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Chapitre 2 : La femme du tableau

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-18 02:25:38

Elle sortit du salon d'honneur à reculons, presque, comme on quitte une pièce où l'on saigne pour ne pas laisser de traces sur le tapis. Le hall d'entrée était vide. Les invités se pressaient à l'intérieur, agglutinés autour de Margaux et de son rire clair, ce rire que l'on entendait jusque dans les pierres.

Isadora posa son plateau sur la console de marronnier. Ses mains tremblaient. Elle regarda ses doigts comme s'ils appartenaient à quelqu'un d'autre, une femme lointaine, une femme fatiguée. Elle inspira par le nez, longuement, jusqu'à ce que l'air atteigne le bas des poumons, là où il fait mal quand on a trop pleuré en silence.

Elle leva les yeux.

Et le souffle, cette fois, ne revint pas.

Le portrait était accroché entre les deux fenêtres, à l'endroit précis où le dernier rayon du couchant venait mourir chaque soir d'octobre. Isadora était passée devant mille fois. Mille fois. Elle avait épousseté son cadre doré, recommandé au restaurateur de reprendre le vernis du coin inférieur droit, et même récité, un soir de dîner mondain, la petite fiche apprise par cœur : Atalante de Courcelles, treizième siècle, école méridionale, huile sur bois, pièce maîtresse de la collection Vane depuis 1874.

Mille fois. Et jamais elle ne l'avait vue.

Ou plutôt, jamais elle ne s'était laissée la voir.

La femme du tableau la regardait. Non : la femme du tableau était Isadora.

Le même front haut, légèrement bombé sur les tempes. La même bouche longue, immobile, qui n'apprenait à sourire qu'en dernier recours. Le même arc des sourcils, cette ligne un peu triste qui refusait de se lever tout à fait. Les mêmes yeux surtout : gris avec un cerne de plomb, des yeux qui avaient vu quelque chose que l'on ne raconte pas.

Isadora s'approcha. Le parquet grinça sous son poids et, pour la première fois de la soirée, elle ne détesta pas ce craquement. Il lui prouvait qu'elle existait. Il lui prouvait qu'elle avait une masse, une densité, une place au monde.

Atalante avait été peinte assise, une main posée sur un livre fermé, l'autre tenant entre deux doigts une pierre sombre, un jais peut-être, qu'elle semblait sur le point de laisser tomber. Sa robe était grise. Grise comme celle d'Isadora ce soir. Grise comme un uniforme, comme un renoncement, comme une armure qui aurait perdu son éclat mais gardé son poids.

Isadora leva la main vers le cadre. Elle ne le toucha pas. Elle laissa ses doigts flotter à un centimètre du visage peint et sentit, ridiculement, absurdement, la chaleur d'un souffle, comme si la femme du tableau respirait encore, très bas, très lentement, sous sept siècles de silence.

Un frisson lui remonta la colonne, vertèbre par vertèbre.

Elle avait envie de dire quelque chose. Un mot. N'importe lequel. Pardon, peut-être. Ou aidez-moi. Ou je ne sais plus qui je suis. Mais aucun mot ne vint, parce qu'aucun mot n'aurait suffi, et parce que, au fond de sa gorge, une phrase inconnue tentait de naître, une phrase dans une langue qu'elle n'avait pas apprise, une phrase qui ressemblait à un nom.

Derrière elle, une voix.

— Tu te reconnais, Isadora ? Moi, je ne te reconnais plus.

Ophélie. Le parfum d'abord, ce jasmin trop sucré qui annonçait toujours l'attaque de trois secondes. Puis la silhouette, dans le grand miroir en face du tableau, ce miroir qu'Isadora venait, sans s'en apercevoir, de laisser dans son dos.

Isadora ne se retourna pas. Elle continua de fixer Atalante. Elle sentit, en elle, quelque chose de très étrange se produire : au lieu de se recroqueviller comme à l'accoutumée, une part d'elle s'ancra. Comme si la femme du tableau, du fond de ses sept siècles, avait posé une main invisible sur son épaule et lui avait murmuré : tiens debout, ma fille, tiens debout encore un instant, je te tiens.

Ophélie s'approcha, ses talons cliquetant sur le marbre. Elle se planta à côté d'Isadora, faussement amicale, joue contre joue presque, pour bien montrer, s'il y avait eu un témoin, qu'elles étaient sœurs par alliance et que tout allait bien dans la maison Vane.

— C'est fou, cette ressemblance, dit Ophélie en glissant un regard oblique. Enfin, à ceci près qu'elle, elle est mince.

Elle rit tout bas, un rire de gorge, un rire de bijou. Puis elle tourna les talons et repartit vers la fête, laissant derrière elle son sillage de jasmin et cette petite phrase qui allait, Isadora le savait déjà, tourner en boucle dans sa tête jusqu'à l'aube.

Isadora demeura seule avec Atalante.

Le miroir, dans son dos, la guettait toujours. Elle ne se retourna pas. Elle ne voulait pas voir la femme grise qu'Ophélie venait de dessiner en trois mots. Elle voulait rester encore un instant sous le regard de la femme du tableau, qui, elle, ne jugeait pas.

Elle murmura, très bas, pour elle seule, pour Atalante :

— Est-ce que tu m'attendais ?

Le portrait ne répondit pas. Bien sûr. Les portraits ne répondent jamais. Mais dans le silence qui suivit, une phrase se déposa dans l'esprit d'Isadora, avec la précision d'une lettre que l'on aurait glissée sous une porte :

Depuis longtemps.

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