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CHAPITRE 2 : L'office et ses murmures

Auteur: Darkness
last update Date de publication: 2026-03-13 23:47:36

Camille

Le lendemain, aux cuisines, toutes les regards se tournent vers moi quand j'entre.

Cinq heures du matin. Le four à pain chauffe déjà, Margot pétrit la pâte avec ses bras puissants, et les autres servantes , Jeanne, la petite Marie qui est arrivée après le départ de l'autre Marie, la vieille Berthe qui épluche les légumes depuis quarante ans , toutes lèvent la tête.

— Alors ? demande Jeanne.

Elle a dix-sept ans, des taches de rousseur, une curiosité qui lui vaudra des ennuis un jour.

— Alors quoi ?

Je prends mon tablier, je l'attache autour de ma taille. Mes gestes sont mécaniques, mon esprit ailleurs. Dans ses yeux gris. Dans sa voix rauque.

— Tu l'as vu ?

Jeanne s'approche, les yeux brillants. Berthe tousse, un avertissement.

— Il est comment ? Grand ? Beau ? Est-ce qu'il t'a parlé ?

— Jeanne, assez, gronde Margot sans cesser de pétrir. Laisse-la travailler.

Mais je vois bien que Margot aussi attend. Qu'elle tend l'oreille en faisant semblant de s'intéresser à sa pâte.

— Je l'ai vu, oui, dis-je en prenant un couteau pour éplucher les légumes. Il m'a demandé mon nom. Il m'a dit de préparer l'eau. Puis il m'a dit de sortir.

— C'est tout ?

Jeanne est déçue. Elle voulait des détails, du sang, du scandale.

— C'est tout.

— Et il est comment ?

Je réfléchis. Comment décrire ce que j'ai vu ? Comment dire l'impression qu'il m'a faite, cette masse sombre dans la lumière du feu, ces yeux qui voyaient trop ?

— Grand, dis-je. Fatigué. Avec des yeux... je ne sais pas. Des yeux qui regardent à travers.

Berthe hoche la tête, comme si ma réponse confirmait quelque chose qu'elle savait déjà.

— Lord Alistair, dit-elle de sa voix éraillée. Ça fait cinq ans qu'il vit reclus là-haut. Depuis la mort de sa femme.

Je m'arrête d'éplucher.

— Sa femme ?

— Lady Rosalind. Une beauté, paraît-il. Blonde, diaphane, des yeux clairs. Elle est morte dans un accident de chasse. Il tenait le fusil.

Le silence tombe sur la cuisine. Même Jeanne cesse de remuer.

— C'est pour ça, reprend Berthe, qu'il ne sort plus. Qu'il ne reçoit personne. La culpabilité, ça ronge un homme plus sûrement que les vers ne rongent le bois.

— Ou la folie, murmure Margot.

Elle a cessé de pétrir. Elle me regarde avec une intensité qui me met mal à l'aise.

— Certains disent qu'il est devenu fou, Camille. Que la nuit, on l'entend parler à sa femme morte. Que les servantes qui montent là-haut en reviennent... changées.

— Marie, souffle Jeanne.

Margot lui lance un regard noir, mais c'est trop tard. Le nom est dans l'air.

— Qu'est-il arrivé à Marie ? je demande.

Nouveau silence. Berthe épluche ses légumes avec une application soudaine. Jeanne regarde ses pieds.

— Rien, dit Margot trop vite. Il ne lui est rien arrivé. Elle est partie, c'est tout. Les filles partent, parfois.

— Elle est partie avec le regard vide, dis-je. C'est ce que j'ai entendu.

Margot pose ses poings farineux sur ses hanches.

— Tu as entendu trop de choses, petite. Et pas assez d'autres. Maintenant, travaille. Le Seigneur a demandé son bain pour ce soir. Ce sera encore toi.

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine.

— Encore moi ?

— Encore toi. Alors finis tes légumes, va porter le pain au village, et repose-toi un peu cet après-midi. Tu en auras besoin.

Elle détourne les yeux, mais pas assez vite. J'ai vu quelque chose dans son regard. De la peur. De la compassion. Et autre chose que je ne sais pas nommer.

L'après-midi, je vais au village. Je porte le pain, je récite les politesses d'usage, mais mon esprit est ailleurs.

Je pense à lui. À Lord Alistair.

Alistair.

Le nom glisse dans ma tête comme une caresse. Alistair, le seigneur fou. Alistair, celui qui a tué sa femme. Alistair, aux yeux gris qui voient à travers.

Devant l'église, je croise le vieux Pablo, qui taille les buissons du cimetière. Il me regarde passer avec ses yeux jaunes de vieux chat.

— Tu travailles au château, toi, dit-il. C'est pas une question, c'est une affirmation.

— Oui.

— Méfie-toi du Seigneur. J'étais là, moi, quand il était jeune. Beau garçon, courageux, aimé de tous. Puis il a ramené cette femme de la ville, et tout a changé.

Je m'arrête malgré moi.

— Comment ça, changé ?

Pablo crache par terre.

— Elle était pas comme nous. Une fille de riche, élevée dans la soie, habituée à ce qu'on lui obéisse. Elle a pris le château, elle a pris son âme. Elle le trompait, tu sais. Avec des visiteurs, avec des serviteurs, avec n'importe qui. Tout le monde le savait. Sauf lui.

— Et l'accident ?

Pablo hausse les épaules.

— Personne n'a rien vu. Ils étaient seuls dans la forêt. Un coup de fusil, et elle était morte. Lui, il est revenu avec son corps dans les bras, le visage couvert de larmes. Ou de sang. On n'a pas bien vu.

Il se remet à tailler ses buissons, signe que l'entretien est fini.

Je repars vers le château, le cœur plus lourd que tout à l'heure. Une femme qui le trompait. Un accident. Des servantes qui repartaient changées.

Et ce soir, je remonte.

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