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CHAPITRE 4 — LE SOURIRE DE LA HYÈNE

Author: Déesse
last update publish date: 2026-10-25 03:01:43

— Rafaele

Je la regarde et je ne bouge pas ; elle est assise sur le lit, jambes croisées, un sourire de hyène aux lèvres, et elle me regarde comme on regarde un problème à résoudre ; je sens quelque chose que je n'ai pas senti depuis dix ans : la surprise ; puis la rage ; puis le désir ; dans cet ordre, et le désir me dégoûte plus que les deux autres. Elle porte un t-shirt trop grand, un short de sport, des chaussettes dépareillées ; ses cheveux noirs sont coupés court, en bataille, et ses yeux sont rouges, comme si elle n'avait pas dormi depuis trois jours ; elle a des cernes, des ongles rongés, une cicatrice au poignet gauche qu'elle cache sous un bracelet de cuir ; elle n'est pas belle, elle est pire, elle est vivante, elle est là, et elle me défie. La chambre pue le café froid et le carton ; trois ordinateurs portables empilés sur une table en bois, des câbles qui pendent comme des lianes mortes, des vêtements en boule sur une chaise ; et sur l'écran du portable du milieu, une fenêtre encore ouverte, un code qui défile, une ligne verte qui clignote ; je reconnais le code, c'est le mien, c'est mon système, c'est ma banque ; elle m'a vidé. Je fais un pas vers elle ; elle ne recule pas ; elle me regarde, et son sourire s'élargit, et je vois ses dents, blanches, petites, pointues ; elle a l'air d'une gamine qui vient de faire une bêtise et qui attend la punition en espérant qu'elle sera à la hauteur.

— Vous êtes la fille Bellandi ?

— Non. Je suis votre cauchemar.

Je m'arrête ; je la regarde ; je compte les secondes ; une, deux, trois ; je devrais la tuer, je le sais, je le fais toujours, je ne laisse jamais de témoins ; mais je ne bouge pas ; mes mains ne bougent pas ; mes doigts ne se referment pas sur la crosse du Beretta ; je la regarde, et dans mon ventre, quelque chose se tord, quelque chose que je ne connais pas, quelque chose qui ressemble à de la faim.

— Vous savez que je vais vous tuer, Bellandi ?

— Vous savez que vous ne le ferez pas, Sorrentino ?

Je ne réponds pas ; je la regarde ; elle a raison ; je ne le ferai pas ; je ne sais pas pourquoi ; je ne sais pas ce qui m'arrive ; je ne sais pas pourquoi cette fille, cette gamine insolente aux ongles rongés, me regarde comme si elle me connaissait, comme si elle savait tout de moi, comme si elle avait déjà gagné. Je m'approche du lit ; elle ne recule pas ; je me penche ; je pose une main sur le matelas, à côté de sa cuisse ; je sens la chaleur de son corps, l'odeur de sa peau, un mélange de savon et de sueur et de café ; elle ne bouge pas ; elle me regarde ; ses yeux sont noirs, profonds, sans peur ; je vois mon reflet dedans, et mon reflet a l'air d'un homme qui va se noyer.

— Vous avez vidé mes comptes.

— Oui.

— Combien ?

— Quatre millions. Peut-être cinq. J'ai arrêté de compter.

— Pourquoi ?

— Parce que je pouvais.

— Ce n'est pas une raison.

— C'est la seule qui vaille.

Je me redresse ; je fais le tour du lit ; je regarde les ordinateurs, les câbles, les vêtements ; je cherche une arme, un couteau, un flingue, quelque chose ; il n'y a rien ; elle est seule, sans défense, et elle me sourit ; je ne comprends pas ; je ne comprends pas comment une fille seule dans une chambre pourrie peut me sourire comme si elle tenait le monde au bout de ses doigts.

— Où est l'argent ?

— Parti.

— Où ?

— Dans des comptes que vous ne trouverez pas. Dans des crypto-monnaies. Dans des pays que vous ne connaissez pas. J'ai été rapide.

— Vous allez me le rendre.

— Non.

— Je peux vous faire mal.

— Je sais.

— Je peux vous tuer.

— Je sais.

— Et vous n'avez pas peur ?

— Non.

— Pourquoi ?

Elle se penche ; elle pose les coudes sur ses genoux ; elle me regarde, et son sourire disparaît, et ce qui reste, c'est quelque chose de plus dur, de plus vieux, de plus fatigué.

— Parce que j'ai déjà perdu tout ce que j'avais, Sorrentino. Vous ne pouvez rien me prendre.

Je la regarde ; je la crois ; je ne sais pas pourquoi je la crois, mais je la crois ; et dans ma poitrine, quelque chose se serre, quelque chose qui ressemble à de la pitié, et je déteste la pitié, je déteste la pitié plus que la peur, plus que la haine, plus que tout. Je sors de la chambre ; je descends les escaliers ; Mamma Luisa est dans le hall, debout devant la porte, les mains croisées ; elle me regarde ; elle ne dit rien ; elle attend.

— Elle est là-haut, dis-je.

— Je sais.

— Elle a vidé mes comptes.

— Je sais.

— Vous saviez ?

— Je savais qu'elle était douée.

Je la regarde ; je ne comprends pas ; je ne comprends pas cette maison, cette femme, cette fille ; je sors ; la pluie me frappe le visage ; mes hommes attendent ; je leur dis de rester ; je leur dis de ne pas monter ; je leur dis que je retourne la voir. Je ne sais pas pourquoi je retourne la voir ; je ne sais pas pourquoi je ne la tue pas ; je ne sais pas pourquoi je pense à sa bouche, à ses yeux, à son sourire de hyène. Je remonte les escaliers ; je pousse la porte ; elle est là, assise sur le lit, jambes croisées, et elle me regarde comme si elle m'attendait.

— Vous êtes revenu.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Menteur.

— Oui.

Elle rit ; un rire court, sec, un aboiement ; et dans ce rire, il y a quelque chose qui me plaît, quelque chose qui me fait mal, quelque chose que je n'ai pas senti depuis dix ans.

— Vous voulez m'emmener ?

— Oui.

— Où ?

— Chez moi.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne peux pas vous laisser ici.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Menteur.

— Oui.

Elle se lève ; elle s'approche ; elle pose une main sur ma poitrine ; je sens sa paume à travers ma chemise, chaude, sèche, ferme ; elle me regarde, et son sourire revient, et je vois ses dents, et je sais que je suis foutu.

— D'accord, Sorrentino. Emmenez-moi. Mais je vous préviens : je mords.

Je ne réponds pas ; je la prends par le poignet ; je l'entraîne hors de la chambre ; elle ne résiste pas ; elle rit ; et dans le hall, Mamma Luisa nous regarde passer, et elle sourit, et je me demande ce qu'elle sait que je ne sais pas.

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