LOGINCamille
Je reste trois jours chez ma mère.
Trois jours à ne rien faire. Trois jours à regarder le feu, à écouter sa toux, à lui préparer des tisanes avec les herbes que Margot m'a données. Trois jours à essayer de ne pas penser à lui.
Je n'y arrive pas.
La nuit, dans le lit trop petit, je me tourne et me retourne. Je sens sa peau sous mes doigts. J'entends sa voix qui murmure mon nom. Je revis chaque seconde de ce bain, chaque geste, chaque regard.
Et mes mains glissent entre mes cuisses, encore et encore.
Je découvre mon corps comme je ne l'avais jamais fait avant lui. Je découvre les endroits qui réagissent quand je pense à ses mains. Je découvre les sons que je peux faire quand le plaisir monte trop fort. Je découvre que je peux pleurer après, sans savoir pourquoi.
Le troisième soir, ma mère me regarde étrangement.
— Tu es agitée, dit-elle. Tu as de la fièvre ?
— Non.
— Tu es amoureuse.
Ce n'est pas une question. C'est une constatation. Et elle me transperce comme une flèche.
— Quoi ? Non. Non, je...
— Je suis ta mère, Camille. Je sais reconnaître ça. Tes yeux regardent ailleurs. Tu sursautes au moindre bruit. Tu touches ton cou, tes lèvres, sans t'en rendre compte. Tu es amoureuse.
Je veux nier. Je veux lui dire qu'elle se trompe, que c'est impossible, que je ne suis pas amoureuse d'un homme que je connais à peine, d'un seigneur qui ne me voit que comme un reflet, d'un fou enfermé dans son château.
Mais les mots ne sortent pas.
— De qui ? demande-t-elle doucement.
— Personne. Il n'y a personne.
— Camille.
— Maman, je t'en prie. Je ne peux pas. Pas maintenant. Pas encore.
Elle me regarde longtemps. Puis elle soupire, et caresse mes cheveux.
— D'accord. Mais quand tu voudras parler, je serai là. Je suis toujours là.
Je me blottis contre elle comme une petite fille. Et pour la première fois depuis le bain, je pleure. Je pleure sans savoir pourquoi. De peur. De désir. De confusion.
Elle me berce sans rien dire, et je pleure jusqu'à m'endormir.
Le quatrième jour, je retourne au château.
Margot me voit entrer, et son visage se ferme.
— Tu es revenue trop tôt.
— Trois jours, c'est assez.
— Non. Ce n'est pas assez. Il a demandé après toi.
Mon cœur s'arrête.
— Il a demandé ?
— Tous les soirs. Où est Camille ? Pourquoi n'est-elle pas montée ? Je veux Camille. Le majordome a dû lui mentir, lui dire que tu étais malade, que tu avais la fièvre. Il n'a pas aimé.
— Et maintenant ?
— Maintenant, tu vas monter. Ce soir. Parce que si tu ne montes pas, il descendra, et je ne veux pas voir ça.
Je devrais avoir peur. Je devrais trembler. Mais au fond de moi, quelque chose exulte. Il a demandé après moi. Il m'a attendue. Je lui ai manqué.
— Il est comment ? je demande.
— Comment ? Furieux. Impatient. Les servantes qui montent pour son bain disent qu'il est irritable, qu'il boit plus que d'habitude, qu'il regarde la porte sans cesse.
Une chaleur étrange se répand dans ma poitrine. Il m'attend. Il a soif de moi comme j'ai soif de lui.
— Je monterai ce soir, dis-je.
Margot me saisit le bras.
— Camille. Écoute-moi. C'est pas trop tard pour fuir. Je connais des gens à la ville, ils pourraient t'héberger, te trouver du travail. Ta mère, on s'en occuperait...
— Je ne fuirai pas.
— Mais tu es folle ! Tu vas te jeter dans la gueule du loup !
— Peut-être. Mais c'est mon choix.
Je dégage mon bras, je prends mon tablier, je commence à éplucher les légumes. Margot me regarde, secoue la tête, retourne à ses fourneaux.
Mais je vois bien qu'elle a peur.
Je vois bien qu'elle pense que je suis perdue.
Et peut-être qu'elle a raison. Mais si c'est ça, être perdue cette fièvre dans le ventre, cette attente qui fait battre le cœur plus vite, ce désir qui brûle sous la peau alors je veux être perdue.
Je veux brûler.
La journée passe trop lentement.
Je travaille comme une automate, mais mon esprit est déjà là-haut, dans ses appartements, dans l'eau chaude, sous ses mains. Je pense à ce qu'il va faire. À ce qu'il va dire. À ce que je vais ressentir quand il me touchera enfin, vraiment, pas seulement avec mes mains guidées par les siennes.
Je pense à ce que Margot a dit il aspire l'âme, il vide les femmes.
Je pense à Marie, au regard vide, à la fuite.
Mais je pense aussi à ses yeux quand il m'a regardée. À sa voix quand il a dit mon nom. À ce moment où il était nu devant moi, vulnérable, offert.
Personne ne vide les gens qui les aiment, peut-être.
Peut-être qu'il a juste besoin d'être aimé.
Peut-être que je peux être celle qui l'aimera.
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ElenaUn an a passé depuis notre fuite. Un an de paix, de silence, de reconstruction. La maison s'est remplie de nos habitudes, de nos rires, de nos silences. Les rosiers ont prospéré, la fontaine n'a jamais tari, le citronnier donne des fruits si doux qu'on les mangerait comme des oranges.Et mon ventre s'est arrondi. Doucement, puis franchement, puis énormément. Aujourd'hui, je suis au huitième mois, et chaque mouvement de l'enfant en moi est une petite explosion de bonheur.Adam est devenu un autre homme. L'agent infiltré a laissé place à un jardinier, un vrai, qui passe ses journées à bêcher, planter, tailler. Il a transformé le terrain en friche derrière la maison en potager — tomates, courgettes, basilic. Il parle aux légumes, aux arbres, aux oiseaux. Il parle au bébé dans mon ventre, de longues conversations à voix basse, le soir, quand il croit que je dors.— Tu lui racontes quoi ? demandé-je un jour.— Tout. La maison. La mer. Les rosiers. Homère.— Homère ? À un bébé qui n'e
ElenaLe temps passe, étrange et doux, dans la maison au bord de la mer.Les premiers jours, je n'ose pas sortir. Je reste terrée à l'intérieur, sursaute au moindre bruit, scrute la route à travers les volets. L'habitude de la peur est tenace, comme une seconde peau qui refuse de se détacher.Adam me laisse faire. Il ne dit rien, ne me presse pas. Il prépare le café le matin, taille les rosiers dans le jardin, lit ses chers livres grecs sur la terrasse. Il est là, simplement, calmement. Une présence rassurante, un phare dans la brume de mes angoisses.— Je suis désolée, lui dis-je un soir. Je devrais être heureuse. Nous sommes libres, ensemble, dans un endroit magnifique. Et moi, je n'arrive pas à en profiter.— Tu as passé sept ans enfermée dans une cage. Sept ans à avoir peur, chaque minute, chaque seconde. Tu ne peux pas guérir en une semaine.— Combien de temps, alors ?— Le temps qu'il faudra. Je ne suis pas pressé.Il me prend dans ses bras, me serre contre lui.— On a toute la
AdamLe jour où Elena sort de prison, le ciel est d'un bleu pur, lavé par les pluies de la veille. Je l'attends devant les grilles, appuyé contre une voiture banale, les mains moites, le cœur battant.Cela fait huit mois que je ne l'ai pas vue. Huit mois de procédures, d'audiences, de témoignages. Huit mois de lettres échangées, de nuits solitaires, d'espoir et de peur mêlés. Huit mois à imaginer ce moment, à le redouter, à le désirer.La grille s'ouvre. Une silhouette apparaît. Mince, fragile, vêtue d'une robe simple que je ne lui connais pas. Les cheveux plus courts, le visage plus pâle. Mais les yeux sont les mêmes. Gris comme la mer sous l'orage, profonds comme le ciel d'automne.Elena.Elle s'arrête en me voyant, reste immobile une seconde, deux secondes. Puis elle court. Elle court vers moi, et je cours vers elle, et nous nous retrouvons au milieu du trottoir, enlacés, serrés l'un contre l'autre comme si nous voulions fusionner nos deux corps en un seul.— Tu es là, murmure-t-el
Et pendant tout ce temps, je ne la vois pas. Je ne peux pas la voir. Les règles sont strictes : pas de contact entre le témoin principal et l'accusée.Mais je lui écris. Chaque jour. Des lettres que je confie à son avocat, que je ne sais pas si elle reçoit. Des lettres où je raconte ma vie sans elle, le vide, l'attente. Des lettres où je réaffirme mon serment, encore et encore.« Je t'appartiens. Tu m'appartiens. Rien n'a changé. »Et un jour, une réponse arrive. Une enveloppe blanche, sans adresse, qu'on glisse sous la porte de ma chambre d'hôtel.À l'intérieur, une seule phrase. Une phrase qui me fait pleurer, trembler, espérer.« Moi aussi. Pour toujours. »---ElenaLes murs de la prison sont gris. Le lit est dur, la fenêtre étroite, l'air chargé d'odeurs de désinfectant et de désespoir. Mais je ne me plains pas. J'ai connu pire. J'ai vécu dans une cage dorée, avec un monstre pour geôlier. Ici, au moins, personne ne me bat. Personne ne m'humilie. Personne ne me menace.L'avocate v
Des pas lourds dans le couloir. La porte s'ouvre à la volée. Des hommes en uniforme noir, casqués, armés, font irruption dans la chambre.— Elena Moretti ? dit l'un d'eux.— C'est moi.— Vous êtes en état d'arrestation. Veuillez nous suivre.Adam s'interpose.— Attendez. Laissez-moi une minute. Une minute, c'est tout.L'officier hésite, consulte ses collègues du regard. Puis il hoche la tête.— Une minute.Adam se tourne vers moi, prend mes mains dans les siennes.— Je serai là. À chaque étape. Chaque interrogatoire, chaque audience, chaque jour de prison. Je serai là.— Je sais.— Je t'aimerai. Chaque jour, chaque heure, chaque seconde. Je t'aimerai.— Je sais.— Et un jour, je te sortirai de là. Et on ira dans notre maison. Avec les rosiers. Et la fontaine. Et la mer.— Je sais.L'officier s'approche, me prend par le bras, doucement. Adam ne me lâche pas. Nos doigts se touchent jusqu'à la dernière seconde, s'effleurent, se séparent.— Je t'aime, Elena.— Je t'aime, Adam.On m'emmène.
Je ramasse le pistolet, le glisse dans ma ceinture. Mon épaule me fait un mal de chien, mais l'adrénaline maintient la douleur à distance.— J'y retourne, dis-je.— Tu es fou. Tu es blessé, tu tiens à peine debout.— Je m'en fous. J'ai promis à Elena que je reviendrais. Je tiendrai cette promesse.Marco me regarde longuement. Puis il hoche la tête.— Alors je viens avec toi.Nous prenons la berline, laissons la Fiat au bord du gouffre, l'homme de Flavio ligoté sur le bas-côté. Marco conduit, vite, très vite, redescend la montagne en trombe.Dans ma poche, l'enveloppe est toujours là. Les preuves. La clé de tout. Mais ce n'est plus ce qui compte. Ce qui compte, c'est Elena. Elena seule dans la villa, entourée d'ennemis, qui attend la mort ou le salut.— Plus vite, dis-je à Marco.— On arrive.La villa apparaît au loin, masse sombre hérissée de lumières. Trop de lumières. Il se passe quelque chose. Quelque chose de grave.Et puis j'entends les sirènes. Des sirènes de police, qui montent
CamilleLa nuit tombe vite en automne.À huit heures, le château n'est plus qu'un labyrinthe d'ombres où les torches dessinent des couloirs de lumière tremblante. Je monte l'escalier en colimaçon, mes cruches à la main, la lanterne accrochée à mon poignet. Chaque pas résonne sur la pierre.Je compt
CamilleLe lendemain, aux cuisines, toutes les regards se tournent vers moi quand j'entre.Cinq heures du matin. Le four à pain chauffe déjà, Margot pétrit la pâte avec ses bras puissants, et les autres servantes , Jeanne, la petite Marie qui est arrivée après le départ de l'autre Marie, la vieille
CamilleJe suis devant la porte depuis cinq minutes.Peut-être plus. Peut-être moins. Je ne sais plus compter quand mon cœur bat si fort qu'il couvre tous les bruits du château. La lanterne tremble dans ma main, projetant des ombres qui dansent sur le bois noirci. Du chêne. Du chêne massif, avec de
CamilleHuit heures sonnent au clocher du village.Je monte l'escalier en colimaçon pour la troisième fois. Mes jambes tremblent, mais pas de peur d'impatience. Chaque marche me rapproche de lui. Chaque tour de l'escalier me rapproche de l'eau, de la chaleur, de ses mains.Soixante et une marches.







