LOGINCamille
Le lendemain, aux cuisines, toutes les regards se tournent vers moi quand j'entre.
Cinq heures du matin. Le four à pain chauffe déjà, Margot pétrit la pâte avec ses bras puissants, et les autres servantes , Jeanne, la petite Marie qui est arrivée après le départ de l'autre Marie, la vieille Berthe qui épluche les légumes depuis quarante ans , toutes lèvent la tête.
— Alors ? demande Jeanne.
Elle a dix-sept ans, des taches de rousseur, une curiosité qui lui vaudra des ennuis un jour.
— Alors quoi ?
Je prends mon tablier, je l'attache autour de ma taille. Mes gestes sont mécaniques, mon esprit ailleurs. Dans ses yeux gris. Dans sa voix rauque.
— Tu l'as vu ?
Jeanne s'approche, les yeux brillants. Berthe tousse, un avertissement.
— Il est comment ? Grand ? Beau ? Est-ce qu'il t'a parlé ?
— Jeanne, assez, gronde Margot sans cesser de pétrir. Laisse-la travailler.
Mais je vois bien que Margot aussi attend. Qu'elle tend l'oreille en faisant semblant de s'intéresser à sa pâte.
— Je l'ai vu, oui, dis-je en prenant un couteau pour éplucher les légumes. Il m'a demandé mon nom. Il m'a dit de préparer l'eau. Puis il m'a dit de sortir.
— C'est tout ?
Jeanne est déçue. Elle voulait des détails, du sang, du scandale.
— C'est tout.
— Et il est comment ?
Je réfléchis. Comment décrire ce que j'ai vu ? Comment dire l'impression qu'il m'a faite, cette masse sombre dans la lumière du feu, ces yeux qui voyaient trop ?
— Grand, dis-je. Fatigué. Avec des yeux... je ne sais pas. Des yeux qui regardent à travers.
Berthe hoche la tête, comme si ma réponse confirmait quelque chose qu'elle savait déjà.
— Lord Alistair, dit-elle de sa voix éraillée. Ça fait cinq ans qu'il vit reclus là-haut. Depuis la mort de sa femme.
Je m'arrête d'éplucher.
— Sa femme ?
— Lady Rosalind. Une beauté, paraît-il. Blonde, diaphane, des yeux clairs. Elle est morte dans un accident de chasse. Il tenait le fusil.
Le silence tombe sur la cuisine. Même Jeanne cesse de remuer.
— C'est pour ça, reprend Berthe, qu'il ne sort plus. Qu'il ne reçoit personne. La culpabilité, ça ronge un homme plus sûrement que les vers ne rongent le bois.
— Ou la folie, murmure Margot.
Elle a cessé de pétrir. Elle me regarde avec une intensité qui me met mal à l'aise.
— Certains disent qu'il est devenu fou, Camille. Que la nuit, on l'entend parler à sa femme morte. Que les servantes qui montent là-haut en reviennent... changées.
— Marie, souffle Jeanne.
Margot lui lance un regard noir, mais c'est trop tard. Le nom est dans l'air.
— Qu'est-il arrivé à Marie ? je demande.
Nouveau silence. Berthe épluche ses légumes avec une application soudaine. Jeanne regarde ses pieds.
— Rien, dit Margot trop vite. Il ne lui est rien arrivé. Elle est partie, c'est tout. Les filles partent, parfois.
— Elle est partie avec le regard vide, dis-je. C'est ce que j'ai entendu.
Margot pose ses poings farineux sur ses hanches.
— Tu as entendu trop de choses, petite. Et pas assez d'autres. Maintenant, travaille. Le Seigneur a demandé son bain pour ce soir. Ce sera encore toi.
Mon cœur fait un bond dans ma poitrine.
— Encore moi ?
— Encore toi. Alors finis tes légumes, va porter le pain au village, et repose-toi un peu cet après-midi. Tu en auras besoin.
Elle détourne les yeux, mais pas assez vite. J'ai vu quelque chose dans son regard. De la peur. De la compassion. Et autre chose que je ne sais pas nommer.
L'après-midi, je vais au village. Je porte le pain, je récite les politesses d'usage, mais mon esprit est ailleurs.
Je pense à lui. À Lord Alistair.
Alistair.
Le nom glisse dans ma tête comme une caresse. Alistair, le seigneur fou. Alistair, celui qui a tué sa femme. Alistair, aux yeux gris qui voient à travers.
Devant l'église, je croise le vieux Pablo, qui taille les buissons du cimetière. Il me regarde passer avec ses yeux jaunes de vieux chat.
— Tu travailles au château, toi, dit-il. C'est pas une question, c'est une affirmation.
— Oui.
— Méfie-toi du Seigneur. J'étais là, moi, quand il était jeune. Beau garçon, courageux, aimé de tous. Puis il a ramené cette femme de la ville, et tout a changé.
Je m'arrête malgré moi.
— Comment ça, changé ?
Pablo crache par terre.
— Elle était pas comme nous. Une fille de riche, élevée dans la soie, habituée à ce qu'on lui obéisse. Elle a pris le château, elle a pris son âme. Elle le trompait, tu sais. Avec des visiteurs, avec des serviteurs, avec n'importe qui. Tout le monde le savait. Sauf lui.
— Et l'accident ?
Pablo hausse les épaules.
— Personne n'a rien vu. Ils étaient seuls dans la forêt. Un coup de fusil, et elle était morte. Lui, il est revenu avec son corps dans les bras, le visage couvert de larmes. Ou de sang. On n'a pas bien vu.
Il se remet à tailler ses buissons, signe que l'entretien est fini.
Je repars vers le château, le cœur plus lourd que tout à l'heure. Une femme qui le trompait. Un accident. Des servantes qui repartaient changées.
Et ce soir, je remonte.
ElenaUn an a passé depuis notre fuite. Un an de paix, de silence, de reconstruction. La maison s'est remplie de nos habitudes, de nos rires, de nos silences. Les rosiers ont prospéré, la fontaine n'a jamais tari, le citronnier donne des fruits si doux qu'on les mangerait comme des oranges.Et mon ventre s'est arrondi. Doucement, puis franchement, puis énormément. Aujourd'hui, je suis au huitième mois, et chaque mouvement de l'enfant en moi est une petite explosion de bonheur.Adam est devenu un autre homme. L'agent infiltré a laissé place à un jardinier, un vrai, qui passe ses journées à bêcher, planter, tailler. Il a transformé le terrain en friche derrière la maison en potager — tomates, courgettes, basilic. Il parle aux légumes, aux arbres, aux oiseaux. Il parle au bébé dans mon ventre, de longues conversations à voix basse, le soir, quand il croit que je dors.— Tu lui racontes quoi ? demandé-je un jour.— Tout. La maison. La mer. Les rosiers. Homère.— Homère ? À un bébé qui n'e
ElenaLe temps passe, étrange et doux, dans la maison au bord de la mer.Les premiers jours, je n'ose pas sortir. Je reste terrée à l'intérieur, sursaute au moindre bruit, scrute la route à travers les volets. L'habitude de la peur est tenace, comme une seconde peau qui refuse de se détacher.Adam me laisse faire. Il ne dit rien, ne me presse pas. Il prépare le café le matin, taille les rosiers dans le jardin, lit ses chers livres grecs sur la terrasse. Il est là, simplement, calmement. Une présence rassurante, un phare dans la brume de mes angoisses.— Je suis désolée, lui dis-je un soir. Je devrais être heureuse. Nous sommes libres, ensemble, dans un endroit magnifique. Et moi, je n'arrive pas à en profiter.— Tu as passé sept ans enfermée dans une cage. Sept ans à avoir peur, chaque minute, chaque seconde. Tu ne peux pas guérir en une semaine.— Combien de temps, alors ?— Le temps qu'il faudra. Je ne suis pas pressé.Il me prend dans ses bras, me serre contre lui.— On a toute la
AdamLe jour où Elena sort de prison, le ciel est d'un bleu pur, lavé par les pluies de la veille. Je l'attends devant les grilles, appuyé contre une voiture banale, les mains moites, le cœur battant.Cela fait huit mois que je ne l'ai pas vue. Huit mois de procédures, d'audiences, de témoignages. Huit mois de lettres échangées, de nuits solitaires, d'espoir et de peur mêlés. Huit mois à imaginer ce moment, à le redouter, à le désirer.La grille s'ouvre. Une silhouette apparaît. Mince, fragile, vêtue d'une robe simple que je ne lui connais pas. Les cheveux plus courts, le visage plus pâle. Mais les yeux sont les mêmes. Gris comme la mer sous l'orage, profonds comme le ciel d'automne.Elena.Elle s'arrête en me voyant, reste immobile une seconde, deux secondes. Puis elle court. Elle court vers moi, et je cours vers elle, et nous nous retrouvons au milieu du trottoir, enlacés, serrés l'un contre l'autre comme si nous voulions fusionner nos deux corps en un seul.— Tu es là, murmure-t-el
Et pendant tout ce temps, je ne la vois pas. Je ne peux pas la voir. Les règles sont strictes : pas de contact entre le témoin principal et l'accusée.Mais je lui écris. Chaque jour. Des lettres que je confie à son avocat, que je ne sais pas si elle reçoit. Des lettres où je raconte ma vie sans elle, le vide, l'attente. Des lettres où je réaffirme mon serment, encore et encore.« Je t'appartiens. Tu m'appartiens. Rien n'a changé. »Et un jour, une réponse arrive. Une enveloppe blanche, sans adresse, qu'on glisse sous la porte de ma chambre d'hôtel.À l'intérieur, une seule phrase. Une phrase qui me fait pleurer, trembler, espérer.« Moi aussi. Pour toujours. »---ElenaLes murs de la prison sont gris. Le lit est dur, la fenêtre étroite, l'air chargé d'odeurs de désinfectant et de désespoir. Mais je ne me plains pas. J'ai connu pire. J'ai vécu dans une cage dorée, avec un monstre pour geôlier. Ici, au moins, personne ne me bat. Personne ne m'humilie. Personne ne me menace.L'avocate v
Des pas lourds dans le couloir. La porte s'ouvre à la volée. Des hommes en uniforme noir, casqués, armés, font irruption dans la chambre.— Elena Moretti ? dit l'un d'eux.— C'est moi.— Vous êtes en état d'arrestation. Veuillez nous suivre.Adam s'interpose.— Attendez. Laissez-moi une minute. Une minute, c'est tout.L'officier hésite, consulte ses collègues du regard. Puis il hoche la tête.— Une minute.Adam se tourne vers moi, prend mes mains dans les siennes.— Je serai là. À chaque étape. Chaque interrogatoire, chaque audience, chaque jour de prison. Je serai là.— Je sais.— Je t'aimerai. Chaque jour, chaque heure, chaque seconde. Je t'aimerai.— Je sais.— Et un jour, je te sortirai de là. Et on ira dans notre maison. Avec les rosiers. Et la fontaine. Et la mer.— Je sais.L'officier s'approche, me prend par le bras, doucement. Adam ne me lâche pas. Nos doigts se touchent jusqu'à la dernière seconde, s'effleurent, se séparent.— Je t'aime, Elena.— Je t'aime, Adam.On m'emmène.
Je ramasse le pistolet, le glisse dans ma ceinture. Mon épaule me fait un mal de chien, mais l'adrénaline maintient la douleur à distance.— J'y retourne, dis-je.— Tu es fou. Tu es blessé, tu tiens à peine debout.— Je m'en fous. J'ai promis à Elena que je reviendrais. Je tiendrai cette promesse.Marco me regarde longuement. Puis il hoche la tête.— Alors je viens avec toi.Nous prenons la berline, laissons la Fiat au bord du gouffre, l'homme de Flavio ligoté sur le bas-côté. Marco conduit, vite, très vite, redescend la montagne en trombe.Dans ma poche, l'enveloppe est toujours là. Les preuves. La clé de tout. Mais ce n'est plus ce qui compte. Ce qui compte, c'est Elena. Elena seule dans la villa, entourée d'ennemis, qui attend la mort ou le salut.— Plus vite, dis-je à Marco.— On arrive.La villa apparaît au loin, masse sombre hérissée de lumières. Trop de lumières. Il se passe quelque chose. Quelque chose de grave.Et puis j'entends les sirènes. Des sirènes de police, qui montent
CamilleJe reste trois jours chez ma mère.Trois jours à ne rien faire. Trois jours à regarder le feu, à écouter sa toux, à lui préparer des tisanes avec les herbes que Margot m'a données. Trois jours à essayer de ne pas penser à lui.Je n'y arrive pas.La nuit, dans le lit trop petit, je me tourne
CamilleJe marche dans la boue sans la voir.Mes pieds connaissent le chemin , la grand-rue du village, la place avec son puits, le sentier qui grimpe vers les chaumières des pauvres. Je pourrais le faire les yeux fermés. Et c'est un peu ce qui arrive : mes yeux regardent sans voir, mes oreilles en
CamilleJe descends les escaliers comme une somnambule.Mes jambes tremblent à chaque marche. L'odeur de lui est partout sur moi , sur ma peau, dans mes cheveux, sur ma robe trempée que j'ai remise tant bien que mal. Je sens son sexe au bout de mes doigts, la texture, la chaleur. Je sens ma propre
CamilleSes épaules sont dures comme du bois.Mes doigts glissent sur sa peau, suivant la courbe des muscles, s'attardant malgré moi sur chaque relief, chaque cicatrice. Il en a plusieurs — une longue sur l'omoplate droite, une plus courte près de la nuque, des petites sur les bras comme des morsur







