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Chapitre 3 — Les yeux glacés 2

Author: Eternel
last update publish date: 2026-07-10 08:02:51

Je me lève. Mes jambes tremblent un peu. Je lisse mon tablier, je replace une mèche de cheveux derrière mon oreille, je respire un grand coup. Et je retourne en salle.

Il est toujours là, dans son coin sombre. Son verre de Macallan intact devant lui. Ses yeux gris-bleu qui me suivent pendant que je traverse la salle, qui m'évaluent, me jaugent, me déshabillent peut-être, je ne sais pas. Ce masque empêche de lire ses expressions. Il ne reste que les yeux. Et ces yeux ne disent rien.

Je m'arrête devant sa table.

— Vous vouliez me voir, monsieur ?

— Asseyez-vous.

Sa voix est grave, profonde, légèrement rauque. Une voix qui semble venir de très loin, de très profond. Une voix qui ne laisse pas de place au refus.

Je m'assieds en face de lui. Mes mains se posent sur mes genoux, mes doigts s'entrelacent pour s'empêcher de trembler. Je ne sais pas pourquoi j'ai peur. Ce n'est qu'un client. Un client riche et excentrique avec un masque de bal et un whisky à trente mille euros. Rien de dangereux.

Et pourtant.

— Comment vous appelez-vous ?

— Aurora.

— Aurora comment ?

— Martin. Aurora Martin.

Il y a un silence. Il prend son verre, le fait tourner entre ses doigts, mais ne boit toujours pas. Ses yeux ne quittent pas les miens.

— Vous êtes jolie, Aurora Martin.

Je ne réponds rien. Les compliments des clients ne veulent rien dire. Ils font partie du décor, comme les lustres en cristal et le champagne hors de prix. Des mots jetés en l'air qui ne coûtent rien.

— Vous travaillez beaucoup, reprend-il. Je vous observe depuis deux heures. Vous n'avez pas pris une seule pause avant maintenant. Vous avez souri à des clients qui vous traitaient comme une moins que rien. Vous avez ramassé une pièce par terre.

Mes joues s'empourprent. Il a vu ça. Il a vu la pièce, mon geste honteux, ma main qui glissait dans ma poche. La honte me brûle le visage.

— Je ne vois pas en quoi cela vous concerne, monsieur.

— Vous avez besoin d'argent.

Ce n'est pas une question. C'est une constatation. Un fait énoncé d'une voix neutre, sans jugement, sans pitié. Juste une observation clinique.

— Tout le monde a besoin d'argent, dis-je en me levant. Si c'est tout ce que vous aviez à me dire…

— Dix mille euros.

Je me fige. Les mots flottent dans l'air entre nous, suspendus comme des bulles de savon. Dix mille euros. Six mois de loyer. Deux cycles et demi de chimiothérapie. Assez pour respirer, pour arrêter de compter chaque centime, pour acheter les médicaments dont Léo a besoin.

— Dix mille euros pour quoi ? je demande, et ma voix est plus dure que je ne le voudrais.

— Une nuit.

Je devrais partir. Je devrais tourner les talons et retourner au bar et oublier cet homme et son masque et ses yeux glacés et sa proposition obscène. Je devrais. Mais mes pieds refusent de bouger.

— Une nuit ? je répète bêtement.

— Une nuit. Avec moi. Dans le noir complet. Vous ne verrez pas mon visage. Je ne saurai pas votre nom. Dix mille euros en liquide, payés d'avance. Vous partez avant l'aube. Nous ne nous reverrons jamais.

Sa voix est toujours aussi calme, aussi posée. Comme s'il proposait une transaction commerciale ordinaire. Pas un marché. Une transaction.

— Vous êtes fou.

— Peut-être. Mais je suis riche et je suis seul. Et vous, vous êtes jolie et vous avez besoin d'argent. C'est un échange équitable.

— Il n'y a rien d'équitable dans ce que vous proposez.

— Bien sûr que si. J'ai de l'argent. Vous avez besoin d'argent. J'ai envie de vous. Vous n'avez pas envie de moi, mais vous avez envie de ce que mon argent peut vous apporter. C'est le marché le plus honnête du monde.

Je devrais partir. Je devrais vraiment partir. Mais je pense à Léo, à son visage pâle sur l'oreiller, à ses mains squelettiques qui tremblent quand il essaie de tenir un verre, à ses cheveux qui sont tombés par poignées après la ....e pense aux factures qui s'empilent sur la table de la cuisine, aux lettres de la banque que je n'ouvre plus, à l'ordonnance que je n'ai pas pu honorer le mois dernier et qui est encore dans mon sac.

Dix mille euros.

— Dans le noir complet, vous dites ?

— Je ne verrai pas votre visage. Vous ne verrez pas le mien. Juste des corps dans l'obscurité. Juste une nuit.

Je le regarde. Son masque noir. Ses yeux gris. Ses mains posées à plat sur la table, des mains larges, puissantes, soignées. Pas d'alliance. Pas de signe distinctif. Rien qui pourrait me dire qui il est, d'où il vient, ce qu'il fait dans la vie.

— Pourquoi moi ?

— Parce que vous êtes là. Parce que vous avez des yeux tristes. Parce que vous avez besoin d'argent et que j'ai besoin de chaleur humaine. Ne cherchez pas de romantisme là-dedans, Aurora Martin. Il n'y en a pas.

Il prononce mon nom avec une lenteur délibérée, comme s'il en goûtait chaque syllabe. Et quelque chose dans sa voix, quelque chose d'indéfinissable, me fait frissonner.

— Si j'accepte… commencé-je, et je m'arrête, horrifiée par mes propres mots.

— Si vous acceptez, je vous donne l'adresse d'un hôtel. Vous vous y rendez demain soir à vingt-deux heures. La chambre sera plongée dans le noir. Vous entrez, vous vous déshabillez, vous vous allongez sur le lit. Rien de plus simple.

— Et si je veux partir avant ?

— Vous partez. Je ne vous retiendrai pas. Je ne vous ferai pas de mal. Je ne suis pas un monstre, Aurora. Je suis juste un homme.

Juste un homme. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne le crois pas. Les monstres ne portent pas toujours des crocs et des griffes. Parfois ils portent des costumes à dix mille euros et boivent du whisky à trente mille et vous regardent avec des yeux si pâles qu'ils en paraissent irréels.

— Je veux l'argent d'avance, dis-je, et ma voix est à peine un murmure.

— Bien sûr.

— Et je veux le noir complet. Pas de veilleuse, pas de lumière sous la porte, rien.

— C'est déjà ce que j'ai proposé.

— Et je veux votre parole que vous ne chercherez pas à me revoir. Jamais.

Il y a un silence. Puis il hoche lentement la tête.

— Vous avez ma parole.

Je devrais lui demander pourquoi il fait ça. Pourquoi une nuit avec une serveuse qu'il ne connaît pas vaut dix mille euros. Pourquoi le noir complet. Pourquoi le masque. Mais je ne pose pas les questions parce que je connais déjà la réponse. Il est riche. Il est seul. Il a ses raisons. Et moi, j'ai besoin d'argent.

Alors j'accepte.

Je ne sais pas encore que cette décision va changer ma vie pour toujours. Je ne sais pas que cet homme au masque, cet homme aux yeux glacés, va devenir le père de mon enfant. Je ne sais pas que son visage me hantera pendant des années. Je ne sais rien de tout ça.

Je sais juste que j'ai besoin d'argent. Et que je suis prête à tout pour sauver mon frère.

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