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CHAPITRE 6 : Le village et ses fantômes

Author: Darkness
last update publish date: 2026-03-13 23:57:19

Camille

Je marche dans la boue sans la voir.

Mes pieds connaissent le chemin , la grand-rue du village, la place avec son puits, le sentier qui grimpe vers les chaumières des pauvres. Je pourrais le faire les yeux fermés. Et c'est un peu ce qui arrive : mes yeux regardent sans voir, mes oreilles entendent sans écouter.

Dans ma tête, je suis ailleurs.

Je suis dans l'eau chaude du bassin. Je suis sous ses doigts qui guident les miens. Je suis dans ce moment où il a gémi, la tête renversée, offert.

Le chemin défile sous mes pas. La boue colle à mes sabots. Le pain est encore chaud contre ma poitrine, protégé par mon tablier.

— Camille !

La voix me fait sursauter. Je lève la tête. C'est la vieille Agnès, qui puise de l'eau au puits. Elle me regarde avec ses yeux plissés par les rides, ceux qui voient tout, qui savent tout.

— T'as l'air ailleurs, ma petite. Tout va bien ?

— Oui, oui. Je vais chez ma mère.

— Ah. La pauvre Élise. Elle tousse toujours autant ?

— Oui. L'hiver va être dur.

Agnès hoche la tête, remplit son seau. Je fais un pas pour continuer mon chemin.

— Attends.

Je m'arrête.

— T'étais au château, hier soir, non ? Je t'ai vue monter.

Mon cœur s'arrête une seconde. Tout le monde regarde tout, ici. Rien ne reste secret.

— Oui. Je monte préparer le bain du Seigneur, parfois.

— Ah.

Le mot est lourd de sous-entendus. Agnès me dévisage avec une intensité nouvelle.

— Méfie-toi, ma fille. J'ai connu son père, le vieux Lord. C'était un homme dur, mais juste. Lui, Alistair... il est pas comme son père. Depuis cette femme...

— Lady Rosalind.

— Oui. Une garce, celle-là. Pardon de le dire, mais c'est la vérité. Elle a fait de lui ce qu'il est devenu. Elle l'a vidé de sa substance, comme une araignée vide une mouche.

Les mots de Margot résonnent dans ma tête. Vider. Aspirer l'âme.

— Vous l'avez connue ? je demande malgré moi.

— Tout le monde la connaissait. Elle se promenait dans le village comme si elle nous appartenait, comme si on était ses jouets. Elle prenait ce qu'elle voulait , les hommes, surtout. Les jeunes, les beaux. Elle les attirait au château, et après...

Agnès crache par terre.

— Après, ils revenaient plus les mêmes. Ou ils revenaient pas.

— Elle les tuait ?

— Pire. Elle les rendait fous d'elle, et puis elle les jetait. Comme des chiens. Et eux, ils restaient là, à tourner en rond, à attendre qu'elle les rappelle. Ça a duré des années.

Je sens un froid qui n'a rien à voir avec l'air du matin.

— Et le Seigneur ? Il savait ?

Agnès hausse les épaules.

— Tout le monde savait. Lui aussi, sans doute. Mais il l'aimait. Un amour malade, comme une plante qui pousse dans le noir. Il aurait tout accepté d'elle. Et elle le savait.

Elle reprend son seau, prête à partir.

— Alors quand elle est morte , accident ou pas — il a pété les plombs. Il s'est enfermé là-haut, et il n'est plus redescendu. Les servantes qui montent... on dit qu'il cherche elle en elles. Qu'il veut retrouver ce qu'il a perdu.

— Et il le trouve ?

Agnès me regarde longtemps. Assez longtemps pour que je sente mon estomac se nouer.

— Non, dit-elle enfin. Parce qu'aucune n'est elle. Alors il les use, à force de chercher. Et quand elles sont assez usées, il les laisse partir.

Elle tourne les talons, disparaît dans une ruelle.

Je reste là, immobile, le pain froid contre ma poitrine.

Il cherche elle en moi.

Lady Rosalind. La femme qu'il aimait, celle qui le trompait, celle qui vidait les hommes de leur substance. Et je lui ressemble, peut-être. Assez pour qu'il me regarde. Assez pour qu'il me touche.

Mais je ne suis pas elle. Je suis Camille, la servante. La fille de rien. Je n'ai jamais vidé personne. Je n'ai jamais rendu personne fou.

Pas encore.

La chaumière de ma mère est au bout du sentier, adossée à la forêt. Une porte de bois mal jointée, une fenêtre unique, un toit de chaume qui fuit quand il pleut. De la fumée sort de la cheminée — un bon signe, elle a réussi à allumer le feu.

J'entre sans frapper.

Ma mère est assise près de l'âtre, une couverture sur les épaules. Elle tousse dans un linge, mais elle se tourne vers moi et sourit.

— Camille. Ma petite.

Je pose le pain sur la table, je m'agenouille près d'elle, je prends ses mains. Elles sont si maigres, si fragiles. Les jointures saillent sous la peau, les veines dessinent des rivières bleues.

— Comment tu te sens ?

— Mieux, mieux. Le feu m'a réchauffée. Le voisin m'a apporté du bois hier.

— C'est bien.

— Et toi ? Comment ça va au château ?

Sa question est innocente. Elle ne sait pas. Elle ne peut pas savoir. Je lui ai caché la vérité sur mon travail là-haut, sur les bains, sur lui. Elle croit que je reste aux cuisines, que je ne monte jamais.

— Ça va. Margot est gentille. On mange à notre faim.

— Tant mieux. Tant mieux.

Elle caresse mes cheveux comme quand j'étais petite. Ses doigts sont doux malgré la maladie, malgré les années.

— Tu es pâle, ma fille. Tu dors assez ?

— Pas beaucoup, ces derniers temps.

— À cause de quoi ?

Je ne peux pas répondre. Comment dire ? À cause d'un homme. À cause de ses yeux gris. À cause de ce que j'ai fait dans le couloir, seule, en pensant à lui.

— Rien. Les soucis. L'argent.

— Ah, l'argent. Toujours l'argent.

Elle soupire, regarde le feu.

— J'aimerais te laisser quelque chose, Camille. Une dot, un trousseau. Mais il ne reste rien. Ton père nous a quittées trop tôt, et depuis...

— Je sais, maman. C'est pas grave. Je me débrouille.

— Tu te débrouilles trop, peut-être. Je te vois rentrer tard, fatiguée. Je vois tes mains.

Elle prend mes mains, les retourne, regarde mes paumes.

— Tu travailles trop. Tu n'as pas vingt ans, tu devrais t'amuser, rencontrer des jeunes de ton âge. Te marier, avoir des enfants.

— Il n'y a pas de jeunes, maman. Les garçons partent à la ville, ou ils meurent à la guerre. Il ne reste que les vieux et les enfants.

— Alors va à la ville, toi aussi.

— Et toi ? Je te laisse ?

Elle se tait. Elle sait que je ne partirai pas. Pas tant qu'elle vivra.

— Reste aujourd'hui, dit-elle. Repose-toi. On mangera le pain ensemble.

Je m'assois près d'elle, ma tête sur son épaule. Elle sent la cendre, la sueur, la maladie. Mais c'est l'odeur de ma mère, l'odeur de mon enfance, et je ferme les yeux.

Pendant un instant, j'oublie le château.

Pendant un instant, je n'ai plus peur.

Mais quand je ferme les yeux, je vois ses yeux gris. Et je sais que je n'oublierai jamais.

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