LOGIN— VittoriaLa voiture s'arrête devant une façade en pierre, basse, sans enseigne, sans lumière, et je ne comprends pas où nous sommes ; il descend, il contourne la voiture, il ouvre ma portière, et je sors, et je sens l'odeur de l'hiver, l'odeur de la pierre mouillée, l'odeur de la fumée qui sort d'une cheminée quelque part ; nous sommes dans une rue étroite, derrière une église, et la façade ne dit rien, ne promet rien, ne révèle rien ; il y a des flaques sur les pavés, des reflets de réverbères, des ombres qui passent derrière les volets fermés ; et il pousse une porte, il me fait signe d'entrer, et j'entre.Le vestibule est sombre, tapissé de velours rouge, éclairé par des appliques en cuivre ; une femme en noir nous accueille, les cheveux tirés, le sourire mince, et elle ne dit rien, elle prend nos manteaux, elle s'efface, elle disparaît ; et il avance, et je le suis, et nous traversons un couloir, et nous débouchons dans une salle qui me coupe le souffle. C'est un
— VittoriaJe pose la carte sur la table ; elle est froissée, tachée de café, les épingles rouges sont tordues, et je l'aplatis avec la paume, je la lisse, je la force à tenir à plat, et mes doigts s'attardent sur les plis, sur les taches, sur les trous que les épingles ont laissés dans le papier ; il est debout de l'autre côté du bureau, les bras croisés, les yeux fixés sur mes mains, et il ne dit rien ; il attend ; il attend depuis que je suis entrée, il attend depuis que j'ai posé la carte, il attend depuis que j'ai dit je peux vous aider ; et son silence est une chose vivante, une chose qui respire, une chose qui me jauge, une chose qui ne me croit pas ; je sens son regard sur mes doigts, sur mes ongles, sur la peau de mes poignets, et ce regard pèse, ce regard coupe, ce regard me met à nu ; la pièce est sombre, la mer est grise par la fenêtre, les mouettes tournent en criant au-dessus des falaises, et je sens l'odeur du bois ciré, du papier, du café froid, et je sens s
— VittoriaJe pousse la porte du bureau de Mamma Luisa ; la pièce est petite, chaude, encombrée, les étagères pleines de bocaux, de livres de cuisine, de photos jaunies, et elle est assise à la table, les lunettes sur le nez, un journal ouvert devant elle, et elle lève les yeux quand j'entre, et elle ne semble pas surprise.— Vous cherchez quelque chose, signorina ?— Oui.— Quoi ?— La vérité.Elle pose son journal ; elle retire ses lunettes ; elle me regarde ; et dans ses yeux, je vois quelque chose qui ressemble à de la patience, à de la compréhension, à de la bienveillance.— Sur quoi ?— Sur mon père.Elle ne dit rien pendant un moment ; elle me regarde ; elle me pèse ; et je sens dans ma poitrine cette chose qui bat, cette chose qui me tord, cette chose que je déteste.— Qu'est-ce que vous savez ?— Rien.— Alors pourquoi vous demandez ?— Parce que je sais qu'il y a un dossier.— Quel dossier ?— Celui que Rafaele garde sur mon père.Elle se lève ; elle s'approche de l'évier ;
— RafaeleJe m'arrête devant sa porte ; je lève la main ; je la laisse en l'air, à quelques centimètres du bois, et je ne frappe pas ; je ne sais pas pourquoi je ne frappe pas ; je sais ce que je vais dire, je sais ce que je dois dire, je sais ce que je veux dire, mais les mots ne sortent pas, les mots restent coincés dans ma gorge, les mots ne veulent pas de moi ; et derrière la porte, je l'entends bouger, je l'entends marcher, je l'entends respirer, et je sais qu'elle sait que je suis là, je sais qu'elle attend, je sais qu'elle m'entend, et je ne frappe pas ; je reste là, la main en l'air, le souffle court, et je me déteste. Je frappe ; deux coups secs, rapides, et j'attends ; la porte s'ouvre ; elle est là, debout, la robe de soie sur les épaules, les cheveux en bataille, les pieds nus, et elle me regarde, et elle ne sourit pas.— Qu'est-ce que vous voulez ?— Parler.— Maintenant ?— Oui.— Pourquoi ?— Parce que je n'ai pas dormi.— Et alors ?— Et alors je veux m'excuser.Elle m
— RafaeleJe la pousse dans le couloir ; les murs sont blancs, les lampes basses, les portes fermées, et je la coince contre le mur, les mains de chaque côté de sa tête, mon corps contre le sien, et je la regarde, et je respire fort, et je sens cette chose froide et dure qui me brûle la poitrine, cette chose qui me ronge depuis la soirée, depuis le baiser, depuis le placard, depuis le premier jour ; et elle, elle ne recule pas, elle ne baisse pas les yeux, elle me regarde, et elle rit.— Vous voulez me tuer ou me baiser, Sorrentino ?Je ne réponds pas ; je la regarde ; et dans ses yeux, je vois quelque chose qui me défie, quelque chose qui me nargue, quelque chose qui me dit qu'elle sait, qu'elle sait tout, qu'elle sait ce que je ressens, ce que je veux, ce que je ne veux pas.— Faudrait choisir.— Les deux.— Dans cet ordre ?— Oui.— Alors vous n'êtes pas près de me baiser.Je la regarde ; elle me regarde ; et dans ma poitrine, quelque chose se tord, quelque chose qui n'est pas de l
— RafaeleLa voiture est silencieuse ; les vitres sont teintées, la climatisation ronronne, les phares découpent la route, et elle est assise à côté de moi, les mains sur les genoux, la robe de soie noire, les cheveux relevés, les lèvres rouges, et elle regarde par la fenêtre sans rien dire ; je lui ai donné des consignes, elle les a écoutées, elle n'a pas posé de questions, elle a hoché la tête, elle a dit d'accord, et elle n'a plus rien dit depuis ; et ce silence m'énerve, ce silence me déstabilise, ce silence me fait peur, parce que je ne sais pas ce qu'elle pense, parce que je ne sais pas ce qu'elle prépare, parce que je ne sais pas ce qu'elle va faire. La réunion se tient dans une villa sur la côte, une villa blanche, basse, entourée de pins et de bougainvilliers, avec une terrasse qui surplombe la mer ; les voitures sont garées en file, les gardes du corps sont partout, les costumes sombres, les oreillettes, les visages fermés ; les invités sont des hommes d'affaires, des hommes







