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Je Te veux tellement 3
Je Te veux tellement 3
Author: Darkness

CHAPITRE 1 : La porte de chêne

Author: Darkness
last update publish date: 2026-03-13 23:45:56

Camille

Je suis devant la porte depuis cinq minutes.

Peut-être plus. Peut-être moins. Je ne sais plus compter quand mon cœur bat si fort qu'il couvre tous les bruits du château. La lanterne tremble dans ma main, projetant des ombres qui dansent sur le bois noirci. Du chêne. Du chêne massif, avec des ferrures rouillées qui ressemblent à des griffes.

Je n'aurais jamais dû monter ici.

En trois mois, j'ai appris tous les passages secrets des cuisines. Les escaliers qui sentent le moisi. Les couloirs humides où les rats courent entre mes pieds. Mais l'aile Ouest, celle du Seigneur, c'est un territoire interdit. On en parle à voix basse, le soir, quand les bougies sont presque consumées.

La servante qui est montée l'an dernier, Marie, elle n'est jamais redescendue pareille. Elle est partie du village trois semaines plus tard, sans explication. Les autres disent qu'elle avait le regard vide, comme une poupée cassée.

Tu verses l'eau et tu repars.

C'est ce que le majordome m'a dit en me tirant par le bras. C'est ce que Margot a répété en serrant mon poignet trop fort. Tu verses l'eau et tu repars.

Alors pourquoi mes jambes refusent-elles d'obéir ?

J'ai dix-neuf ans. Des mains rouges à force de frotter le linge. Des cheveux châtains que je tire en arrière pour qu'ils ne tombent pas dans les soupes. Un corps menu que les seaux de bois ont rendu plus dur qu'il ne devrait. Ma mère m'attend chaque soir dans notre chaumière, toussant dans son lit, et je rapporte des restes, du pain rassis, parfois un peu de viande cachée dans un linge.

Je n'ai pas le droit d'avoir peur.

Je n'ai pas le droit de refuser.

La porte s'ouvre avant que je n'aie frappé.

L'homme qui se tient dans l'embrasure est immense. Grand, large d'épaules, vêtu seulement d'une chemise de lin blanc ouverte sur son torse. La lumière de ma lanterne éclaire ses traits — une barbe de plusieurs jours, des yeux gris comme la pierre du château, des cernes si profonds qu'on pourrait s'y perdre.

Il me regarde sans rien dire.

Mon ventre se serre. Comme quand je regarde trop longtemps le fond du puits.

— Entre.

Sa voix est grave, rauque. Comme s'il n'avait pas parlé depuis des années. Il s'écarte et je franchis le seuil.

La pièce est immense. Une cheminée où brûle un feu si grand qu'on pourrait rôtir un sanglier entier. Des tapisseries sur les murs — des chasses, des femmes nues, des hommes à cheval. Des meubles sombres, lourds, qui semblent appartenir à un autre siècle. Et au centre, un bassin de cuivre assez grand pour qu'un homme s'y allonge.

L'eau est déjà chaude. Je vois la vapeur qui monte, qui caresse la pierre. Des serviteurs sont montés avant moi pour la préparer. Je ne suis que celle qui verse les dernières cruches, qui ajoute les huiles.

— Pose ça.

Il désigne un coffre près de la cheminée. J'y dépose ma lanterne, mes cruches, le petit flacon d'huile de lavande que j'ai préparé moi-même. Mes mains tremblent tellement que le verre tinte contre le bois.

Il s'approche.

Je sens sa chaleur avant qu'il ne me touche. Une chaleur de feu, de corps vivant, si différente du froid humide des cuisines. Il passe derrière moi , je l'entends, je le sens  et je reste immobile, le souffle court, les yeux fixés sur la flamme de la lanterne.

— Tu t'appelles ?

— Camille, Monseigneur.

Ma voix est plus petite que je ne voudrais. Une voix d'enfant prise en faute.

— Camille.

Il répète mon nom comme s'il le goûtait. Comme s'il le retournait dans sa bouche pour en apprécier la texture.

— Tu as peur de moi, Camille ?

Je devrais mentir. Je devrais dire non, Monseigneur, bien sûr que non. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

Il rit. Un rire sans joie, un bruit sec qui ressemble à un caillou qu'on casse.

— Tu as raison d'avoir peur.

Il contourne le bassin, s'arrête devant moi. Je baisse les yeux. Je vois ses pieds nus sur les dalles. Je vois le bas de sa chemise, les poils sur ses jambes.

— Regarde-moi.

J'obéis.

Ses yeux gris me transpercent. Je sens qu'il voit tout — ma peur, ma pauvreté, l'odeur de graisse de cuisine qui imprègne mes vêtements. Je sens qu'il voit la fille de rien que je suis, la servante qu'on envoie parce que personne d'autre n'a voulu monter.

— Prépare le bain.

Il se détourne, va s'asseoir dans un fauteuil près du feu. Il attrape une carafe sur la table, boit directement au goulot. De l'eau ? Du vin ? Je ne sais pas. Je n'ose pas regarder.

Je m'active autour du bassin. Je verse l'eau chaude des cruches. Je renverse tout le flacon d'huile , tant pis, j'en referai  et l'odeur de lavande emplit soudain la pièce. Trop forte, presque écœurante. Je touche l'eau du bout des doigts pour vérifier la température.

— Elle est bien ?

Sa voix me fait sursauter. Il est debout derrière moi, tout près. Je ne l'ai pas entendu se lever.

— Oui, Monseigneur. Elle est parfaite.

— Alors sors.

Je me retourne, surprise. Il me regarde, les bras croisés, le visage impassible.

— Mais l'eau... je dois rester pour...

— Tu as versé l'eau. Tu as mis l'huile. Ta tâche est finie. Sors.

Je hoche la tête, ramasse ma lanterne, mes cruches vides. Je traverse la pièce à reculons, maladroite, heurtant un tabouret. Il ne bouge pas. Il me regarde partir avec ces yeux gris qui ne cillent pas.

Je referme la porte derrière moi.

Dans le couloir, je m'appuie contre le mur. Mes jambes tremblent. Mes mains tremblent. Je ferme les yeux et je le revois, debout près du bassin, la chemise ouverte sur son torse, les yeux fixés sur moi.

Je devrais descendre. Je devrais retourner aux cuisines, ranger mes cruches, rentrer chez moi retrouver ma mère.

Mais je reste là, adossée au mur froid, le souffle court, le corps étrangement brûlant malgré le froid de la pierre.

Je rentre à la chaumière une heure plus tard. Ma mère dort déjà, sa respiration sifflante dans le noir. Je me glisse à côté d'elle dans le lit trop petit, je ferme les yeux.

Je revois ses yeux gris.

Je sens sa chaleur derrière moi.

Je pose ma main sur mon ventre, là où il s'est serré quand il s'est approché. La chaleur est encore là, sous ma peau. Une chaleur que je ne connais pas, que je n'ai jamais sentie.

Je ne dors pas de la nuit.

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