ログインJadeLe mot a fait son chemin sans moi, comme tous les mots vrais, et je l'ai croisé partout, en ville, au lycée, dans les bouches qui ne se connaissent pas, et c'est ça, la vie d'un symbole, il n'appartient plus à personne dès l'instant où il marche seul. Les adultes de la ville disent Zéro à voix basse, avec une précaution de crainte, comme on dit le nom d'un chien qui a mordu, les nouveaux gestionnaires vérifient deux fois les bas de page, on me l'a dit, les notaires relisent les acquisitions de la ville avec une bougie allumée de suspicion, et les élèves, eux, en ont fait une histoire pour les sixièmes, on raconte, au préau, qu'il y a un compte qui dort, qu'il s'ouvre tout seul quand les choses tournent mal, et les grands laissent dire, et moi j'ai laissé dire, parce que les lycées ont besoin de fantômes utiles, et celui là ne fait de mal
JadeC'est Sandrine qui l'a sortie, un jour de grand ménage d'automne, du fond de l'armoire, là où je l'avais poussée la semaine après le bal, dans un sac de nettoyeur à sec resté fermé depuis, un sac de plastique rigide qui garde les plis et les odeurs, et elle a posé le sac sur le lit, et elle a dit, en tenant le cintre :— On en fait quoi, de ça ?— Je sais pas, dis je. Elle me va plus. Dans tous les sens.— C'est pas ce que je t'ai demandé, dit elle. J'ai demandé ce qu'on en fait. Ce que tu ressens, ça se règle après, à l'essayage.— Tu poses la question depuis le bal, dis je.— Depuis le bal, dit elle, sans se dérober. En silence, dans cette cuisine, en comptant les mois où tu ne la regardais pas. Elle aussi a attendu, tu sais. Les vêtements attendent mieux que nous, ils n'ont pas d'
JadeC'est en dépoussiérant l'étagère que c'est arrivé, et il faut que je le note avec exactitude, parce que les raisons des grandes choses sont toujours petites, une poussière, un carton, une tranche de livre qui glisse. Le carnet fermé a penché, et la lettre de Noah, celle qu'il m'avait laissée sur la table le matin de son départ, en est tombée, ou plutôt elle s'était rangée dedans, je l'avais mise là, il y a de ça des mois, entre deux pages pour la garder du jour, et elle est tombée à mes pieds, ouverte sur le carrelage, la page du milieu, celle où il écrit le regret, et je l'ai relue debout, avec la poussière dans la main, et le soir même, je me suis mise à ma table, et j'ai répondu.J'ai fait des brouillons. Trois. Le premier était un procès verbal, j'y ai tout mis, la ville, les proc&
JadeElias vient le jeudi, sans rien, et c'est devenu sa signature, un garçon vide de tout sauf de lui, et le premier soir où il est arrivé les mains ouvertes, sur le toit, j'ai mis des semaines à comprendre que ce vide là était le plus gros colis qu'il ait jamais livré. Ce jeudi là, après les tartines, Sandrine s'est retirée avec son livre, et nous sommes restés dans la cuisine, lui de son côté de la table, moi du mien, avec entre nous la pile de vaisselle qui attend, et la vaisselle, dans cette maison, c'est la salle d'attente des conversations vraies, on a des mains occupées et une gueule libre.— Tu sais ce qui me manque, il a dit, en séchant une assiette avec la lenteur de quelqu'un qui donne à sa phrase le temps de s'asseoir. Ce qui me manque, c'est pas avant. Avant j'étais un coffre avec un garçon dedans. Non. Ce qui me manque, c'e
JadeElle est rentrée un samedi avec un sac de boutique, et je n'ai pas compris tout de suite, parce que ma mère ne rapporte jamais rien pour elle, ma mère rapporte du pain, du gel douche de marque d'hôpital acheté en ville, des piles, jamais, au grand jamais, un sac de boutique avec deux poignées en papier épais. Elle a posé le sac sur la table de la cuisine, elle a laissé le frigo faire son bruit de frigo, elle a regardé le sac comme on regarde une boîte qu'on a peur d'ouvrir, et elle a dit :— J'ai signé.— Signé quoi, dis je, et ma main s'est arrêtée sur la bouilloire, parce que chez nous, les papiers sont toujours des mauvaises nouvelles.— Rien de grave, dit elle, et sa voix a fait ce truc que je lui connais depuis le couloir, le calme de première ligne, sauf qu'en face il y avait la fierté. La formation de cadre. Le so
JadeLa reconstruction de Sacha, je l'ai suivie comme on suit un chantier de l'autre côté de la rue, sans intervenir, avec un café, en notant les échafaudages qui changent de place. Il a fallu des mois. Ce n'est pas un mur qu'on rebâtit, un garçon qui a été une publication, c'est plus lent, c'est de la maçonnerie de tous les jours, et les maçons de ce chantier là, il ne les a pas choisis parmi les grands, il les a pris parmi les petits gestes, ranger son sac le soir, répondre en classe sans lever le ton, dormir avant minuit, des travaux de fondation invisibles que personne n'applaudit et qui tiennent tout.Je le revois au café de la gare, un mercredi de la fin de l'hiver, à la table du fond, la nôtre, celle près de la prise, et il a posé sur la table une notification pliée en quatre, la nouvelle, celle de la bourse rétablie, rétroac







