêtée à l’arrière, porte dérobée. Anton a ouvert, vérifié le périmètre d’un regard, avant de me laisser passer devant lui. Nous sommes entrés dans un couloir de béton, puis directement dans la fournaise glacée de la préparation.— Cassandre ! Enfin ! La voix est trop joyeuse, trop forte. Élodie, la directrice de production, s’avance, les mains tendues comme pour une étreinte qu’elle n’osera pas terminer. Elle s’arrête à un mètre, prend mon apparence des pieds à la tête. Un sourire professionnel, crispé. — Le voyage s’est bien passé ? Vous
CassandreLe soleil du matin frappe les volets fermés, découpant des lames de lumière poussiéreuses sur le sol en marbre. La nuit a été courte, hachée par l’échange avec Sophie et les fantômes qu’il a réveillés. Mes yeux sont cernés, ma tête lourde. Mais le planning de Nikos, gravé dans un marbre invisible au-dessus de ma vie, est formel : shooting aujourd’hui.Je pousse les couvertures. Le drap de soie glisse, froid. La chambre est vaste, silencieuse, impersonnelle. Une belle cage. Ma villa, m’a-t-il dit avec ce sourire qui ne touche jamais ses yeux. Achetée à mon nom, avec mon argent – l’argent qu’il contrôle, qu’il fait passer par vingt comptes pour garder les apparences. Je suis propriétaire. Je suis locataire. Je suis prisonnière.Je marche jusqu’à la fenêtre, écarte une latte d’un doigt.Dans le jardin méticuleusement entretenu,au bord de la piscine qui brille d’un bleu artificiel, un homme en costume sombre se tient immobile. Il ne regarde pas le paysage. Il regarde la maison.
ArianaJe tends une main. Elle tremble comme une feuille. Je la rapproche du clavier. Le curseur clignote à côté de la fenêtre du message.Je pourrais répondre. Quelque chose de court. De rassurant. De cryptique. Quelque chose qui lui dirait que je suis en vie sans la mettre en danger, sans révéler où je suis.Mais Nikos… s’il voit ça…Sophie : Je ne lâche pas l’affaire. Je te jure que je ne lâche pas l’affaire. Je commence à fouiller. Si ce salopard de Laskaris a quelque chose à voir avec ça…Le sang se glace dans mes veines.Non.Sophie, non.Elle est téméraire. Impulsive. Si elle se met en tête de confronter Nikos, de fouiner… Il la brisera. Il ne la tuera pas, non, ce serait trop direct. Il trouvera quelque chose. Une dette. Une faiblesse. Une photo compromettante. Il la détruira de l’intérieur, comme il est en train de me détruire, mais en pire, parce qu’elle n’a pas ma rancœur tenace pour armure. Elle a juste un grand cœur, trop grand.La peur pour elle est plus forte que toute
ArianaLa journée s’est écoulée dans un brouhaha étouffé de soie, de murmures et du cliquetis des épingles entre les dents des couturières. J’ai été un mannequin, un manège à tourner sur commande. J’ai marché, pivoté, arrêté. J’ai senti les tissus devenir une seconde peau, les armatures de corset s’enfoncer dans mes côtes jusqu’à ce que la douleur devienne une compagne familière, un rappel constant.Maintenant, je suis de retour dans le bureau, devant l’écran d’ordinateur figé sur une esquisse de la robe de cendres. Mes doigts sont froids. Mon corps entier est une unique et sourde vibration de fatigue et de tension rentrée.La pièce est silencieuse, trop silencieuse. Le genre de silence qui laisse la place aux échos. L’écho de sa voix, disant « tu es parfaite ». L’écho du froissement du tulle, comme des pas de fantômes. Et plus loin, plus profond, l’écho d’une vie qui semble appartenir à une autre, à une femme naïve dont le seul souci était une collection de vêtements et une rivalité
ArianaJe remonte sur la plateforme. Cette fois, la silhouette est guerrière. Dangereuse. Le cuir craque doucement quand je respire. Je me vois dans le miroir : une insurgée, une pillarde. L’ironie est un acide dans ma gorge. Je suis l’antithèse parfaite de cette image. Je suis captive, pacifiée, obéissante.Son regard s’attarde sur la ligne du lacet, qui suit ma taille, descend vers ma hanche. Je sens son tracé comme une brûlure.— Mieux, murmure-t-il, plus pour lui que pour les autres. Mais le cuir respire trop. On doit voir la tension. La contrainte. Il doit sembler qu’elle va le faire craquer d’un seul mouvement.Il s’approche. Je cesse de respirer.Il ne me touche pas. Il s’arrête à un mètre, les mains dans les poches de son pantalon, penchant légèrement la tête.— Là, dit-il en indiquant du menton ma cage thoracique. Serrez davantage. Il faut que chaque inspiration soit une victoire.L’habilleuse s’avance, ses doigts volant sur le lacet. La pression augmente. Ma respiration devi







