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CHAPITRE 3 — LE CORPS JETÉ DANS LA FOSSE COMMUNE 3

ผู้เขียน: Déesse
last update วันที่เผยแพร่: 2026-10-25 04:16:51

L'homme me regarde encore, et je vois la peur dans ses yeux, la peur et la pitié. Il a peur de l'homme couvert de terre qui entre dans sa station à quatre heures du matin. Il a pitié du type aux pieds en sang qui sourit comme un fou. Je m'appuie sur le comptoir, je sors mon portefeuille, il est là, dans ma poche arrière, trempé, gonflé d'eau, mais il est là. Il y a trois cents euros en liquide. Je les pose sur le comptoir.

— Trois cents. Pour l'eau, la carte, et le trajet.

Il hésite. Il regarde l'argent, puis moi, puis l'argent encore.

— Je ferme dans dix minutes. Je vous emmène.

Il me donne une serviette pour m'essuyer, un sac poubelle pour mes pieds, une vieille paire de baskets qui traîne dans son placard. Je m'habille comme je peux, je m'enveloppe dans une couverture de survie qu'il a dans sa trousse de secours, et je monte dans sa voiture, une Clio qui sent le tabac froid et le désodorisant vanille. Pendant le trajet, je regarde par la fenêtre. Les champs défilent, noirs et blancs, les peupliers défilent, et je pense à Eleanor. Eleanor. Je n'ai pas pensé à elle depuis que je suis sorti de terre, parce que penser à elle, c'est ouvrir une porte que je ne peux pas encore ouvrir. Mais maintenant que je suis assis, maintenant que la chaleur de la voiture me rentre dans les os, elle revient. Le goût de sa bouche. Le son de son rire. La façon dont elle posait sa tête sur mon épaule quand on regardait les films, le dimanche, dans l'appartement de la rue de Rivoli. Elle ne sait pas. Elle croit que je suis mort. Elle croit que je suis dans cette fosse, sous la terre, et elle pleure peut-être, en ce moment, elle pleure peut-être dans son lit en pensant à moi. Je serre les dents. La couverture de survie craque entre mes doigts. L'homme ne dit rien, il conduit, il a mis la radio, une station de nuit qui passe du jazz, et le saxophone me rentre dans la tête comme une lame.

— C'est là, dit-il en s'arrêtant devant un bâtiment bas, éclairé par un néon rouge. L'Hôtel du Pont. Ils prennent du liquide, ils posent pas de questions.

Je descends. La nuit est toujours aussi froide, mais je ne la sens plus. Je donne un billet de cinquante à l'homme, il le prend, il ne me regarde pas, il repart. La réception est vide. Une clochette sur le comptoir, un registre ouvert, une plante en plastique dans un pot en terre cuite. Je sonne. Un vieil homme sort de l'arrière-boutique, en pyjama, les cheveux en bataille.

— Une chambre.

Il me regarde, il ne dit rien, il me tend une clé. Vingt euros. Je paie. Je monte l'escalier, mes baskets font un bruit de succion sur les marches, et j'ouvre la porte de la chambre 12. C'est une chambre miteuse. Un lit à une place, un couvre-lit orange, une télévision à tube, une fenêtre qui donne sur le parking. Je ferme la porte à clé, je m'appuie contre elle, et je glisse jusqu'au sol. C'est là que je pleure. Pas longtemps. Quelques secondes, peut-être une minute, le temps que la terre se détache de ma peau et que la haine prenne toute la place. Puis je me relève. Je vais dans la salle de bain, je fais couler l'eau chaude, je me regarde dans le miroir. L'homme qui me regarde n'est pas moi. Il a les yeux injectés de sang, la mâchoire couverte de barbe, le cou marqué par la corde. Il a de la terre dans les cheveux, dans les oreilles, sous les ongles. Il a les lèvres gercées, un œil au beurre noir, et une coupure au front qui a cessé de saigner mais qui tire. Je le regarde longtemps. Puis je dis, à voix haute, dans le miroir :

— Tu es mort, Alexander. L'homme qu'ils connaissaient est mort dans cette fosse. Maintenant, tu es quelqu'un d'autre.

L'homme dans le miroir hoche la tête. Il ne sourit pas. Il n'a pas envie de sourire. Je prends une douche. L'eau est brûlante, elle coule brune dans le siphon, elle emporte la terre et le sang. Je frotte, je frotte, je frotte, jusqu'à ce que ma peau soit rouge et que la terre soit partie. Je me lave les cheveux trois fois. Je me brosse les dents avec le doigt et le savon de l'hôtel. Je me regarde encore dans le miroir, et cette fois je vois un homme propre, un homme neuf, un homme qui a un plan. Demain, j'appelle ma sœur. Demain, je trouve un avocat, un compte en banque, une identité. Demain, je commence. Mais ce soir, avant de dormir, je m'assois sur le lit, la serviette autour de la taille, et je ferme les yeux. Je pense à Eleanor. Je pense à sa peau, à son odeur, à la façon dont elle disait mon nom, pas « Alexander » comme les autres, avec cette emphase mondaine, mais « Alex », tout court, comme un souffle, comme un secret. Je ne l'appelle pas. Pas encore. Parce que si je l'appelle, ils sauront que je suis vivant, et ils me retrouveront, et ils m'enterreront une deuxième fois. Je dois être mort pour eux. Mort et enterré. C'est ma seule arme. Je m'allonge. Le matelas est dur, l'oreiller sent la poussière, mais je m'endors quand même. Et dans mon sommeil, je rêve d'elle. Elle est dans une robe blanche, elle marche vers moi, elle sourit, et quand elle ouvre la bouche pour parler, c'est de la terre qui sort. Je me réveille en sursaut, la main sur la gorge. La cordelette n'est plus là, mais je la sens encore, fantôme de corde, cicatrice qui ne partira pas. Dehors, le jour se lève. Un jour gris, sans soleil, un jour de novembre. Je me lève, je m'habille, je sors. La ville est petite, tranquille, elle ne sait pas qu'un mort marche dans ses rues. Je trouve un cybercafé. Je m'assois devant un écran, je tape mon nom dans la barre de recherche, et je lis. « Alexander Vane, héritier de l'empire Vane, retrouvé mort dans des circonstances mystérieuses. » « Viktor Vane prend la tête du groupe familial. » « Les obsèques d'Alexander Vane auront lieu le 22 novembre. » Je lis tout. Les articles, les hommages, les photos. Il y a une photo de Viktor en costume noir, la main sur le cercueil, le visage grave. Il y a une photo d'Eleanor, en noir, le visage caché par des lunettes de soleil, la main de sa mère sur son bras. Elle est maigre. Elle a les joues creuses. Elle a l'air d'un fantôme. Je ferme les yeux. Je respire. Puis j'ouvre un document vierge et je commence à écrire. La liste. Viktor. Mon père. Mon oncle. Le directeur financier. Le chef de la sécurité. Chaque nom est un clou. Chaque nom est une promesse. Quand j'ai fini, je sauvegarde le document sur une clé USB, j'efface l'historique, je paie le cybercafé et je sors. Le ciel est toujours gris. Mais moi, je souris. Pour la première fois depuis que je suis sorti de terre, je souris. Ils ont enterré Alexander Vane. Mais l'homme qui marche dans cette rue, l'homme aux baskets trop grandes et au visage encore marqué, cet homme-là n'est pas Alexander Vane. Cet homme-là n'a pas de nom. Pas encore. Cet homme-là est une promesse. Et les promesses, je les tiens toujours.

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