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Chapitre 5

last update publish date: 2026-08-18 18:38:48

Chapitre 5

LE POINT DE VUE DE SORAYA

Je m'assois devant le plateau, encore furieuse contre moi-même d'avoir cédé aussi vite, et je porte la première cuillerée de soupe à ma bouche avec la ferme intention de manger le strict minimum, histoire de prouver que je fais ça par calcul et non par soumission.

Cette intention dure environ dix secondes.

La faim, la vraie, celle qui tord l'estomac et fait trembler les mains, prend le dessus sur toute forme de fierté. J'engloutis la soupe à grandes cuillerées, j'arrache un morceau de pain que je fourre presque entier dans ma bouche, j'avale l'eau du verre en deux gorgées, comme si quelqu'un allait me l'arracher des mains d'un instant à l'autre.

— Tu vas t'étouffer si tu manges pas doucement.

Sa voix me fait sursauter, la cuillère suspendue à mi-chemin. J'avais complètement oublié qu'il était encore là, adossé au chambranle de la porte, les bras croisés, à m'observer avec cette expression indéchiffrable qu'il semble garder greffée en permanence sur le visage.

— Vous êtes encore là, dis-je, la bouche à moitié pleine, sans grâce aucune.

— Apparemment.

Je ravale ma gêne et continue de manger, plus lentement cette fois, sous son regard qui ne me lâche pas. Le silence s'installe, pesant, seulement troublé par le raclement de la cuillère contre le bol. Je n'ose pas lever les yeux vers lui, non pas par peur, mais parce que je refuse de lui laisser voir à quel point sa présence me perturbe, même dans un moment aussi banal que celui-ci.

— Je reviendrai vérifier que tu as fini ton assiette, dit-il enfin en se redressant.

— Vous n'êtes pas ma mère.

— Non. Mais je suis la seule personne ici qui a un quelconque intérêt à te garder en vie, alors tu vas faire un effort.

Il tourne les talons et sort sans un mot de plus. Je l'entends s'éloigner dans le couloir, ses pas s'estompant peu à peu — et puis rien. Pas le cliquetis de la clé. Pas le bruit sec du verrou qu'on referme.

Je fige ma cuillère au-dessus du bol.

Mon cœur se met à cogner d'une tout autre façon que quelques minutes plus tôt — plus vif, plus vertical, une décharge d'adrénaline pure qui me traverse des pieds à la tête. Je tends l'oreille, immobile, certaine d'avoir mal entendu, certaine qu'il va revenir sur ses pas d'une seconde à l'autre pour réparer son oubli.

Rien ne vient.

Il n'a pas verrouillé.

Je porte encore la cuillère à mes lèvres, machinalement, l'esprit déjà ailleurs, en train de calculer, de mesurer, de peser chaque risque. A-t-il oublié par négligence ? M'a-t-il tendu un piège, pour voir si j'oserais ? Je n'ai pas le temps de trouver la réponse — je n'ai probablement pas le luxe d'y réfléchir plus longtemps.

C'est maintenant ou jamais.

J'ai encore quelques bouchées de pain dans la bouche quand je repose le plateau, trop brusquement, faisant tinter la cuillère contre la porcelaine. Je me lève, les jambes flageolantes, le cœur battant si fort que je l'entends résonner jusque dans mes oreilles, et j'avance vers la porte à pas comptés, comme si le silence même de la pièce pouvait me trahir au moindre geste trop rapide.

Ma main se pose sur le bois lourd. Froid sous mes doigts.

Je pousse.

La porte cède sans un bruit, et je me retrouve face à un escalier étroit qui grimpe dans l'obscurité. Je gravis les marches une à une, le dos plaqué contre le mur de pierre froide, chaque pas mesuré pour ne pas trahir ma présence. C'est seulement maintenant, en montant, que je réalise pleinement où j'ai passé la nuit — un sous-sol, exactement comme il l'avait dit, avec ses murs bruts et son air chargé d'humidité, l'endroit parfait pour disparaître sans que personne n'entende jamais rien.

J'atteins le haut de l'escalier, pousse une porte plus légère que la précédente, et je me fige.

Ce n'est pas une maison. C'est une villa — vaste, silencieuse, baignée d'une lumière tamisée qui tombe de larges baies vitrées donnant sur un jardin que je devine immense dans l'obscurité extérieure. Des couloirs se déploient dans plusieurs directions, tous identiques, tous menaçants dans leur anonymat. Un escalier en marbre s'élève vers un étage que je n'ose même pas imaginer explorer.

Comment un homme comme lui peut-il vivre dans un endroit pareil ?

Je n'ai pas le temps de m'attarder sur la question. Mon cœur cogne si fort que j'ai l'impression que la maison entière peut l'entendre, et je me force à respirer, à réfléchir. Une sortie. Il me faut juste une sortie — une porte, une fenêtre, n'importe quoi qui me mène loin d'ici avant qu'il ne remarque mon absence.

J'avance à pas feutrés le long du couloir le plus proche, rasant les murs, l'oreille tendue au moindre bruit. Toutes les pièces que je croise sont plongées dans le noir, silencieuses. Je pousse une première porte — un bureau vide, des étagères de livres que je n'ai pas le loisir de détailler. Une deuxième — une salle de bain.

Puis j'arrive devant une troisième porte, entrouverte, une faible lumière filtrant par l'interstice.

Peut-être une sortie sur l'extérieur. Peut-être une fenêtre assez basse pour que je puisse sauter.

Je pousse doucement le battant.

Et je le vois.

Merde ! 

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