LOGINPov: Adrien
Le vacarme de la Gare de Lyon s'est transformé en un bourdonnement lointain, comme si le monde entier venait de passer en sourdine. Je suis resté là, planté sur mes chaussures à huit cents euros, avec le sentiment ridicule d'avoir été pris de court.
Moi, Adrien Beaumont, l'homme qui anticipe les krachs boursiers et les trahisons d'associés, je me retrouve désarmé par une gamine de vingt-trois ans qui descend d'un train de province.
Ce n'est pas ce qui était prévu.
Dans mon esprit, Clémence devait être une petite chose insignifiante, peut-être un peu trop bavarde, avec des manières de villageoise qu'il me serait facile d'écraser de mon mépris. Mais la femme qui se tient devant moi... elle a une présence qui m'insupporte autant qu'elle me fascine. Son trench-coat tombe parfaitement, ses yeux ne cillent pas. Elle ne me regarde pas comme un « grand cousin » ou comme un « riche expert-comptable ». Elle me regarde comme si elle lisait à travers mon costume sur mesure.
« Je vous imaginais plus... accueillant. »
Sa voix. Calme, ironique, sans une once de cette soumission que je rencontre d'habitude chez les femmes qui croisent mon chemin. Elle a osé me provoquer, là, devant ma mère, avec une assurance qui frise l'insolence.
Une décharge d'agacement pur me traverse. Je déteste être déstabilisé. Je déteste ce courant électrique qui a parcouru mon échine quand nos regards se sont croisés. C’est chimique, c’est agaçant, c’est dangereux. Elle dégage une odeur de propre, quelque chose de frais qui jure avec l'air vicié de Paris et l'odeur de parfum lourd qu'Inès a laissée sur ma peau quelques heures plus tôt.
Je me sens soudainement trop étroit dans ma veste. Je ressens une forme de colère sourde, non pas contre elle, mais contre moi-même. Parce que j'ai vu ce qu'elle a vu : elle a décelé la faille. Derrière mes lunettes de soleil, elle a vu que j'étais surpris. Et dans mon monde, être surpris, c'est déjà avoir perdu une bataille.
« Encombrante. » C'est le seul mot que j'ai trouvé pour essayer de reprendre le dessus. Un mot médiocre pour masquer un trouble que je ne m'autorise pas.
Ma mère sourit à côté de nous. Je sens son triomphe silencieux, et c’est peut-être ça le plus insupportable. Elle a ramené un miroir dans ma maison. Une créature aussi têtue et orgueilleuse que moi.
Je saisis sa valise d'un geste sec, évitant de frôler sa main. Je ne vais pas lui faire de cadeaux. Si elle pense que son joli visage et sa répartie facile vont lui ouvrir les portes de mon respect, elle se trompe lourdement. Je vais l'étouffer sous mon indifférence. Je vais lui rappeler, à chaque seconde, qu'elle est une intruse dans mon empire de verre.
Mais alors que je me détourne pour marcher vers le parking, je sens son regard dans mon dos. Et pour la première fois de ma vie, je n'ai pas hâte d'arriver chez moi. Car je sais que dès qu'elle franchira le seuil, plus rien ne sera jamais sous contrôle.
Elle marchait devant lui avec une grâce naturelle, une démarche cadencée qui soulignait une silhouette que le tissu fluide de son pantalon ne parvenait pas à dissimuler. Clémence n'était pas la jeune étudiante fragile qu'il avait imaginée ; c'était une femme affirmée, au teint diaphane et éclatant, dont les courbes harmonieuses témoignaient d'une maturité qui imposait le respect. Chaque mouvement, fluide et assuré, semblait être un défi silencieux lancé à l'autorité d'Adrien.
Il se surprit à détailler la cambrure de son dos et l'élégance de sa posture. Un trouble nouveau, mélange d'agacement et d'attirance purement instinctive, s'empara de lui.
— Adrien ? On y va ? lança sa mère, qui s'était déjà engagée vers le parking souterrain.
Il se reprit brusquement, maudissant intérieurement cette réaction qu'il ne contrôlait pas. Il emboîta le pas, gardant ses distances, mais ses yeux revenaient inévitablement se poser sur la silhouette provocante de sa cousine.
Arrivés à la berline allemande, Adrien déverrouilla le coffre. Clémence s'apprêtait à soulever sa valise quand il s'interposa, plus près d'elle qu'il ne l'aurait voulu. L'odeur de sa peau, un mélange de vanille et de fraîcheur matinale, l'envahit instantanément.
— Laisse, je m'en occupe, grogna-t-il, sa voix étant un peu plus rauque qu'à l'accoutumée.
— Je croyais que vous ne vouliez pas perdre votre temps en mondanités ? répliqua-t-elle en tournant la tête vers lui.
À cette distance, il put voir la lueur de défi dans ses yeux clairs. Elle avait remarqué son regard dans le hall, il en était sûr. Elle esquissa un sourire en coin, presque imperceptible, avant de contourner la voiture pour monter à l'arrière, s'installant avec une souveraineté déconcertante.
Le trajet fut marqué par un silence électrique. Adrien conduisait avec une raideur inhabituelle, mais ses mains se crispaient sur le cuir du volant dès que son regard croisait, dans le rétroviseur, celui de Clémence. Elle, imperturbable, observait les avenues parisiennes avec une curiosité sereine.
Lorsqu'ils arrivèrent devant la grande demeure bourgeoise, le portail automatique s'ouvrit sur l'allée gravillonnée. À peine le moteur coupé, la porte d'entrée s'ouvrit à la volée.
— Elle est là ! cria Zoé en dévalant les marches du perron.
Clémence sortit du véhicule avec cette même grâce qui avait foudroyé Adrien à la gare. Zoé se jeta à son cou, l'étreignant avec une chaleur sincère.
— Bienvenue à Paris, cousine ! Oh, maman avait dit que tu étais jolie, mais elle a oublié de préciser que tu avais une classe folle !
Clémence rit, un son riche et authentique qui fit lever les yeux à Julien, lequel s'était enfin décidé à sortir sur le perron.
— Salut la famille, dit-il en s'arrêtant devant Clémence. Moi, c'est Julien. Le seul élément sain d'esprit de cette maison, même si mon frère pense être le centre du monde.
Clémence lui tendit la main, amusée.
— Enchantée, Julien. J'ai entendu dire que tu étais le champion du monde de la détente.
Julien éclata de rire, immédiatement conquis.
— On ne m'a pas menti, tu as de la répartie !
Adrien, resté près du coffre, observait la scène. Voir sa famille tomber aussi vite sous le charme de cette "intruse" l'irritait. Il déposa la valise lourdement sur le sol.
— Bon, les présentations sont faites, trancha-t-il froidement. Maman, je vous laisse. Mon cabinet m'attend, les bilans de fin d'année ne vont pas se vérifier tout seuls.
— Déjà reparti ? lança Clémence dans son dos, d'un ton faussement innocent. Votre cabinet doit être un endroit bien triste si vous êtes si pressé d'y retourner au lieu de déjeuner avec votre famille.
Adrien s'arrêta net. Il se retourna lentement, ses yeux d'acier brûlant d'un avertissement sans équivoque.
— Mon cabinet est un lieu d'ordre et de résultats, Clémence. Des concepts qui semblent vous être étrangers. Profitez de l'hospitalité de ma mère, mais ne vous habituez pas trop à commenter ma vie.
Une fois au volant, en route vers son cabinet, l'image de Clémence ne le quittait pas. Son teint diaphane, ses courbes, cette assurance... Tout en elle l'exaspérait autant que cela le fascinait.
— Une tête de mule, murmura-t-il. Une tête de mule magnifique, mais insupportable.
L'ambiance au cabinet Beaumont & Associés était à son image : rigoureuse et sous haute pression. Mais aujourd'hui, les chiffres semblaient danser devant ses yeux. À chaque fois qu'il fermait les paupières, il revoyait le regard de défi de sa cousine.
On frappa à la porte. C'était Hugo, son associé, qui entra avec un large sourire.
— Alors, le loup est de retour ? Tu as une mine de déterré, mon vieux. La soirée avec Inès a été si intense ?
Adrien releva la tête, sombre.
— Inès est déjà oubliée, Hugo. C'est la maison qui me rend dingue. La cousine du Sud est arrivée ce matin.
Hugo se redressa, curieux.
— Alors ? C'est la petite provinciale timide que tu redoutais ?
Adrien laissa échapper un rire sardonique.
— Timide ? Elle a plus d'audace que nous deux réunis. Et physiquement... c'est un problème, Hugo. Elle a une manière de marcher qui te ferait oublier ton propre nom. Elle m'a déjà tenu tête devant tout le monde.
Hugo éclata de rire.
— Attends, je résume : une femme magnifique, avec du caractère, qui ne se laisse pas impressionner par le grand Adrien Beaumont ? C'est le karma ! Le destin t'envoie ton double au féminin sous ton propre toit.
— Ce n'est pas drôle, trancha Adrien. Elle va mettre le désordre dans ma vie.
— Ou alors, dit Hugo plus sérieusement, elle est la première personne à te dire la vérité en face. Tu devrais baisser la garde. Pourquoi ne pas l'inviter avec nous ce soir ? On va au lounge, ça lui fera découvrir Paris.
Adrien fixa son ami comme s'il était fou.
— Jamais. Je veux qu'elle reste dans son coin. Je ne l'emmènerai jamais dans mon cercle d'amis.
Hugo se leva en riant, tapotant l'épaule de son ami.
— Tu n'as pas peur qu'elle s'incruste, Adrien. Tu as peur de craquer pour elle.
Une fois seul, Adrien tenta de se replonger dans ses dossiers, mais le parfum léger de Clémence semblait s'être infiltré jusque dans son bureau. Le duel ne faisait que commencer.
Pov: Adrien Le vacarme de la Gare de Lyon s'est transformé en un bourdonnement lointain, comme si le monde entier venait de passer en sourdine. Je suis resté là, planté sur mes chaussures à huit cents euros, avec le sentiment ridicule d'avoir été pris de court.Moi, Adrien Beaumont, l'homme qui anticipe les krachs boursiers et les trahisons d'associés, je me retrouve désarmé par une gamine de vingt-trois ans qui descend d'un train de province.Ce n'est pas ce qui était prévu.Dans mon esprit, Clémence devait être une petite chose insignifiante, peut-être un peu trop bavarde, avec des manières de villageoise qu'il me serait facile d'écraser de mon mépris. Mais la femme qui se tient devant moi... elle a une présence qui m'insupporte autant qu'elle me fascine. Son trench-coat tombe parfaitement, ses yeux ne cillent pas. Elle ne me regarde pas comme un « grand cousin » ou comme un « riche expert-comptable ». Elle me regarde comme si elle lisait à travers mon costume sur mesure.« Je vous
Le trajet vers la Gare de Lyon, au cœur de Paris, se fit dans un silence de plomb. Adrien était au volant de sa luxueuse berline allemande, les mains crispées sur le cuir du volant. À ses côtés, sa mère, Béatrice, fixait la route, le visage serein mais l'esprit aux aguets.La voiture glissait sur les quais de Seine. Le paysage parisien défilait : les immeubles haussmanniens, le reflet du soleil sur le fleuve et l'agitation matinale de la capitale.— Tu pourrais au moins détendre tes traits, Adrien, finit par lâcher sa mère sans détourner les yeux. On sent ton agacement à des kilomètres.Adrien laissa échapper un rire sec, presque nerveux.— Qu'est-ce que tu attends de moi, maman ? Que je saute de joie ? J'ai passé une partie de la nuit sur des dossiers... (il mentit par omission, masquant son escapade avec Inès) et maintenant, je dois jouer les chauffeurs pour une gamine dont j'ai à peine un souvenir flou.— Ce n'est pas une gamine. C’est la fille de Martine. Elle a ton sang. Et d'apr
Le lendemain matin, à la demeure des Beaumont, l'ambiance était à l'effervescence. Zoé avait déjà préparé le petit-déjeuner et Julien, pour une fois, était debout.Adrien entra dans le salon, les traits tirés par le manque de sommeil, mais impeccablement vêtu d'un costume gris anthracite.— Tiens, le revenant, lança Julien avec un sourire en coin. Tu as l'air d'avoir passé une nuit... productive.Adrien l'ignora et se tourna vers sa mère qui entrait dans la pièce, le visage rayonnant.— Adrien, c'est l'heure. Le train de Nice vient d'arriver à la Gare de Lyon. Tu vas m'accompagner pour l'accueillir.— Maman, j'ai des réunions importantes... commença-t-il.— Tes réunions attendront, coupa Béatrice avec une autorité inhabituelle. C'est ta famille, Adrien. Et je veux que tu sois le premier visage qu'elle voit en arrivant ici.Adrien soupira lourdement, ajustant les boutons de ses manchettes avec une nervosité contenue. L'odeur du café et des viennoiseries que Zoé avait préparées lui semb
L'obscurité de la nuit était déchirée par les néons vibrants du club privé. Dès qu'Adrien pénétra dans l'établissement, les basses profondes de l'électro moderne percutèrent sa poitrine. Hugo et Salif l'attendaient déjà, entourés de l'agitation frénétique des fêtards parisiens.— Eh, le patron ! hurla Hugo pour dominer le vacarme. Ce soir, on laisse le cabinet à la porte et on décompresse !Adrien leva son verre, une étincelle de défi dans les yeux.— À la liberté et aux nuits sans fin, les gars !Ils se dirigèrent vers le carré VIP.— Trois whiskys, les plus corsés, commanda Salif au barman qui s'exécuta avec agilité.Adrien balaya la salle du regard, savourant l'anonymat et l'ivresse ambiante.— Vous n'imaginez pas le calme que ça fait... Ici, personne ne me parle de mariage ou de cousine têtue qui débarque de Nice pour envahir mon espace.Hugo ricana en sirotant son verre.— Ta mère ne lâche pas l'affaire, hein ? Elle veut te voir passer la bague au doigt.— Elle a même invité une
À plusieurs centaines de kilomètres de là, l'ambiance était radicalement différente. Dans un bureau feutré de Paris, Adrien Beaumont régnait sur son empire de bois sombre et de verre. La lumière dorée du crépuscule filtrait à travers les stores, découpant des ombres géométriques sur le tapis épais. Face à lui, deux collaborateurs semblaient presque intimidés par son mutisme calculé.— Reprenons, dit enfin Adrien d'une voix calme mais impérieuse, tout en faisant tourner un stylo de luxe entre ses doigts. Le client de Lyon exige que l'audit soit avancé de soixante-douze heures. Est-ce un objectif réaliste ou une utopie ?Marc, le vétéran de l'équipe, s'ajusta nerveusement.— Techniquement, c'est jouable, patron. Mais cela demande de réorganiser toute la chaîne et d'imposer des heures supplémentaires épuisantes à l'équipe de nuit.— Alors nous paierons le prix fort pour ces heures, trancha Adrien sans sourciller. Je refuse le moindre compromis sur la qualité. Notre réputation est bâtie s
À Nice, l'air de la petite cuisine était saturé par une vapeur délicieusement odorante. Clémence Vallet était penchée sur une imposante marmite en fonte, maniant sa grande cuillère en bois avec une concentration quasi religieuse. Elle mélangeait le riz d'un geste fluide, veillant à ce que chaque grain s'imprègne de l'huile et du suc des oignons caramélisés. À ses côtés, sa mère, Martine, maintenait une cadence effrénée, le couteau heurtant la planche à découper dans un rythme métronomique.— Clémence, arrête un peu de tourmenter ce riz ! lança Martine sans lever les yeux de ses légumes. Tu vas finir par en faire de la bouillie.Clémence redressa sa silhouette élancée, une mèche de cheveux s'échappant de son chignon. Un sourire malicieux étira ses lèvres, mais son ton resta ferme :— Mais maman, c'est moi qui connais la musique ! Si on ne le travaille pas avec douceur dès maintenant, la texture ne sera jamais parfaite.Martine suspendit son geste, soupira et secoua la tête. Elle ne pou







