LOGINLa voiture longea une allée bordée d’arbres centenaires avant de s’arrêter devant une imposante demeure de pierre claire. La maison de Marguerite Duval, sa « deuxième résidence » comme elle aimait l’appeler, était un véritable manoir. Des fenêtres à meneaux, des volets peints en bleu nuit, une porte massive en chêne sculpté. On se serait cru dans un film d’époque, ou dans un musée. Viviane dut faire un effort pour ne pas serrer les mâchoires.— Détends-toi, murmura Alexandre en coupant le moteur. Souris. Et laisse-moi parler.— Je sais faire, répondit-elle d’une voix neutre.Ils descendirent. L’air était frais, chargé de l’odeur des hortensias qui bordaient la façade. Une domestique vêtue de noir leur ouvrit, les précéda dans un grand hall aux murs tapissés de tableaux anciens. Des portraits de famille, sans doute. Des Duval de génération en génération, tous fiers, tous raides, tous méprisants.Marguerite les attendait dans le salon. Elle était assise dans un fauteuil près de la chemi
La clé tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit. Le silence. L’appartement était vide, ou du moins elle le croyait. Alexandre n’était pas là, pas encore. Elle avait une heure, peut-être deux, avant qu’il ne rentre. Une heure pour souffler. Une heure pour oublier.Elle posa son sac sur la console de l’entrée, retira son manteau, le jeta sur le canapé. Ses chaussures suivirent, abandonnées au milieu du salon. Elle n’avait pas la force de les ranger. Elle n’avait la force de rien.La journée avait été longue. Trop longue. La répétition avait commencé à neuf heures, sous l’œil acéré du professeur. Les concours approchaient. Dans deux semaines, on choisirait les deux participantes adultes pour la compétition nationale. Deux places. Seulement deux.Viviane savait qu’elle n’était pas favorite. Elle avait du talent, oui. De l’expérience aussi. Mais elle n’était pas assez bonne. Pas assez brillante. Pas assez jeune, peut-être. Les deux filles qui la devançaient, Alexandra et Sophie, étaient p
La lumière du matin filtrait à travers les rideaux, douce et diffuse, comme une caresse. Le silence de l’appartement n’était troublé que par le souffle régulier de Marcus, endormi à côté d’elle. Elsa tourna la tête sur l’oreiller. Elle aimait le regarder dormir. Ses traits étaient détendus, presque enfantins, et ses cheveux bruns formaient un désordre charmant sur l’oreiller.Elle ne se lassait pas de ces matins-là. De ces instants volés au temps, où rien n’existait en dehors de cette chambre, de ces draps, de cette chaleur à deux. Le monde pouvait bien s’effondrer dehors, les scandales, les menaces, les doutes… ici, avec lui, elle était en sécurité.Marcus remua. Ses paupières battirent. Un sourire apparut sur ses lèvres avant même qu’il ait ouvert les yeux.— Tu me regardes dormir, murmura-t-il d’une voix ensommeillée.— C’est mon droit, répondit Elsa en souriant.— Tu abuses de tes droits.— Je n’ai que ça.Il ouvrit les yeux, posa sa main sur sa hanche, l’attira contre lui. Leurs
La salle de cours sentait le bois des pianos Les grandes fenêtres laissaient entrer la lumière de fin d'après-midi, dorée et douce, comme un dernier souffle de soleil avant la nuit.Elena était arrivée la première. Elle avait besoin de ces quelques minutes de calme avant l'afflux des autres élèves. Besoin de respirer, de se concentrer, de laisser derrière elle les paroles de Nadia et cette conversation qu'elle n'aurait pas dû entendre.Elle s'assit à sa place habituelle, près de la fenêtre. La vue donnait sur la rue, sur les arbres dénudés, sur les passants pressés qui rentraient chez eux. Elle sortit sa partition, la posa sur le pupitre, mais elle ne la regarda pas. Ses yeux étaient ailleurs. Ses pensées aussi.Les autres élèves arrivèrent peu à peu. D'abord Lucie, une petite brune au regard timide, toujours habillée en noir. Puis Thomas, un ténor qui parlait trop fort et riait de tout. Ensuite Camille et Inès, inséparables, qui chuchotaient en regardant leur téléphone. Elena les sal
L’académie était calme à cette heure. Les cours du soir n’avaient pas encore commencé, et seuls quelques élèves attardés circulaient dans les couloirs, cartables sur l’épaule, partitions sous le bras. La lumière des néons éclairait les murs blancs, et les portraits des grandes divas semblaient regarder Elena passer avec une bienveillance silencieuse.Elle aimait cette ambiance. Ce moment suspendu entre la fin des cours et le début des répétitions, quand l’académie semblait retenir son souffle. Les bruits étaient étouffés, les voix plus douces. On aurait dit un sanctuaire.Elena avait dans son sac l’autorisation de tournage que ses parents avaient signée la veille. Un mini-reportage devait être tourné dans les semaines à venir, pour promouvoir l’académie et ses élèves. Elsa avait insisté pour que chacun participe, mais Elena avait oublié de rendre le document à temps. Nadia lui avait fait une petite remarque la veille rien de méchant, juste un rappel à l’ordre, une tape sur les doigts
La sonnerie du lycée retentit, libérant des flots d’élèves dans les couloirs. Elena Conti rangea ses affaires dans son sac à dos, ses doigts effleurant machinalement la partition pliée qu’elle gardait toujours sur elle. Une aria de Bellini, *Casta Diva*. Elle l’avait chantée des centaines de fois, et pourtant elle ne s’en lassait pas. Chaque note était une promesse. Chaque respiration, un pas de plus vers son rêve.— Elena ! Tu viens ? Lila l’attendait à la porte, son écharpe déjà nouée autour du cou, ses livres contre sa poitrine. On prend un café ?— Oui, je vous rejoins.Elle jeta un dernier coup d’œil à la salle vide. Les chaises étaient encore chaudes. Les tableaux noirs, couverts de formules et de dates, témoignaient des heures passées à apprendre des choses qu’elle oublierait peut-être un jour. Mais sa voix, elle ne l’oublierait jamais.Au café, ses amies étaient déjà installées. Lila, Clara, Mathis. Le petit groupe habituel, ceux qui la connaissaient depuis le collège, ceux qu







